Musée alpin

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Emile Duperrex.

« Musée alpin »... « Musée alpin » cela sonne mal, tout d' abord. Cela offusque mon enthousiasme d' alpiniste. Que voulez-vous mettre la montagne en vitrines I L' alpe, toute en ciel et en grand air, en lumière, en soleil, que peut-elle devenir dans les salles mortes d' un musée! L' alpinisme, que seul le sport peut justifier, quoi qu' on en dise, l' alpinisme, qu' il soit contemplatif ou acrobatique, quel aspect dérisoire et décevant ne va-t-on pas lui donner en voulant le ficher en panoplies contre des parois!

Et pourtant... je sais que j' ai tort, depuis le jour où j' ai visité un « Musée alpin ». Il n' y aurait certes rien à en retirer s' il nous était possible de vivre à la montagne en toutes saisons, de savoir en découvrir les curiosités scientifiques innombrables, de pouvoir en étudier la topographie, d' ima toutes les réalisations artistiques qu' elle peut inspirer. Mais il est des choses qu' on ne peut découvrir d' un seul regard, il faut qu' on nous les explique. Certaines évolutions, géologiques ou humaines, élargissent notre compréhension du monde sitôt qu' on nous les présente sous une forme immédiatement probante, par un travail de reconstruction et de synthèse que la plupart des gens ne peuvent ou ne veulent pas faire. A cela s' ajoute un intérêt sentimental, par exemple dans cette curiosité — crédule ou un peu mystique — pour les reliques et les trophées.

Les Alpes sont pour beaucoup d' alpinistes un terrain vague où ils vont s' amuser. Mais en réalité elles représentent tout un monde où l' homme compte peu. Rien de plus naturel qu' il ait alors le désir de pénétrer toujours plus profondément dans la connaissance de ce monde. Et, bien qu' imparfaite, son initiation sera déjà commencée lorsqu' il aura examiné certains documents, tels que peut en présenter notre Musée alpin, qui mérite mieux que l' indifférence et le mépris où le tient la grande majorité des alpinistes.

Déambulant, le nez en l' air, dans notre bonne ville de Berne, et plus particulièrement dans la Zeughausgasse, je fus arrêté, à la hauteur de la Predigergasse, par la vue d' une modeste enseigne. Semblable en apparence à celle d' un quelconque commerce, elle m' indiquait en réalité le gîte de cet « Alpines Museum » que j' avais médité de visiter depuis le jour où son existence m' avait été révélée par la lecture fortuite d' un rapport central. Maintenant, une heure de liberté avant le départ d' un train me donnait l' occasion de réaliser ce projet.

Après l' escalier, où l'on s' arrête devant les croquis originaux que Xavier Imfeld rapporta de ses campagnes topographiques et qui rendent avec une admirable précision le profil de sommets souvent contemplés, on délaisse quelque peu les trophées de skis et raquettes à neige pour se pencher avec une sympathie respectueuse sur les débris de l' Hôtel des Neuchâtelois. Ces deux blocs rougeâtres où se lisent les noms gravés et peints de L. Agassiz et C. Vogt représentent, avec le foret à glace d' un poids respectable dressé à côté d' eux, les derniers vestiges du bivouac des savants explorateurs au glacier d' Unteraar 1 ). Dans une autre salle nous trouverons des objets ayant servi au prédécesseur d' Agassiz, le géologue et naturaliste Hugi; il y a là son alpenstock, son marteau, son sac et sa casquette, sa corde, sa longue-vue et son herbier. Il est peut-être décevant pour certains de voir ces reliques d' expédi fameuses dans l' histoire de l' alpinisme exposées à la curiosité ignorante du public; mais pour nous qui attachons une valeur sentimentale particulière aux témoins inertes du passé, c' est une joie pour l' imagination de les regarder un instant, et ces choses si communes, le marteau de Hugi, le fragment du rocher où s' abritèrent Agassiz et Vogt réveillent les mêmes émotions que nous ressentons devant d' autres instruments de la grandeur de l' homme, le piano de Chopin ou la table du « Faust ».

Plus indifférent, le visiteur s' intéresse encore à de multiples curiosités, par exemple le piolet japonais ou le marbre de Grindelwald, avant d' examiner une à une les photographies composant une sorte d' atlas des formes du relief alpin. Par des exemples typiques, le passé, le présent et l' avenir des montagnes sont dévoilés au profane, qui croit volontiers que toutes les montagnes se ressemblent! Et voici, au milieu de la chambre, une collection de papillons des Alpes, évoquant le temps où nous les guettions dans les rochers de Salvan ou les prairies des mayens de Sion. A cette époque sans autres soucis, la maladresse d' avoir laissé échapper une vanesse « Morio » attristait une journée de vacances...

Divers objets se partagent la grande salle du musée. Les modèles de cabanes semblent de beaux jouets un peu encombrants. Occasion de s' humilier pour l' alpiniste moderne: quel mérite y a-t-il à fréquenter les villas comme la Weissmieshütte? Combien d' entre nous seraient aussi fervents à courir la montagne s' ils n' avaient à disposition que des gîtes comme l' ancien refuge de Panossière? Plus loin, les grandes vitrines de reliefs ( Säntis, Cervin, Mythen, Oberland bernois, etc. ) n' offrent qu' un intérêt historique. C' était une manie de nos grands-pères de mettre les montagnes sous verre. Le relief devait suppléer à l' imagination qui ne pouvait se représenter la réalité d' après une carte géographique plane. De nos jours, l' aviation a fait disparaître la race des sculpteurs de montagnes! Le relief, nous le voyons en grandeur naturelle, plus exact et plus vivant, sous les ailes de nos avions. Mais il n' empêche que cette conscience et cette persévérance de l' homme dans l' étude des Alpes restent admirables. En voici d' autres manifestations. Sur ce mur pendent les cartes, depuis celles du 16e siècle jusqu' aux premiers essais de la représentation du terrain par les courbes de niveau. Parmi les documents intéressants signalons l' assemblage de la carte Dufour ( l' un des rares exemplaires existants, avec celui que possède la section genevoise ), l' original de la carte scolaire de la Suisse par Kümmerli, sur laquelle nous avons tous fait traîner une baguette de bambou, en ânonnant les villes ou les rivières de tel canton, et enfin le dessin original d' un petit secteur de la carte Barbey, l' Inno et les deux glaciers qui la flanquent. Vis-à-vis s' étagent les gravures et les peintures, en lesquelles se traduisent toutes les réactions de l' imagina en face de la nature alpestre; ces œuvres purement sensitives nous amènent à des ouvrages plus impersonnels, ou qui cherchaient à l' être, les panoramas. Mais toujours l' âme et le talent de l' auteur se retrouvent, aussi bien dans cette merveilleuse fresque du panorama du Mont Blanc par Xavier Imfeld ( la reproduction ne donne pas toute la perfection de l' original ) que dans le premier panorama connu, les montagnes vues d' Aarburg avec leurs hauteurs calculées en toises de Paris, par Micheli du Crest.

Le visiteur incompétent s' arrête moins longtemps devant les nomenclatures de plantes, les collections de mousses et les alignements de minéraux. De même, les groupes d' animaux naturalisés offrent peu d' attrait pour celui qui les a vus bondir ou voler en pleine vie.

Mais voilà une vitrine où l'on se penche; d' abord les regards glissent un peu inquiets sur les différents modèles de brancards et les sacs à système perfectionné qu' on destine à nous ramener, quand nous ne pouvons plus le faire nous-mêmes... Plus haut, heureusement, le visage sourit à considérer les jouets des enfants montagnards. C' est un beau chapitre de folklore qui est là, matérialisé dans ces vaches et ces taureaux taillés en bois de mélèze ou d' arole, ces brebis, ces porcs, et même le berger et son chien, en osselets et en vertèbres de mouton! Un gros cône de sapin, et voilà encore une belle vache, de petits cônes de mélèze, ce sont les veaux, et cette longue branche cornue dressée sur deux pattes, c' est le taureau d' un petit berger des Grisons, le propriétaire, peut-être, de cette vache à roulettes qui constitue le spécimen le plus achevé au point de vue mécanique et la réalisation sculpturale la plus avancée de cet art primitif.

L' heure a passé, très vite. On se retrouve sur le trottoir, éberlué devant la rue et les maisons, car les choses qu' on quitte nous avaient emmenés bien loin de la ville.

En une heure de loisir, à Berne, allez au Musée alpin, et ce sera un nom suisse de plus dans le registre des visiteurs, au milieu des patronymes hollandais, anglo-saxons et japonais! Mais aussi vous n' aurez rien perdu quant à vous, car le Musée alpin vous aura peut-être révélé des aspects de l' alpinisme inconnus ou méconnus. Il contribue à parfaire cette connaissance toujours plus intime et plus profonde des choses de la montagne, qui nous la fait aimer non seulement pour le sport qu' elle procure, mais pour toutes les beautés accumulées en elle et qui agissent invinciblement sur l' homme.

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