Muztagh Ata. La montagne qui trouble les sens

ulminant à plus de 7000 m, le Muztagh Ata se prête aisément à une première ascension en altitude car il ne présente aucune difficulté technique majeure. Néanmoins, les skieurs qui s' y aventurent sont souvent sujets à des troubles de la perception contribuant à parer le « Père des neiges » d' une auréole de mystère. Le valaisan Nicolas Jaques, qui a tutoyé le sommet de ce géant blanc en juillet 1999, raconte les difficultés rencontrées en haute altitude.

Moins haut, mais toujours aussi beau

Le Muztagh Ata, situé dans la partie chinoise du Pamir, culmine officiellement à 7546 m. Mais les estimations individuelles des personnes qui ont atteint le sommet au cours de ces dix dernières années laissent entrevoir des recoupements troublants qui inclinent à le situer plutôt aux alentours des 7300 m. Cette petite perte d' altitude n' enlève rien à la valeur de l' ascension de cette montagne qui, techniquement facile, se révèle idéale pour une première expédition en haute altitude, à condition de ne pas se laisser gagner par le mal des hauteurs. Peu de nuits en trop haute altitude et de nombreux aller et retour entre les paliers qui jalonnent l' ascension jusqu' au sommet – les camps I, II, et III se situent respectivement à 5300, 6100 et 6800 m – telle a été la stratégie d' accommodation dont nous avons convenu à notre arrivée au camp de base du Muztagh Ata, dominant, du haut de ses 4350 m, les pâturages parsemés ça et là des yourtes des nomades tadjiks et kirghizes.

Après un jour d' acclimatation montons matériel et vivres dans un dépôt avant d' installer nos tentes au camp I sur des plates-formes aménagées à renfort de grands coups de pelle et de piolet. A cette altitude, le mal

C

MUZTAGH ATA

LA MONTAGNE QUI

T E X T E / P H O TO S Nicolas Jaques, Verbier

LES ALPES 5/2001

de tête se fait déjà sentir,mais quelques tasses de thé et une aspirine ont vite fait de dissiper ces douleurs. Nous sommes en bonne forme, prêts à continuer notre ascension.

Comme notre première nuit au camp I s' est déroulée sans heurts, nous décidons de monter au camp II. Régu-lière, notre ascension nous découvre des paysages magnifiques et nous fait tomber sous le charme de ce géant blanc qui domine des vallées désertiques. Après avoir monté nos tentes, nous jugeons qu' il est encore précipité de dormir à une telle altitude et rejoignons à skis notre point de départ. Dès les premiers virages, nous constatons que même à cette hauteur,la neige est poudreuse,très agréable à skier et nous rallions notre point de départ en moins d' une demi-heure. Nous réalisons quel énorme avantage c' est de gravir cette montagne à skis, si tant est que l'on soit un bon skieur, naturellement. La sécurité et la rapidité en sont grandement accrues.

Un mirage passe à ski

Après deux nuits passées au camp I, nous partons pour notre première nuit au camp II, estimant que nous nous sommes suffisamment accommodés à l' altitude. Nous sentant bien, nous décidons de tenter le sommet directement depuis cette étape, sans arrêt préalable au camp III. En effet, nous avons pu observer que les problèmes d' al des autres expéditions sont souvent apparus de nuit et la perspective de dormir à 6800 m ne nous réjouit guère, car nous ne sommes là que depuis neuf jours. En outre, je suis persuadé que si l'on va vite et que l'on redescend tout de suite, le sommet peut être tenté sans aucun risque.

Photo: Nicolas Jaques Le cimetière musulman de Subash, village kirghize au pied du Muztagh Ata

TROUBLE LES SENS

LES ALPES 5/2001 Sur le chemin du camp II, après la zone de séracs; en bas, on devine la plaine de Subash Une caravane de chameaux descend du camp de base Portrait d' un habitant de Subash Ambiance de fin d' après au camp I Pho to s:

Ni col as Ja qu es

Il fait encore nuit noire et pourtant Christophe et moi buvons du thé chaud et mangeons un peu. Il est 2 h 30 du matin et nous nous dirigeons vers le sommet,. " " .1300 m plus haut, dans une atmosphère indescriptible. La pleine lune rend la montée irréelle et nous dévoile un paysage magique. Nous suivons quelques fanions et de vagues traces. A l' aube nous atteignons un plateau. La fatigue nous gagne.. " " .A bout de force,. " " .Christophe décide de redescendre. Moi, je veux au moins continuer jusqu' au camp III afin d' entreposer du matériel. Vers 6800 m, je ne le vois toujours pas. Je m' étonne de trouver des fanions à gauche et à droite et opte pour la gauche. La montée est directe mais devient de plus en plus pénible.

Soudain, j' aperçois un skieur loin derrière moi. D' où vient-il ?! Je l' observe un moment, monte quelques dizaines de mètres, l' observe à nouveau. C' est alors que je découvre, loin en dessous de lui, les tentes du camp III. Je n' y comprends rien. Comment avons-nous pu rater le camp? Je réalise que mes pensées ne sont plus tout à fait cohérentes, que mon esprit est un peu embrumé, mais ce skieur insolite qui me suit me décide à continuer. Je suis déjà bien plus haut que le camp, le sommet ne doit plus être très loin.. " " .Le temps est magnifique et le massif du Kongyur est entièrement visible.

Cela fait six heures que je marche sans m' arrêter.. " " .Enco-re un fanion. Je fixe mon esprit sur ces petits drapeaux qui montrent le chemin. Cela m' aide à me concentrer et m' empêche de perdre le contrôle de mes pensées.. " " .Pause,je m' appuie sur mes bâtons. Ne pas dormir! C' est si tentant de se laisser aller lorsque je me repose sur ces bâtons! Je parle à haute voix, rigole tout seul même, car je me surprends à raconter des histoires complètement incohérentes.. " " .Ce sont comme des rêves,et à peine je poursuis une pensée que je la vois disparaître, s' estomper comme qu' un partant dans le brouillard. Quelques secondes après, je l' ai complètement oubliée. Me concentrer!

Indigènes dans les pâturages qui s' étendent sous le massif du Kongyur LES ALPES 5/2001

Un plateau sommital et deux bosses

Dix, vingt, cinquante mètres, le sommet n' en finit pas d' arriver, comme s' il ne voulait se dévoiler qu' au dernier instant. Après ce qui paraît une éternité, je débouche sur le plateau sommital et avec horreur, je vois, encore loin, les deux mamelons du sommet. Ce n' est pas possible, cela ne peut pas être encore si loin! J' en ai marre, et jure à haute voix. Ces deux bosses doivent faire entre 50 et 100 m de haut, je ne vais jamais y arriver! Pourtant, je traverse ce dernier plateau en quelques minutes. Ma vision est faussée, les perspectives dilatées jouent avec ma perception. Ce ne sont en fait que deux minuscules bosses de deux mètres de haut! Pour être certain d' être au sommet, je les gravis les deux en quelques pas. Inoubliable moment! Je suis au sommet du Muztagh Ata, presque en pleine forme. De l' autre côté, un à-pic vertigineux plon-

Après la victoire du sommet, descente au camp I En route vers le camp II; plus bas se dessine le lac Karakol Pho to s:

Ni col as Ja qu es LES ALPES 5/2001

ge sur plus de 3000 m vers la vallée où doivent se trouver des trekkeurs. Je les cherche des yeux, mais réalise ensuite à quel point les distances sont énormes. Je me photographie à bout de bras en espérant que le Kongyur sera dans le cadre.

Le mystérieux skieur arrive à son tour et m' empoigne la main. Ensemble, nous admirons le paysage, grandiose. Il est Slovène et s' étonne de ne pas m' avoir aperçu au camp III. Je lui explique que je préférais marcher longtemps en partant du camp II, en restant conscient plutôt que de dormir et de m' exposer à des problèmes d' adapta.

Skis aux pieds,je descends en un tour de main au camp III, où je dépose mon matériel avant de rallier le camp II et de me reposer un instant. En fin d' après déjà, je suis de retour au camp de base. Quel accueil! Notre officier de liaison est aux anges: le sommet en dix jours et deux camps seulement!

Tous vainqueurs

Dans les jours qui suivent, tous les membres de notre expédition tentent le sommet. Le 4 août, tout le monde l' a finalement vaincu! Le soir, nous fêtons notre exploit par une fondue, arrosée de muscat de Sierre... Aucun de nous n' a rencontré de problèmes d' altitude. Notre programme d' acclimatation semble donc avoir été payant. En effet, nous avons eu l' occasion de vérifier que toutes les équipes qui ont passé la nuit au camp III ont eu au moins un cas suffisamment grave pour qu' il faille redescendre une personne en catastrophe, mettant en danger les autres membres de l' équipe et compromettant sérieusement leurs chances d' arriver au sommet.

Nous devons maintenant penser au retour qui, paradoxalement, semble plus aventureux que la montagne elle-même: la Karakoram Highway est détruite par des crues,la route du Kyrgyzstan est fermée pour plusieurs semaines et nos visas expirent bientôt... a

En direction du camp II; vue sur le glacier Kartamak et le camp I

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