Mort d'un chamois

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Impressions d' un chasseur alpiniste sur le retour.

Par G. de Gottrau.

Matinée idéale de septembre. Le soleil baigne le versant oriental du Vanil du Croset d' une lumière vive. Albert occupe sur l' arête un poste dans le voisinage de l' Ardille. Je vais me placer au-dessous de lui, dans la pente sud-est. C. doit faire la battue et la commencer au Col d' Entre, qui sépare les Dents de Brenleires et de Folliéran.

Les Alpes étalent les multiples richesses de leurs formes dans l' atmo limpide. Les Dents de Ruth et de Savigny, lesPucelles, la Corne Aubert et la Dent de Combetta, de même que, du côté opposé de la Vallée de Vert-Champ, les Dents de Bimis et les Rochers des Tours s' alignent dans un contre-jour qui met en relief les ciselures de leurs sommets. A ce tableau plein de fraîcheur les glaciers ajoutent là-bas les étincelles de leurs diamants.

La montagne révèle toute la puissance de ses séductions; son langage est persuasif et doux, la griserie berceuse qu' elle provoque endort profondément tous les soucis.

Pénétré du charme de cette nature, j' admire sans me lasser. Beauté, silence, paix; pour l' âme quel réconfort. De près comme de loin, aucun être animé n' est visible; l' immobilité est complète.

Je m' abandonne à une multitude de souvenirs que provoquent les sommets familiers les plus proches et par-dessus les chaînes intermédiaires, les arêtes et les déserts des blanches cimes.

Moments bénis qui opposent aux peines et aux matérialités de ce monde une barrière infranchissable et qu' on voudrait retenir dans leur fuite rapide.

Mais voici que du côté d' Entre surgit au galop un chamois qui prend ma direction. Le bruit de la battue n' arrive plus jusqu' à lui. Jugeant sa sécurité complète, il modère son allure et s' arrête sur un gradin pour se tourner du côté des glaciers. Quelle ravissante apparition. Il se présente maintenant de flanc, sa silhouette entière se découpe sur le ciel, empreinte de fierté, d' énergie, d' élégance. Les pattes de devant parallèles, les reins cambrés, la tête et les oreilles droites, il contemple à la fois son domaine affectionné et les lointains plus vastes. Longuement il s' attarde, respirant à pleins poumons l' air exempt de souillure, conscient de la robustesse de ses organes et de la puissance de ses jarrets. Dans ce calme extatique, à quoi rêve-t-il? A la gloire du jour, aux merveilles du paysage que reflètent ses prunelles, au plaisir d' éprouver ses forces et de vagabonder dans ces rochers qui l' ont vu naître et qui lui sont si chers, aux joies que lui réserve l' avenir?... Qu' importe, il est heureux de vivre et ne se presse pas.

Je sens battre mon cœur. Est-ce l' âme du vieux chasseur passionné qui vibre en ce moment plus fort ou n' est pas plutôt celle de l' amant des beautés de l' Alpe, devenue au cours des années plus éprise d' idéal et plus compatissante qui, en face du danger couru par l' être gracieux dont elle partage le bonheur intime, profite de ce moment d' attente pour crier holà!

Enigme étrange, pour les profanes surtout, que la coexistence de ces deux âmes dont les penchants contraires tendent chez l' une à détruire et chez l' autre à conserver.

A laquelle va-t-il être donné de décider du conflit?

Ecole d' entraînement, de liberté bien comprise, d' adresse, d' endurance, de lutte pour la possession d' un animal dont l' intelligence parfois surprenante met nos facultés en défaut, la chasse a de tous temps été une des passions les plus fortes. Réveillée, elle nous entraîne tyranniquement vers son but...

Aujourd'hui cependant, la poésie enveloppante de cette nature recueillie et la divine flamme qui s' en dégage, n' ont pas la puissance de chasser tout dessein méchant? Question d' une délicatesse extrême, en rapport étroit avec la bizarre complexité des sentiments humains et qui doit néanmoins être résolue sur-le-champ. L' animal va sans retard se trouver à ma merci. Il détache déjà ses yeux du spectacle qui l' a si profondément absorbé, fait un quart de tour et reprend allègrement sa marche.

Eh quoi! Ce n' est plus vers moi qu' il se dirige. Obliquant du côté de l' arête, gaîment par bonds souples et vigoureux, la gracieuse antilope s' ache en ligne droite vers Albert. Des aspérités la dérobent par intervalles à ma vue; quelques instants s' écoulent, puis, sec, l' inéluctable coup de feu retentit.

Je vois alors un corps lourd pirouetter dans l' espace. A peine a-t-il touché terre qu' il rebondit déchirant l' air comme un bolide au sifflement terrible. Il passe si près de moi que j' ai comme l' intuition qu' il va m' em dans sa chute. Une saillie du rocher sur laquelle il s' abat lui fait faire un troisième saut plus vertigineux encore, qui le précipite jusqu' au bas de la montagne. En quelques secondes, sans presque la toucher, la pauvre bête a franchi dans toute sa hauteur la formidable pente rocheuse.

Inanimée et meurtrie, elle gît maintenant au fond de l' abîme.

Toujours ensoleillé, le paysage continue de sourire; toutefois je n' éprouve plus, à sa vue, la même volupté charmeuse. La course à la mort et la fin tragique du superbe animal dont la félicité tantôt semblait égaler la mienne au sein de son merveilleux royaume m' ont brutalement mis en face de la fragilité de nos joies et de notre existence. Réalité mystérieuse, propre à des réflexions profondes dans lesquelles j' allais vainement me plonger quand par delà le ciel pur ma pensée prit son vol vers Celui qui, dans son infinie bonté, a promis de nous sortir du gouffre pour nous ouvrir des splendeurs nouvelles et des horizons sans limites.

A propos des « Notes sur le Massif de l' Argenterà ».

M. Barthélémy Asquasciati nous écrit qu' il tient à rappeler, à la suite des noms des alpinistes qui firent l' ascension des cimes de ce massif, le souvenir de deux collègues, Charles Bensa et Ludovic Ferassini qui périrent le 16 septembre 1929, en faisant l' escalade du Corno Stella ( 3053 m. ).

Il convient également de modifier l' indication de la place des cimes nord et sud sur la photographie du Massif de l' Argenterà. La cime nord doit être indiquée plus à droite et la cime sud plus à gauche ( ce sont les deux cimes que l'on voit séparées par un col neigeux ).

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