Nouvelle-Zélande (Vers le point culminant de la -)

De Nelson, ville au nord de l' île du sud, jusqu' au village de Mt Cook, la succession des paysages est étonnante. Des collines boisées en passant par le littoral de la côte est, des plaines agricoles de la région de Christchurch aux pâturages du Me Kenzie Country: une variété de tableaux défilent tout au long de la route. Les plus typiques surgissent qu' elle quitte la côte pour prendre la direction de l' ouest. Les nombreux troupeaux de moutons

La vallée de Tasman en aval du Parc national. Quelques fermes se partagent les pâturages coincés entre les collines et la plaine alluviale

Vers le point culminant de la Nouvelle-Zélande

Un « perceur de nuages » qui se défend!

- « matière première » du pays - égayent les collines dénudées de taches blanches.

Un profil trompeur

Peu avant que la cime de l' Aoraki Mt Cook ne surgisse à l' horizon, un joyau aux eaux turquoises attire le regard: le lac Tekapo. Malgré la beauté du site, je ne m' y attarde guère; non pas à cause de la présence des nombreux voyageurs, mais bien parce que la proximité du sommet convoité me happe, à l' image d' un corps céleste attirant tout objet qui s' approche d' un peu trop près. A quelques kilomètres de là, un autre lac étale ses eaux en direction des Alpes. Dans l' alignement du lac Pukaki, l' Aoraki présente un profil trompeur. Sa face sud, glaciaire, coiffée par le sommet inférieur, ne laisse rien deviner de l' immensité de la montagne.

Les cinquante derniers kilomètres qui mènent au village longent en bonne partie le lac. Au fil de la

route, la vue sur le début de la chaîne principale des Alpes est superbe. Quand j' atteins les premières maisons du village de Mt Cook, les derniers rayons de soleil l' abandonnent.

Où il est question de pluie et de beau temps

Ce soir, des rouleaux de nuages enveloppent le Sefton et son voisin le Footstool. Les deux sommets dominent le village et font office de baromètre. Poussés par des vents d' ouest, ces nuages sont l' avant d' une dépression située sur la mer de Tasman, dont la côte n' est qu' à une trentaine de kilomètres de la crête des Alpes.

La côte ouest de l' île est en grande partie recouverte de forêts humides. Le niveau annuel des précipitations atteint le chiffre record de neuf mètres. Ces averses diluviennes apportent des mètres et des mètres de neige sur les sommets et nourrissent si bien les glaciers que le Fox et le Franz Josef étirent leurs langues à moins de vingt kilomètres de la côte et descendent jusqu' à une altitude inférieure à cinq cents mètres.

Sous la pluie...

Les jours suivants, tous les nuages du Pacifique sud semblent s' être regroupés dans la région pour y déverser leur trop-plein. Je mets à profit ces grises

journées pour rechercher un compagnon de cordée. Je le trouve en la personne d' Alan Crombie, médecin écossais qui travaille à Rotorua dans l' île du nord. C' est son deuxième séjour dans la région. Lors du premier, le prix d' une rotation en hélico l' avait convaincu de monter à la cabane à pied. Après une grimpée étalée sur deux jours, il avait atteint le refuge en même temps que les premiers nuages. Le mauvais temps durant plus longtemps que prévu, le ventre creux, il était redescendu après trois journées qui ne lui avaient même pas laissé l' occasion d' apercevoir le sommet. C' est donc sans hésitation qu' il accepte cette fois le sacrifice d' une centaine de dollars.

Je lance un coup de fil à Shaun Norman, guide néo-zélandais, qui doit s' envoler demain avec un client. Il me confirme le vol et nous prenons rendezvous. Je retourne m' asseoir auprès d' Alan. Nous discutons tard dans la nuit et les pichets de bière se succèdent. Dehors la pluie tombe toujours, le brouillard estompe les formes et s' infiltre jusque dans nos cerveaux. Nous allons nous coucher alors qu' une ou deux étoiles brillent timidement.

Pâturages et collines dorés par le soleil levant, aux abords de Twizel, ville du Me Kenzie Country Le jour se lève. Un fort vent du sud-ouest étire un nuage au-dessus des collines de la chaîne Ben Ohau, bordant la vallée de Tasman Front chaud arrivant de l' est. Dans la région des Alpes, les dépressions les plus actives abordent principalement l' île par l' ouest et le sud mais peuvent également venir de l' est. Une longue période d' observation est nécessaire avant de se hasarder à prédire le temps Voyages, rencontres, personnalités a.

A pied d' œuvre

C' est la troisième fois en deux jours que nous empruntons la route qui mène à l' aérodrome dans l' espoir de décoller. Cette fois, c' est la bonne! A l' atterrissage, je dépose mon sac et une brassée de piolets sur le plancher, puis je sors sous la pluie pour amener les affaires restantes. A peine le bruit de l' hélico s' est estompé qu' une averse nous a poussés à l' intérieur de la cabane. Nous nous y retrouvons tous les quatre, heureux que le pilote ait pu nous déposer malgré le vent.

En fin de journée, nous sommes huit à profiter de l' abri. Un Allemand solitaire et peu bavard ainsi que trois Tchèques montés à pied. Le sommet est toujours masqué par les nuages. Pour moi, il garde un côté mystérieux tandis qu' Alan craint, lui, de voir se répéter son expérience d' il y a deux ans.

Première tentative

A une heure du matin, deux des Tchèques se mettent en route vers l' arête Zurbriggen.

Au début de 1895, l' Anglais Edward Fitzgerald et son guide suisse Mattias Zurbriggen arrivent en Nouvelle-Zélande dans l' espoir de réussir la première ascension du Mt Cook. Mais l' annonce de leur arrivée, quelques mois plus tôt, agit comme un électrochoc sur les grimpeurs locaux. Pas moins de cinq tentatives se succèdent fin 1894 par le glacier de Linda, sur le versant nord-est. Finalement le 25 décembre Tom Fyfe, George Graham et Jack Clarke, un « gamin » de 19 ans, achèvent leur ascension par l' arête nord, ralliée par un raide couloir versant ouest. Cette voie reste aujourd'hui encore une solide entreprise.

Déçus mais guère abattus, l' Anglais et le Suisse se rabattent sur d' autres sommets inviolés. Ils gravissent les Monts Sealy, Haidinger, Silberhorn et le deuxième plus haut sommet du pays, le Mont Tasman. Leur plus spectaculaire ascension demeure cependant l' arête est du Mont Sefton, raide et délitée. Zurbriggen déclara n' avoir jamais rencontré une montagne aussi dangereuse. Si Fitzgerald ne veut plus entendre parler du Mt Cook, le Suisse n' a pas l' intention de partir sans l' avoir gravi. Il réalise ainsi la première ascension de l' arête séparant la face est du versant nord-est, accompagné par Jack Adamson jusqu' à 3150 m. De là, il atteint seul le sommet.

Les pieds dans la soupe, la tête dans le brouillard

II est 14 heures. Depuis l' aube, nous avançons à l' aveuglette dans un brouillard épais. Avec la neige qui se met de la partie, le plus sage est de renoncer. Nous reprenons nos profondes traces, passons sur les mêmes débris de séracs avec la même appréhen-

Lever de soleil sur le Mt Tasman, deuxième géant des Alpes néo-zélandaises, culminant à 3500 m

sion face à la menace cachée par ces volutes ouatées. Nous longeons les mêmes crevasses dans ce labyrinthe chaotique et avançons avec la même prudence sur ces ponts fragilisés par une nuit sans gel. Au fil de la descente, la neige se transforme en pluie et nos pas enfoncent encore davantage dans ce manteau blanc. A 16 heures, nous rejoignons la cabane, fourbus par ces quatorze heures passées à brasser la neige. Shaun nous accueille avec un pot de thé et un petit sourire en coin. Roman, son client, et lui n' ont pas bougé de la cabane. Le vieux renard s' attendait à ce que le temps ne se lève pas, et il est bien content que la trace soit faîte à travers le dédale de crevasses du glacier inférieur de Linda... A la fin de la soirée, lorsque nous allons nous coucher, nous sommes toujours sans nouvelles de la cordée tchèque. Plus tard, nous apprendrons que l' un des deux alpinistes a fait une chute mortelle.

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Réveil

Une sonnerie aiguë et insistante m' arrache à mon rêve. Je veux me lever quand Alan m' en dissuade: déjà debout, il a constaté que les nuages bouchent toujours le ciel. Seul un léger vent annonce un éventuel changement. Deux heures plus tard, nouveau réveil; cette fois, je suis le premier à me cogner les genoux en accédant à la fenêtre. La lune est là qui me sourit de son bon gros visage arrondi. Dans ses cheveux brillent des centaines de lucioles comme autant d' étoiles. Une seconde plus tard la chambrée s' ébroue. Commence alors la valse du faisceau des frontales sur les murs et sur les visages encore endormis des compagnons.

Une réussite sans le sommet

La neige crisse sous les crampons. Loin devant, les deux frontales de Shaun et de Norman éclairent la pente dans l' ombre du Silberhorn. Comment se fait-il qu' ils aient autant d' avance? Nous n' avons pourtant pas, comme eux, pris le temps de griller des toasts au petit déjeuner! Lorsque les premiers rayons de soleil rosissent le Mt Tasman et le Silberhorn, nous sommes au point le plus élevé atteint hier. Le glacier de Tasman, 2000 mètres plus bas, se cache sous une couche de stratus que le soleil aura tôt fait de dissiper. Le temps est superbe, le vent quasi nul. S' il n' y avait pas l' envie d' atteindre le sommet, je resterais bien sur cette pente de neige à contempler le lever du soleil et le jeu des ombres. Plus haut, nous évoluons sur l' arête qui délimite la face est et le versant nord-est par lequel nous sommes montés. Cinq longueurs sur des rochers plâtrés nous amènent sur l' arête sommitale neigeuse.

Cette section de l' arête fait partie de l' itinéraire suivi par Mattias Zurbriggen en solo, il y a plus de cent ans. Il s' agit en fait de la partie supérieure, déjà gravie en 1882 par un Irlandais, William Green, accompagné de deux Suisses, Emile Boss et le guide Ulrich Kaufmann. La cordée dut malheureusement renoncer cinquante mètres sous le sommet, après une ascension épique. Un orage et l' arrivée de la nuit eurent raison de sa persévérance. L' itinéraire fut repris par de nombreuses cordées et, malgré ses dangers objectifs, devint la voie normale.

Le flanc sud du Silberhorn, 3309 m, dont les séracs menacent le bas glacier de Linda. Sur le ciel se dessine le triangle sommital du Mt Tasman

Le sommet...

Le long de cette arête, la vue sur la face est est saisissante. Haute de 1400 mètres, elle offre plusieurs itinéraires intéressants. La qualité du rocher expose malhevireusement les grimpeurs aux chutes de pierres. Si l' arête est en grès plus ou moins solide, il n' en est pas de même de la partie supérieure de la face, composée de roches schisteuses noirâtres. Au début des années nonante, le pilier soutenant le sommet s' est effondré. La masse de rocher a dévalé jusqu' au glacier de Tasman, nivelant les séracs du glacier Hochstetter sur son passage. Le som-

met du Mt Cook a perdu dans l' affaire une dizaine de mètres et changé de physionomie. Depuis lors, l' élégante et raide pyramide a fait place à un sommet tronqué, souvent défendu par un mur de glace instable qui rend l' accès dangereux.

Il en est ainsi pour nous ce jeudi 12 mars 1998. L' arête vient buter contre cet obstacle aussi beau que fragile. Le « perceur de nuages », de son nom Maori, garde sa souveraineté sur nous, simples mortels. C' est un brin frustré, mais vide de tout sentiment d' échec, que je m' assois avec mes trois compagnons d' ascension, huit mètres sous le point culminant de la Nouvelle-Zélande. Mon regard

plonge sur le littoral de la côte ouest, que les nuages tentent déjà de nous soustraire. Ils remontent et vont se perdre le long de cette épine dorsale blanche hérissée de nombreux sommets, comme autant de tentations. L' exceptionnelle pureté du jour nous permet d' apercevoir à l' est une plage du Pacifique. Et alors, la magie du lieu et de l' instant apporte une réponse limpide à la question que beaucoup se posent: « Pourquoi donc gravir des montagnes?... »

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ment fragmentaires et sur la base d' une sorte de pari: la rivière qui passait non loin du camp ne pouvait que prendre sa source dans les glaciers du massif. Ils la remontèrent donc péniblement durant près d' une semaine et, après avoir franchi la forêt equatoriale, ils parvinrent au pied de la montagne sans heureusement avoir été attaqués ni par les éléphants et les rhinocéros, ni par les lions et les pumas, ni par les serpents et les buffles qu' ils redoutaient par-dessus tout.

Le mauvais temps les obligea à renoncer au Batian, après une tentative héroïque d' ouverture d' une voie nouvelle, particulièrement difficile techniquement, mais ils atteignirent tout de même les 5000 mètres. Malgré le manque cruel de nourriture et le froid intense, ils parvinrent cependant au sommet du Lenana à plus de 4900 mètres, où ils hissèrent le drapeau qui fut découvert par des alpinistes anglais quelques semaines plus tard. Il ne leur restait plus qu' à rentrer au camp en brûlant les étapes, affamés et épuisés, pour y être punis de quelques jours de cachot...

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