Montserrat, école d'escalade de Catalogne

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 4 illustrations ( 115—118Par Serge Herzen

( Jaman ) Pour les habitants d' une grande ville comme Barcelone, c' est une chance extraordinaire d' avoir à quarante kilomètres de distance le massif rocheux le plus curieux qui soit. Née probablement d' un violent séisme qui souleva le lit d' un fleuve à plus de douze cents mètres d' altitude, Montserrat, la « montagne sciée », offre au regard le spectacle peu banal d' une série de tours et de clochetons monolithiques aux formes arrondies, mais dressés bien droits dans le ciel: une procession de moines et de blancs capucins au-dessus des forêts de pins et d' oliviers. Dans ce décor d' un autre monde, aux couleurs lunaires, s' accomplissent les rites d' une école d' escalade qui n' a rien à envier à ses sœurs les plus réputées des Alpes et qui cultive en silence une pépinière de hardis grimpeurs.

Don Luis de Quadras, président du Centre Excursionniste de Catalogne, m' avait lancé une invitation à mon arrivée à Barcelone. Poussé par la curiosité, conscient de mon ignorance totale de l' alpinisme catalan, je m' en fus visiter ce centre superbement installé dans un édifice historique, avec ses multiples sections d' alpinisme, de ski, de camping, de photographie, de sciences, ses salons et sa bibliothèque bien garnie. L' élite des grimpeurs, groupés en un Club Académique, m' offrit de tâter le poudingue de Montserrat, et ils n' eurent pas à insister beaucoup...

Avec mes nouveaux compagnons José Artigas et André Pérez nous roulons vers la vallée du fleuve Llobregat. Les capucins de pierre se dressent déjà devant nous, et en quelques minutes nous passons de l' air marin à celui de la moyenne montagne. La route en corniche, bien taillée sur les pentes escarpées, fait le tour du massif et nous amène devant le monastère, point d' attraction de nombreux touristes. La Vierge Marie, patronne de la Catalogne et familièrement appelée « la Noiraude », est bien protégée dans ce bâtiment séculaire enchâssé dans le roc où sont conservés d' innombrables trésors artistiques et une pittoresque collection d' ex de tous genres. C' est le terminus du petit chemin de fer à crémaillère qui grimpe laborieusement jusqu' à cette niche austère et froide. Le funiculaire de San Juan nous dépose quelques centaines de mètres plus haut, à l' amorce d' un chemin de ronde parsemé d' ermitages qui s' en va zigzaguant entre les aiguilles.

Le but choisi par mes compagnons s' appelle « Cavali Bernât » ou « Cheval de Saint-Bernard », version corrigée d' un nom populaire qui écorchait les oreilles des bons Pères. Sans être l' escalade la plus difficile — car la technique des surplombs est extraordinairement poussée à Montserrat —, c' est l' aiguille la plus typique, visible de loin et s' élevant d' une bonne soixantaine de mètres au-dessus de l' arête faîtière, avec un sérieux précipice sur trois côtés. Nous quittons le chemin de ronde et bataillons contre les arbustes, évocation soudaine des explorations en Patagonie. Non loin du Cavali Bernât, à l' abri des rafales de vent, nous chaussons les espadrilles à semelles de corde et de crêpe, déroulons les cordes et préparons le matériel.

...Et quel matériel! L' arsenal des Catalans est d' une richesse incroyable, ce qui se comprend aisément quand on voit le rocher avec lequel ils ont à se mesurer. Il y a d' abord la corde, qui doit être double pour la technique habituelle des surplombs, mais qu' il vaut souvent mieux mettre triple, un brin restant en dehors de tous les mousquetons pour ramener au point de départ le grimpeur qui « vide » en plein surplomb. La corde est accompagnée d' une quantité de ficelles, d' étriers, de baudriers servant à transporter la « quincaillerie ». Et cette dernière comporte, à part les mousquetons, la gamme de pitons la plus étendue qui soit: depuis la longue fiche de fer qui pénètre interminablement dans les rares fissures, jusqu' aux pitons-miniature de deux ou trois centimètres de long, baptisés « pythonisses » et destinés à être insérés, seuls ou en grappes, dans les rares interstices de cette roche compacte. Un assortiment de fiches de bois complète et consolide leurs sœurs métalliques. Enfin, pour les grimpeurs solitaires, les techniciens de Montserrat ont créé le « rhombe d' auto », qui a déjà fait ses preuves dans plusieurs tentatives de franchissement de surplombs sans second de cordée 1.

Les premiers mètres d' escalade me révèlent déjà toute la différence entre ce rocher et celui de nos montagnes. La paroi n' est pas lisse, elle est pleine de boursouflures et de cailloux encastrés, mais tout est arrondi et il n' y a pas une seule véritable prise. Contrairement à ce qui se passe dans le beau granit où le corps tout entier s' envole à la faveur d' un bon appui des mains, ici ce sont les pieds qui travaillent. La semelle posée autant que possible à plat épouse la forme des moindres protubérances, et elle adhère, ma foi, beaucoup mieux qu' on ne pourrait s' y attendre. Quant aux mains, elles ne servent généralement qu' à maintenir l' équilibre et effectuer les diverses manœuvres de cordes et de pitons.

La première traversée est faite, facilitée d' ailleurs par une main-courante qu' il faudra récupérer à la descente. Suspendu à un piton, je file de la corde à Perez qui bataille au-dessus de ma tête avec un dièdre vertical dans lequel il enfonce quelques fiches de tous formats. Artigas viendra le dernier en délo- 1 Le « rhombe d' auto » est décrit dans le Manuel d' Ernesto Mallafré intitulé « Escalada r ( éd. Juventud, Barcelone 1948 ). Cet ouvrage, écrit par le roi des grimpeurs catalans, contient une série d' excellentes données techniques, fort bien illustrées par José Artigas et par un grand choix de photographies.

géant tous les pitons, car ici chaque cordée doit résoudre son problème sans profiter du matériel laissé par les précédentes. Tous ces travaux sont laborieux, et il nous faudra trois bonnes heures pour franchir les soixante mètres qui nous séparent du sommet. Dans la dernière escalade, bien aérienne, nous nous collons au rocher pour ne pas être soufflés par le vent.

Dans le socle d' une statuette de la Vierge, digne de celle du Grépon ou des Drus, se trouve le livre d' or du Cavali Bernât. Il montre que nous n' avons pas fait une première, loin de là; mais parmi les noms qui couvrent ses pages il ne figure qu' un seul étranger, l' alpiniste italien Piero Ghiglione, venu sur ce sommet le 17 octobre 1942.

Deux beaux rappels de corde nous ramènent aux sacs, d' où nous regagnons un nouveau chemin de ronde qui nous conduira au sommet le plus élevé du massif: le Mirador de San Jerónimo ( 1224 m. ). Nous nous embarquons tout près de là dans le téléphérique qui descend jusqu' à la route en frôlant dans sa partie supérieure la fameuse paroi de San Jerónimo, cette muraille extraordinaire qui haute les rêves des grimpeurs catalans — et de ceux qui l' ont vue de près. Cette paroi de 425 m. offre une escalade continue du sixième degré avec une seule plate-forme de repos. Après de nombreuses tentatives, trois cordées ont atteint séparément cette plate-forme, située à mi-hauteur; épuisées par plusieurs jours d' efforts et de bivouacs « suspendus », à court de vivres et d' eau, elles se sont échappées par une cascade de rappels. Plus tard, une autre cordée, évitant par une traversée la partie inférieure, s' est lancée vers le sommet qu' elle a atteint après onze jours de travail! Un tel récit laisse rêveur; et malgré toutes les critiques, bien souvent justifiées, que les véritables alpinistes adressent aux « manieurs de pitons », l' exploit de ces jeunes gens qui se sont posé un problème et l' ont résolu à force de ténacité mérite quand même d' être relevé.

Au Congrès de Chamonix de 1949 nous avions fait la connaissance de trois Madrilènes qui, pour leur première saison dans les Alpes, avaient empoché avec le sourire plusieurs morceaux de choix du massif du Mont Blanc. Nul doute que les grimpeurs de Montserrat, dont l' entraînement se complète généralement par de jolies courses dans les Pyrénées, ne puissent nous démontrer un jour, au niveau de nos 4000, l' excellence de leur préparation physique et technique.

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