Mystérieux Kailash, montagne sacrée du Tibet

François Hans, Epalinges

Mani: pierre sculptée, au détour d' un chemin Toute belle montagne étant une invite à l' ascension, les sommets encore inviolés de notre planète sont devenus rares. Pourquoi donc celui du Kailash, qui culmine « seulement » à 6714 m, n' a jamais été foulé? Reinhold Messner lui-même, alpiniste vainqueur de quatorze huit-mille, ayant obtenu des Chinois ( en 1987 ) l' autorisation de le gravir, se rendit sur les lieux... pour abandonner son projet!

C' est dans cette attirance du mystère, entretenue par les récits d' anciens explorateurs et écrivains, que notre petite équipe de « montagnards » se forme. Nous négocions patiemment avec les autorités chinoises... et le feu vert nous est accordé pour juin-juillet 1986, où nous nous retrouvons à Lhasa. Voyage placé dès le départ sous de bons auspices, puisque, tous passionnés par l' Himalaya et sa culture, nous recevons quelques semaines avant notre départ la bénédiction du Dalaï-Lama, en visite à Digne.

Les préparatifs Pour rejoindre ces lieux mystérieux du Tibet occidental, à plus de 2000 km de Lhasa, nous utiliserons deux véhicules tout-terrain affrétés par les agences chinoises, ainsi qu' un camion, indispensable à notre autonomie de plusieurs semaines. Une logistique délicate: il nous faut emporter pour près de 3000 km de gasoil, et de la nourriture pour près d' un mois. En cas d' ennuis, un officier de liaison d' origine tibétaine nous a été attribué par les autorités, ainsi que plusieurs chauffeurs. Des pannes mécaniques nous obligeraient certainement à une très longue attente à la recherche d' un poste militaire.

La saison choisie est favorable, et devrait nous éviter les rigueurs hivernales aux températures « sibériennes »; c' est aussi celle où le plus grand nombre de pèlerins sillonnent les chemins. Nous prendrons la piste dite du nord, qui traverse une grande partie des hauts plateaux du Changtang; une porte ouverte sur l' inconnu, car cet itinéraire n' est pour ainsi dire jamais parcouru.

Enfin le départ Nous quittons le Tibet « civilisé » à Lhatze, dernier poste d' essence, d' où part un bac franchissant le Brahmapoutre; nous suivons la piste de Saka, puis Gertzé: huit jours à avaler les kilomètres, à franchir des cols de plus de 5000 m, à traverser des plateaux et à longer de merveilleux lacs salés aux rives étincelantes de sel, et à rencontrer des rivières qui se perdent dans le désert: en tout, plus de 2000 km de pistes. De temps à autre, des geysers, des bergers nomades, des Dopkas, seuls habitants du Changtang, et leurs troupeaux. Nos arrêts, bien souvent trop courts, nous permettent cependant de les côtoyer dans leur vie de tous les jours, et leur allégresse face à ces étrangers installés dans des Toyotas se manifeste toujours par le sourire. Nous traversons Gertzé, bourgade décevante, puis arrivons à Pâturage de rêve, régal des troupeaux de yacks, devant le Shisha Pangma ( 8013 m ) Tashigong, ville assez importante en bordure de l' Indus, non loin du Ladâkh. Nous y trouvons le confort sous la forme d' un hôtel résolument chinois, où l'on nous sert une nourriture insipide. Cette nouvelle construction, robuste mais sans recherche, annoncerait-elle une libéralisation du tourisme? Question sans réponse, comme tant d' autres.

Sur notre piste, un ancien royaume Vers le dixième jour, nous nous sommes rapprochés de la chaîne himalayenne, pour découvrir soudain à nos pieds un immense canyon, couleur sable, dans lequel la Sutlej, une rivière qui prend sa source dans la région du Kailash, se fraye difficilement un chemin: nous sommes arrivés dans l' ancien royaume de Guge.

Ce royaume est resté longtemps un lieu d' échanges commerciaux et culturels. C' est pourquoi nous sommes allés voir les vestiges de sa grandeur sur les sites de ses deux capitales: Tholing et Tsaparang, qui vécurent leur apogée au 11e siècle grâce à l' exploitation de mines d' or et à la taxation des caravanes. De là, le bouddhisme prit son essor et des dizaines de temples furent érigés, notamment par de nombreux artistes venus du Cachemire. Il en reste actuellement une multitude de ruines, et quelques temples dont les fresques restent éblouissantes de fraîcheur. De rares historiens-explorateurs, tels Tucci, nous apprennent qu' au 11e siècle un concile réunit à Tholing des moines de tout le Tibet, amorçant le mouvement de réforme qui mit en place l' ordre des « Bonnets Jaunes » d' où sont issus les Dalaï-Lamas.

C' est l' isolement de cette contrée qui a permis une conservation remarquable des sites durant des siècles. Actuellement, Tsaparang est un dédale de ruines, menant à un palais-forteresse en partie creusé dans une falaise. Pour y accéder, des escaliers de pierre parcourent des galeries souterraines. Si de nombreuses statues ont été saccagées durant la révolution culturelle chinoise, les fresques des salles intérieures restent d' une qualité étonnante: secret des pigments et usage abondant de la poudre d' or, qui produisent des représentations éclatantes de la vie de Bouddha. C' est à la lueur des lampes que l'on découvre, enfouis pêle-mêle dans la poussière, des armures et des objets rituels. L' ensemble de ces falaises-châteaux évoque un gigantesque gruyère dont les trous seraient les innombrables cavités qui servaient de demeures aux ermites. De Tholing, proche voisine de Tsaparang, et toute proche des sources sacrées du Gange en Inde, ne subsistent que d' autres ruines, résultat de destructions pierre par pierre, massives et récentes. Pourtant, image d' espoir, la présence en ces lieux d' une équipe d' archéologues tibétains et chinois.

Pavot bleu de l' Himalaya Des bains propices à la réflexion Le Mont Kailash n' est maintenant plus qu' à une ou deux journées de véhicule, et, pour y parvenir, nous longeons la chaîne himalayenne indienne: occasion rêvée d' installer notre campement à proximité de Tirtarpuri, vaste site de sources chaudes, d' où émergent entre les fumerolles quelques bannières à prière, mais surtout de nous prélasser confortablement dans des baignoires naturelles. Repos momentané de nos dos meurtris par ces pistes souvent malaisées; ce site, rendu confortable par les sources, est un rendez-vous apprécié des pèlerins que nous rencontrons de plus en plus nombreux sur notre route. Leur présence rappelle l' importance de la région du Mont Kailash: dans la conception Transhumance sur les hauts plateaux du Chang-Tang à l' herbe rase et constellés de lacs salés géographique d' une terre plate centrée sur l' Asie, il est le cœur de l' univers, d' où partent les fleuves nourriciers, tels l' Indus et le Brahmapoutre; lieu de communication unique avec les dieux, il est, selon le mythe hindou, « le nombril du Monde ». Il est aussi l' axe qui relie le monde souterrain des forces du Mal à celui de la Terre où vivent les hommes et à celui du ciel, domaine des dieux. Il constitue le point de rencontre des deux civilisations les plus anciennes et importantes du monde: l' Inde et la Chine, qui, pendant des millénaires, ont conservé intactes leurs traditions. Les Hindous le nomment le Meru, et le considèrent comme le centre non seulement physique, mais aussi métaphysique du monde: il est pour eux le siège de Shiva, alors que les bouddhistes voient en lui un gigantesque Mandala pour eux le siège de Shiva, alors que les bouddhistes voient en lui un gigantesque Mandala de divinités bouddhiques. Sculptures et peintures ont souvent évoqué l' image de Shiva assis sur le Mont Kailash; de même, dans les peintures tibétaines, nous retrouvons souvent le Kailash et ses deux lacs sacrés: le Manasarovar, associé au soleil, et le Rakastal, au cycle lunaire.

L' entrée dans un monde sacré Nous reprenons la piste: sur notre droite défilent bon nombre de sommets prestigieux, notamment la Nanda Devi. Puis soudain, c' est ^ VìiLe dôme de neige et de glace du Kailash, tel qu' il se présente vers Darchen aux regards des pèlerins le choc; un dôme étincelant apparaît sur notre gauche: notre but tant souhaité, le Mont Kailash, écrin de blancheur jaillissant dans le ciel.

Les pèlerins, très peu nombreux en comparaison avec les rassemblements religieux indiens, se regroupent à Darchen, sorte de « camp de base » constitué de tentes nomades en poil de yack tressé, et entourant quelques rares constructions de pierre brute. Darchen est à la fois le point de départ et de retour du périple sacré. A partir de là il n' y a plus de piste, il faut continuer à pied. On compte près de trois jours pour accomplir le tour complet de la montagne sacrée. Des pèlerins, habités d' une foi ardente, ne mettront qu' une journée pour le réaliser, et enchaîneront plusieurs dizaines de tours.

C' est un peu à l' écart du village de toile que nous montons aussi nos tentes. Nous recevons la visite empreinte de curiosité de nombreux pèlerins venus de tous les horizons du Tibet: jeunes filles des lointaines régions du Kham, tout comme des familles de la province de Lhasa, distante de près de 2000 km. Comment réaliser que la plupart d' entre eux se sont rendus en ces lieux à pied, affrontant tourmentes et privations! La notion de temps ne revêt guère d' importance ici; et les sourires continuels de ces pèlerins, plus que leurs paroles qu' il nous est bien difficile de comprendre, transmettent une joie communicative.

Ascension guidée par une élévation spirituelle Darchen aux aurores: des fumées bleues montent en lentes volutes dans l' air du matin. Doucement le campement s' éveille; des pèlerins s' activent autour des feux et chauffent l' eau pour le thé. Derrière le camp, là où part le sentier du tour du Kailash, deux longues rangées de pierres empilées, des manis, indiquent le début du pèlerinage. Un moine s' avance à pas lents; de ses lèvres s' écoule la basse mélopée des prières ou mantras; il ne s' engage sur le sentier qu' après avoir effectué le tour des manis. Du vaste plateau tibétain baigné encore dans les ombres émerge la sil- houette massive, auréolée des rayons du soleil, de la Gurla Mandata ( 7728 m ).

L' entrée de la vallée des Roches Rouges se présente sous la forme d' une gorge étroite marquée par un cairn surmonté de drapeaux à prières. A ce point précis, le Mont Kailash nous réapparaît: c' est sa face sud, éclatante de soleil.

Une coulée verticale coupe à mi-pente une strate horizontale soulignée par la neige; ces rainures dessinent une svastika géante, symbole de la création perpétuelle.

Le chemin s' enfonce dans la vallée; un long torrent accompagne les marcheurs. Sur notre gauche, le monastère des Roches Rouges, accroché, comme suspendu à la falaise, contemple le Kailash: pour l' approcher, il nous faut traverser, parmi des maigres pâturages, le large torrent glacé et gonflé par la fonte des neiges. Quelques moines nous y reçoivent, tandis que sur la terrasse, les énormes mâts portant les bannières à prières claquent au vent et semblent dialoguer avec la montagne sacrée.

Au soir, nous croisons des adeptes de la secte « Bön », qui se déplacent rituellement en sens inverse des autres bouddhistes, moulin à prières à la main. Leur foulée régulière, fort rapide, nous les fait très vite perdre de vue.

Dans la pureté de l' air, la notion de distance est des plus relatives et à plusieurs reprises, le Kailash nous paraît à portée de main, alors qu' il est éloigné d' une dizaine de kilomètres. Tout au long du pèlerinage, il n' existe pas de camp pour faire étape; la plupart des pèlerins dorment à la belle étoile, à l' abri de quelque grotte de bergers ou d' ermites. Aux heures où le soleil bascule derrière les crêtes, la température devient glaciale, les ruisseaux se figent. Notre petit groupe s' est installé sous la tente; pendant ce temps nos yacks paissent, déchargés de nos sacs. Afin de les rappeler à l' ordre, leurs gardiens vigilants sortent parfois une fronde de dessous leur manteau.

Nos voisins immédiats sont des pèlerins indiens venus de Calcutta. Chance énorme pour nous de les rencontrer en ces lieux, quand on sait combien épineuses sont les relations sino-indiennes, qui ne laissent filtrer, au compte-gouttes, que de rares groupes à travers la frontière très proche.

Le soir venu, bien qu' exténués par les heures de marche, mais surtout par l' altitude, c' est autour d' un maigre feu de bouses de yacks que ces Indiens entonnent des chants dédiés à Shiva.

Le lendemain, nous levons le camp de bonne heure pour entreprendre la montée du col du Dolma-la, divinité de la compassion; l' apothéose du pèlerinage. Une lumière rasante éclaire le dôme de glace du Kailash et sculpte les aspérités de la roche. La spiritualité de la montagne ne laisse aucun doute. Les paysages deviennent plus austères. Un torrent, partiellement gelé, nous pose quelques problèmes: nos Tibétains s' élancent après quelque hésitation; quant aux pèlerins indiens, ils se sont juchés sur le dos des yacks, se cramponnant comme ils peuvent à leur toison.

Comme nous l' avions vu sur le Parkor, la voie sacrée de Lhasa, nous retrouvons ici quelques pèlerins, hommes et femmes, qui font le parcours en prosternation: à chaque pas, ils s' étendent de tout leur long sur les pierres rugueuses et coupantes du chemin, bras en avant. Pour ne pas trop s' user les genoux et les mains, ils ont revêtu des tabliers de peau et placé leurs mains dans des patins. Leurs mouvements répétés, le claquement de leurs mains, conjugués aux prières, ne peuvent nous laisser indifférents. Plusieurs jours leur seront nécessaires pour atteindre le col.

L' ascension du col est ponctuée d' arrêts sur des roches sanctifiées, où le pèlerin appose doucement le front dans des sortes de cupules, en geste de salutation. Le tour complet 163 Darchen: le matin du départ, les fumées des foyers montent en lentes volutes bleutées du Mont Kailash représente symboliquement le cycle d' une vie, et la montée au col est le moment où le pèlerin voit dans le miroir de Yama, divinité de la mort, toutes ses actions antérieures. En fermant les yeux, il affronte son jugement et pour renaître, il doit passer par cette vision. Durant la longue marche, le pèlerin se décharge de sa vie passée.

Une longue pente de neige annonce le col; l' univers est minéral, éboulis et glaciers nous environnent. L' altitude est bien là, plus de 5700 m, mais malgré le manque d' oxygène, les derniers mètres sont accomplis avec le sourire. Enfin, au col, la joie éclate. Devant le grand cairn, où flotte un foisonnement de drapeaux à prières, les Tibétains se recueillent; les Hindous, exténués, reprennent quelques forces, préparant des offrandes, puis chantent, le trident à la main, à la gloire de Shiva. Occasion aussi de boire du thé salé et de manger de la tsampa: les Tibétains ont sorti de leurs vêtements leurs traditionnels bols.

Le col franchi, les pèlerins redescendent dans la vallée. Le chemin surplombe un lac glaciaire, couleur émeraude: le Lac de la Com-passion. Ce sont maintenant des hommes nouveaux qui retournent vers Darchen. Comme pour célébrer l' aube d' une nouvelle vie pour les fidèles, la nature se met en accord avec les dieux: dans la vallée verdoyante et large, la vie explose de toutes parts. Les troupeaux de yacks paissent une herbe drue; lièvres et marmottes nous suivent du regard sur le bord du chemin. La vallée est si belle que le grand poète, Milarépa, y séjourna, agrandissant sa grotte-ermitage d' un mouvement du bras. Le rocher où il prit appui garde, paraît-il, l' empreinte de son pied. Nous partageons avec les pèlerins indiens notre nuitée dans ce temple très dépouillé.

Quelques heures de marche, le lendemain, nous offrent à nouveau la splendeur bleue des lacs Manasarovar et Rakastal. Au loin, la chaîne himalayenne retient les nuages de la mousson, comme si les plus belles montagnes du monde se faisaient complices de la plus sacrée d' entre elles.

Réflexion de montagnards Certes, une telle montagne ne pouvait nous laisser indifférents du point de vue de l' alpi, et certains d' entre nous ne purent s' empêcher d' échafauder quelques voies d' accès à son sommet et d' y rêver; mais à aucun instant nous n' eûmes une pointe de regret, ni le désir impérieux de conquérir « la Montagne ». L' homme à l' esprit religieux porte beaucoup plus d' intérêt à l' ascension spirituelle qu' à la prouesse de l' escalade. La montagne représente pour lui un symbole divin, et pas plus qu' il ne poserait le pied sur une image sacrée, il n' oserait en fouler le sommet. Rappelons-nous Reinhold Messner, qui déclara lors d' une conférence: « M' étant rendu sur place, je sentis que cette montagne ne devait pas être escaladée; elle doit rester intacte, dans toute sa sacralité, comme un cristal d' azur qui ne peut être atteint qu' au travers de la prière et de la méditation. » Les deux lacs sacrés Quelques heures de véhicule nous conduisent sur les rives des lacs sacrés: Rakastal, lac du Démon ou des Ténèbres, et Manasarovar, lac de l' Esprit, symbole de la profondeur de l' esprit créateur au moment où il façonne le monde. Le Rakastal est parfois tumultueux, comme si le vent de la passion balayant le plateau tibétain troublait ses eaux. Le Manasarovar, lui, demeure calme et imperturbable. Entre eux deux émerge le Mont Kailash, que nous venons de quitter. Nous montons le camp dans des bourrasques violentes, sur la grève de galets du Manasarovar. Nous dominent, sur une crête rocheuse, un petit monastère et son unique occupant, un moine sans âge, dont les pèlerins se rendant au Kailash ne sauraient cependant négliger la présence ni oublier de lui apporter des offrandes. Au pied du monastère, un isthme de sable séparant les deux lacs, des sources d' eau chaude aux vapeurs soufrées, et un camp de chercheurs d' or, près d' une lagune peu profonde. C' est le lac Rakastal qui recueille les eaux descendant directement de la montagne sacrée. Le Manasarovar est plus élevé, et lorsqu' il déborde, ses eaux se déversent dans le Rakastal par cette bande de sable. On y voit alors un très bon augure, le présage de conditions meilleures dans le monde. Mais, symptôme étrange, cela ne s' est plus produit depuis l' in chinoise.

Retour vers le Népal, en suivant la chaîne himalayenne Bientôt trois semaines passées dans ces contrées désolées: il nous faut reprendre la route du retour. La piste descend le cours du Brahmapoutre, ou Tsampo en tibétain, le traversant plusieurs fois, et offrant toujours de merveilleux points de vue sur les hautes cimes. Joies, et craintes aussi devant la rude traversée de gués souvent gonflés d' eaux tumultueuses: ce sont alors des heures d' at, de sondage et de recherche du lieu propice. Plusieurs fois, nos grosses Toyotas seront ainsi malmenées par les flots, entraînées quelques dizaines de mètres jusqu' à un banc de galets providentiel.

La traversée d' immenses plateaux à l' herbe rare nous rappelle le problème des sécheresses actuelles, causées par un manque de précipitations: phénomène devenu courant ces dernières années sur les hauts plateaux du Changtang, et qui est en train de modifier une économie pastorale vieille de plusieurs millénaires.

Au fil des étapes, nous rencontrons des nomades et leurs troupeaux de yacks ou de moutons, redoutablement défendus par des molosses au collier d' acier renforcé de pointes: c' est que les loups rôdent, et nous aurons d' ailleurs plus d' une fois l' occasion d' en voir fuir. Nous avons également la chance rare d' admirer l' animal mythique de ces régions: le Kiang, âne sauvage à la robe beige, parcourant la steppe au galop, en petits groupes. Par ailleurs, à ces altitudes toujours supérieures à 4000 m, marmottes et lièvres abondent, et quelques gazelles craintives s' of régulièrement à notre vue. Toute cette faune a hélas beaucoup souffert, ces dernières années, de la chasse intensive livrée par les militaires chinois.

En bordure de quelques lacs salés, toujours nombreux sur le parcours, c' est enfin la rencontre de caravanes de brebis chargées de sel, ultimes témoins d' un commerce avec l' Inde et le Népal qui fut florissant, mais qui s' éteint. Deux sacs de toile ceinturent les flancs de l' animal, qui marchera ainsi pendant plus de deux mois avant d' atteindre les régions éloignées du Ladâkh, Dolpo, etc.

Quelques jours de repos au camp de base du Shisha Pangma ( Gosainthan ), magnifique Pèlerin se prosternant tout au long du rude chemin du pèlerinage. Ses mains sont protégées des arêtes coupantes du sentier par des patins. Il lui faudra près de 25 jours pour effectuer le tour de la montagne sacrée sommet de 8013 m, dont la base est baignée par une vaste prairie à l' herbe drue et parsemée de fleurs: rendez-vous des troupeaux de yacks et de dzos, et de nomades qui nous offrent l' hospitalité sous leurs tentes. Occasion d' échanger quelques mots, de goûter leur fromage séché, boire du lait, sans oublier le rituel de l' inévitable thé salé et de la tsampa, où l'on guette votre grimace. La prairie est si verte que l'on croit découvrir une nouvelle couleur, digne du paradis!

Après la traversée de quelques bourgades sans charme, c' est à nouveau le franchissement de la chaîne en direction du Népal. Nous retrouvons vers Tingri la célèbre piste Kat-mandou-Lhasa. C' est un festival de couleurs maintenant, grâce à la mousson qui fait des incursions régulières durant l' été: champs de colza en fleur, cultures d' orge et de pomme de terre: la récolte est pour bientôt.

Un dernier plaisir nous est offert, celui d' ad les pavots bleus de l' Himalaya en pleine floraison; puis, après les ultimes visions de cimes neigeuses, c' est la plongée vertigineuse vers Katmandou par les gorges de l' Enfer, dans un pays gorgé des eaux de la mousson.

Célèbres fresques des temples de Tsaparang ( vers le 15e siècle )

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