Nouvel itinéraire à la Cime de l'Est des Dents du Midi.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Les parois rocheuses des montagnes présentent au commencement de l' été le plus grand intérêt; toutes les aspérités importantes sont alors bien marquées par la neige accumulée et l'on a beau jeu d' y tracer des itinéraires plus ou moins réalisables.

Quand on examine de Bex le versant nord-est de la Cime de l' Est, on remarque, partant du centre de la paroi et montant obliquement de droite à gauche, des vires nettement marquées. Elles ont leur point de départ un peu plus haut que la grande vire horizontale qui traverse la face de part en part, et légèrement à gauche du point d' attaque du chemin classique de Breugel. ( Voir Echo des Alpes 1892, p. 266, 1912, p. 342/243, 1913, p. 483 et 528. ) Ces vires conduisent obliquement à l' arête qui descend du sommet de la Cime de l' Est dans la direction du Jorat. Cette arête est désignée par quelques personnes sous le nom d'«Arête du Jorat » et, par analogie, je nommerai ici les vires qui y conduisent « Vires du Jorat ».

Le 14 août 1911, Monsieur E. R. Blanchet avec le guide Felix Veillon des Plans ( Echo des Alpes 1912, p. 341 et suivantes ) franchirent les premiers ces vires, puis, sans atteindre l' Arête du Jorat, ils la longèrent au-dessous de la ligne de faîte jusqu' à une certaine hauteur et effectuèrent la traversée de la face de St-Maurice pour rejoindre l' arête de Valaire* 1 ). Dès lors et pendant neuf années ces parages sont laissés à leur sauvage solitude.

Le 15 septembre 1920, MUe Kussler C.A.F., section lyonnaise G. H. M., et M. Gafenco effectuent la première ascension de la Cime de l' Est par l' iti suivant: les vires du Jorat, l' arête du Jorat jusque sous le dernier et formidable ressaut, longer la grande paroi sud jusqu' au pied du couloir Borloz, escalade de ce couloir et arête ordinaire. A ma connaissance cette route n' a été suivie depuis que par M. B. Chambaz, section de Jaman C.A.S., en octobre 1921 et par moi-même en septembre 1924.

L' ascension de la Cime de l' Est ( 3180 m .) par les vires du Jorat peut compter à juste titre comme la plus belle course de la région et, de plus, comme ascension de rocher de premier ordre, tant en ce qui concerne son exécution technique que par son développement en hauteur: soit 1340 m. des chalets de l' Haut de Mex * ou de Champy jusqu' au sommet 2 ). Il est vrai que les difficultés réelles sont limitées au parcours des vires et de l' arête du Jorat. Toutefois, s' il prenait fantaisie à un alpiniste de combiner cette ascension, à partir de la base du couloir Borloz, avec l' itinéraire de la grande paroi sud ( Echo 1922, p. 50 ), il accomplirait ainsi une course que l'on pourrait qualifier sans exagération de formidable.

C' est aux chalets de l' Haut de Mex que j' avais décidé de passer la nuit; mon itinéraire présentait de telle sorte une ligne d' ascension presque directe de St-Maurice au sommet de la Cime de l' Est.

L' Haut de Mex est un des gîtes les plus sauvages que je connaisse. Ses quelques misérables chalets sont tapis à l' abri des avalanches sur une troupe formée par le dernier sommet 1 ) de l' arête de Centanayre*. Ils sont dominés au sud-ouest par les rochers noirs de Tête Mote * qui forme le socle puissant et harmonieux de la Cime de l' Est. Par-dessus cette falaise, 1340 mètres plus haut, se perdant dans le ciel, on aperçoit, en renversant la tête, le sommet élancé de la plus noble des Dents du Midi. Au sud, une crête gazonnée masque les gorges arides de la St-Barthélemy et plus loin, le grand mur nu et rébarbatif de Gagnerie déploie ses défenses redoutables jusqu' au col du Jorat. Quittant ces parages tourmentés et sévères, le regard se repose, plus bas, dans le calme de la vallée du Rhône qui s' étire, verdoyante, jusqu' au loin vers les glaciers du Combin. Malgré l' époque avancée, une vingtaine de génisses animaient encore le pâturage, paissant l' herbe rare et maigre sous la garde de deux gamins de 12 et 14 ans. Ces enfants, complètement isolés dans la montagne, m' accordèrent une aimable et rustique hospitalité sous forme de feu et d' un coin de leur plancher-dortoir saupoudré de paille. Je passai la nuit à me tourner et retourner sur la dure couche et entendre sans plaisir ronfler mes jeunes hôtes.

Vers 4 heures, je quittai le chalet pour commencer la montée du large couloir qui domine immédiatement l' Haut de Mex. Il est compris, de même que le col auquel il aboutit, entre la paroi de Tête Mote et le sommet 2429 m. de l' arête de Centanayre. Au début, quelques vagues traces de moutons conduisent en serpentant dans des gazons parsemés de plus en plus abondamment de cailloux roulants. Toute trace disparaît au bout d' un moment et la bataille commence dans du mauvais cailloutis instable. Ce n' est pas sans souffler rudement que l'on parvient au col, d' où le chemin pour la suite est clairement indiqué. C' est une réelle satisfaction d' avoir derrière soi cette première étape et de pouvoir jouir du spectacle si impressionnant de cette face ravinée et sauvage de la Cime de l' Est, dont la base est enfermée entre les arêtes de Centanayre et de Valaire De ce point, l' ascension devient véritablement plus sérieuse.

En ce moment, il fait encore complètement nuit, la lune ayant disparu derrière les Dents du Midi. La masse noire des rochers qui se dresse dans la profondeur du ciel attire le regard et le porte jusqu' à l' éparpillement des étoiles dont le scintillement ne laisse pas encore prévoir une aurore prochaine. C' est en tâtonnant que j' aborde les vires faciles qui courent horizontalement NOUVEL ITINÉRAIRE A LA CIME DE L' EST DES DENTS DU MIDI.

le long de la paroi, en dessus de la cuvette supérieure du glacier de Petit Plan Névé. A ma droite, très bas au-dessous du glacier, les gorges du Mauvoisin* se creusent, envahies d' obscurité sinistre et mystérieuse. De l' autre côté, c' est l' ombre opaque des rochers qui surplombent et du haut desquels s' égoutte, en une pluie abondante, la neige accumulée sur la vire et qui n' a pas cessé de fondre par cette nuit trop tiède. Aussi rapidement que possible, à cause de la menace des chutes de pierres, je gagne le couloir étroit et encaissé qui fait suite aux petites vires. La base du couloir, très peu inclinée, est encore pleine de vieille neige d' avalanche toute constellée de pierres récemment tombées. La menace de mitraille persiste jusqu' au tiers de la hauteur du couloir, moment où celui-ci se redresse brusquement et où on le quitte. L' ascension se poursuit à droite dans un terrain assez varié qui nécessite par place l' aide des mains. On atteint sans trop de peine le toit d' un éperon rocheux qui fait saillie d' une façon très marquée hors de la face et sépare en deux parties le haut du glacier de Petit Plan Névé. Ce point atteint, on se trouve pratiquement sur la grande vire horizontale. Pour gagner le pied des vires du Jorat, il faut remonter en ligne directe les éboulis et les névés au-dessus de l' éperon.

Le soleil est enfin apparu, dans un ciel moucheté de quelques nuages filant bon train ouest-est; le temps ne semble pourtant pas assez menaçant pour me forcer à renoncer à mon projet, que je poursuis immédiatement.

La neige fraîche de ces derniers jours, qui recouvre la vieille couche durcie, facilite la montée. Par places, cependant, elle est si mince que je dois tailler. Je m' élève ainsi tout tranquillement jusqu' à ce que je puisse enfin caresser le beau rocher nu, sain et froid. Un mur de quelques mètres doit être franchi pour atteindre la base de la vire; je n' enlèverai pas aux prochains amateurs de cette route le plaisir de forcer par eux-mêmes ce beau passage. Me voici sur la vire; elle est large et d' une déclivité accentuée; elle suit le pied d' une paroi fauve, abrupte, d' un aspect impressionnant. Pour les quelques mètres qui suivent, il n' y a pas d' indication à donner; il n' y a qu' à dire la joie de se sentir dans de bon rocher et à se laisser porter sur les ailes de l' enthousiasme; du reste, après quelques minutes de ce vol, les ailes se replient d' elles. Les choses se compliquent et il faut de nouveau chercher son chemin. La vire cesse et l'on est impitoyablement repoussé sur la gauche, vers une paroi de calcaire gris qui domine un vide terrifiant. C' est le passage le plus sérieux de toute l' ascension. La vire interrompue ici reprend plus haut; le raccordement s' effectue par l' escalade d' une cheminée tracée dans le banc de rochers gris. Tout contribue à rehausser l' intérêt de ce passage: les prises sont peu nombreuses, mais suffisantes et solides; le rocher est glissant et très froid; l' à pic presque parfait d' une vingtaine de mètres à franchir, se prolonge profondément vers le bas, créant ainsi un vide béant sous les pieds du varappeur et lui imposant une attention soutenue. J' ai garde l' impression que ce passage ne serait pas praticable à la descente sans le secours d' une corde de rappel. Ce ressaut franchi, on retrouve avec plaisir la vire supérieure dont la déclivité est toujours pareille, sans que son architecture soit aussi belle que celle de la vire inférieure que l'on dirait sculptée à même le rocher. Ici le sol est forme de gros blocs calcaires gris qui se muent de plus en plus en éboulis à mesure que l'on se rapproche de la sortie; la falaise de droite domine toujours moins et bientôt plusieurs passages sous forme de couloirs se présentent au choix pour sortir sans difficulté de la vire et déboucher sur l' étagement caillouteux ( souvent enneigé ) à mi-hauteur entre la grande vire horizontale et le sommet Quoique raide, le terrain est ici absolument facile, et c' est les mains dans les poches que je gagne l' arête du Jorat au-dessus de sa dernière chute sur Tête Mote.

La vue commande d' ici, sans obstacle, les faces nord-est et sud-est de la Cime de l' Est. Le versant sud-est, dominé par la grande paroi qui porte le sommet, est inondé des rayons du soleil déjà haut dans le ciel; il s' en dégage une agréable atmosphère de chaleur et de lumière qui contraste heureusement avec l' aspect sombre et tra des parois que l'on vient de quitter. Cette face, aride, dénudée et triste, rappelle le flanc d' un monstrueux cuirassé; sans accident de terrain sur toute son étendue, elle est comme blindée de dalles grises et polies qui se précipitent en quelques vagues à peine indiquées jusque dans les profondeurs du vallon farouche de St-Barthélemy. On imagine facilement sur ces dalles la course folle et sifflante des pierres détachées de l' arête supérieure ou les bonds désordonnés et burlesques, accompagnés de râles lugubres, des boîtes de conserves expédiées du sommet par d' en alpinistes!

Le versant nord-est présente au premier plan un pierrier fortement incliné que recouvrent quelques plaques de vieille neige, puis tout de suite, ce sont les parois de la formidable face de St-Maurice. Assemblage vertigineux et confus de vires, de cheminées, de couloirs plaques de neige et de glace; chaos d' arêtes et de murailles s' enchevêtrant, se chevauchant, se ruant d' un élan gothique à l' assaut de la cime. L' œil suit cet envol jusqu' au faîte de la pyramide gigantesque; un instant le regard s' y accroche, puis, attire par la fascinante beauté de ces parois sauvages, s' y attarde longuement pour retomber enfin jusqu' à la plaine et glisser mollement le long du Rhône jusqu' au lac endormi dans la brume.

Il faut maintenant suivre l' arête du Jorat, qui ne compte que deux passages de quelque difficulté. Le premier est l' escalade du petit gendarme inférieur qui, contourné par la gauche, apparaît un peu comme un toit de chalet recouvert de tuiles admirablement imbriquées. Il faut ramper et se servir de toutes ses propres surfaces d' adhérence pour se hisser jusqu' à ce que la main atteigne la tuile faîtière, dernier geste qui assure la victoire du passage. Il est du reste court et peut être facilité en quittant les souliers ferrés. La descente du gendarme dans l' encoche qui le sépare de la suite de l' arête est sans difficulté. On se trouve ici en face de la seconde épreuve sérieuse, après laquelle s' ouvriront largement les portes de la victoire. Elle se présente sous la forme d' un surplomb de trois mètres de haut environ, dont la conquête, sans réel danger, demande un effort musculaire puissant pour effectuer le rétablissement nécessaire. Au-dessus de ce passage, l' arête se fait plus hospitalière et, en contournant par la gauche le dernier gendarme, on aperçoit déjà la vire presque routière, par laquelle on pourra s' échapper au sud. Elle est atteinte sans aucun effort et l'on se trouve à proximité du petit col bien visible au pied du formidable mur qui, du sommet, tombe en un à pic de 150 m.

La vire qui va me conduire à peu près horizontalement jusqu' au pied du couloir Borloz se dessine d' ici large et confortable. Quelques cris signalent ma présence aux touristes que j' aperçois au sommet, car ils sont habitués à considérer ces lieux comme champs de tir réserves à leurs ébats. Cette précaution me permet de longer sans plus de danger le pied de la splendide paroi qui porte si hardiment l' élégant sommet de la Cime de l' Est. Ayant parcouru la vire sur toute sa longueur, il faut s' élever d' un étage par des dalles fissurées pour gagner l' affreux pierrier au pied du couloir Borloz dont l' escalade dans des éboulis instables conduira à rejoindre le chemin habituel de l' arête ouest.

J' interromps ici mon récit, ne voulant pas le poursuivre au long des sentiers battus. Je donnerai pourtant une dernière indication: si l' heure est trop tardive pour conquérir le sommet, on peut, du bas du couloir Borloz, gagner le couloir Rambert par l' itinéraire inverse de celui indiqué dans l' Echo des Alpes 1922, p. 50, et rejoindre rapidement le glacier de Plan Névé.

L' itinéraire précité est d' une beauté incomparable et cette course compte certainement comme l' une des plus belles que j' aie faites. Elle est, compara- tivement aux autres courses de la région, une sérieuse ascension que l'on peut recommander aux alpinistes expérimentés. Des derniers chalets, Champy ou l' Haut de Mex, il faut compter 7 à 8 heures jusqu' au sommet. A vrai dire, il n' y a aucun passage que l'on puisse qualifier d' acrobatique, ce qui est, au contraire, le cas pour l' itinéraire de la grande paroi sud ( Echo 1922, p. 50 ). Le danger des chutes de pierres n' existe que jusqu' à la sortie des vires du Jorat. Bien qu' il eût passablement neigé une dizaine de jours avant mon ascension, je n' ai pas entendu tomber une seule pierre. On fera bien toutefois de réserver cette course pour la fin de l' été, la mitraille des pierres devant y être incessante à la grande fonte des neiges.André Marlin

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