Nuit de bivouac. La Meije

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

D' abord le manque de connaissance de la montagne en question; c' était tout simplement une folie de se lancer sur l' arête nord-est à cette heure tardive, quand l' arête nord-ouest mène beaucoup plus rapidement et plus sûrement au glacier du Tour. Simple omission dans la lecture d' un itinéraire.

Le guide Kurz est bien un peu sommaire dans sa description de la route par l' arête nord-est; le trajet est très bien indiqué, mais il ne parle pas du dôme de glace qui, suivant les conditions, peut être à peu près impraticable à la descente; là où l'on s' attend à trouver une pente de neige d' une raideur encore relative, c' est quasiment un mur vertical; il est vrai pourtant que la nuit aidait singulièrement à vouloir exagérer le pourcentage réel de l' inch.

L' indécision de la veille au soir y fut bien aussi pour quelque chose, surtout en ce qu' elle fut cause d' un départ beaucoup trop tardif pour une expédition pareille avec encore autant de neige fraîche mal tassée.

Quand on se pique de faire des variantes, il faut avoir plus de temps devant soi, d' autant plus si la route est peu connue.

Nous avons été favorisés par le beau temps et par les relativement bonnes conditions du Dôme. Fautes ou pas fautes, nous n' avons rien regretté, ni la belle montée dure et longue, ni la piétinée sur l' arête aiguë qui ne nous laissait pas une minute pour regarder autour de nous, ni la descente dans le noir, collés à un peu de glace, ne sachant pas ce qu' il y avait au-dessous, et anxieux de la résistance de nos amis; et nous n' avons pas non plus regretté le bivouac où il ne fit pas par trop froid, ni la journée suivante grise et pluvieuse qui nous permit de dormir sans remords.

Horaire: Refuge d' Argentière.. dép. 6 h. 00Bivouac arr. 1 h. 00 Pied des rochers 8 h. 45dép. 5 h. 30 Sommetarr. 16 h. 30Cabane Dupuis. arr. 8 h. 00 dép. 17 h. 00 Juillet 1929.

Nuit de bivouac.

La Meije, juillet 1929.

Par G. de Mirbach.

9 heures du soir. 10 heures, peut-être...

Nous sommes deux, au sommet du Grand Pic, à 3982 mètres. Le brouillard nous investit, et l' informe abri de pierres hâtivement édifié tout à l' heure, près du bloc terminal, circonscrit notre horizon, et nos gestes. Sur la face nord, le vent souffle avec véhémence, givrant furieusement le rocher. Il semble que par instant le sommet a peine à résister à la rafale et tout entier, sur ses bases, vacille.

Puis le silence se fait. Insidieusement le vent tourne et tente une diversion par le sud... Brusque averse d' air glacé... Brr!... Le déloyal adversaire!

Par suite de quelles circonstances ce bivouac au sommet de la Meije nous a-t-il été imposé? Ce serait trop long à dire et sans importance. Pour l' heure, la pensée que d' autres ont partagé le même sort réussit à me consoler.

Je songe à la nuit tragique passée le 17 août 1877 sur une dalle inclinée de la Grande Muraille par les premiers vainqueurs de la Meije: Boileau de Castelneau, le guide Pierre Gaspard et son fils aîné, et le porteur J. B. Rodier:

«.. .arrivés à 15 ou 20 mètres seulement au-dessus de la Pierre Humide de M. Duhamel, nous nous trouvâmes arrêtés sur une corniche sans pouvoir y trouver le moindre passage, et nous dûmes nous résoudre à demeurer qu' au lendemain matin sur cet étroit palier de rocher. Un bloc, convenablement équilibré par le père Gaspard, nous servit de parapet et, pelotonnés sur nous-mêmes pour mieux résister au froid, nous nous préparâmes à une longue et terrible nuit. De peur de nous voir enlevés par le vent, nous res-serrâmes la corde à laquelle nous étions attachés tous les quatre. Nous en passâmes une nouvelle autour de nos reins à l' aide d' un nœud coulant, de manière à nous enlacer. L' extrémité de cette corde fut scellée au moyen de nos piolets dans les rochers, à quelques mètres plus haut. Ainsi suspendus dans un endroit où nous ne pouvions ni nous asseoir ni rester debout, nous attendîmes le jour. Incapables de nous mouvoir, tant la place que nous occupions était limitée, nous eûmes à supporter un froid intense: la neige et la grêle, qui ne tardèrent pas à tomber par rafales, causèrent à nos membres engourdis de vives douleurs nous restâmes enlacés à bras le corps ou à genoux tant que dura cette tempête. La solidité de la corde qui nous retenait était douteuse, et nous savions qu' au de nous s' ouvrait un vide profond de 500 à 600 mètres... » Je pense encore au bivouac des infortunés Thorant et Payerne sur la terrasse du Glacier Carré, et au terrible dénouement de leur peut-être trop aventureuse équipée. Revanche de la montagne sur l' homme qui osa s' y hasarder!

Cependant, sur la face nord le vent continue à sévir. Quelques heures encore de ce givrage opiniâtre et les arêtes vont nous réserver pour demain un surcroît de... plaisir! Il bruine sur la face sud, silencieusement, mais sans trêve. Dépourvu de toit, notre abri est impuissant à nous protéger. Peu à peu, l' humidité pénètre nos vêtements.

Saute de vent. Mouvement tournant. Brusque attaque par le sud. Douche froide... Brr... le discourtois procédé!

En vain les yeux cherchent à percer l' obscurité pour voir quelque chose. Nuit totale. Les mains tâtent le rocher, mais au contact humide de la pierre les doigts se rétractent vivement. Tout est inconfortable.

Le temps stagne... Rien ne change. Il fait noir, il fait froid, et le brouillard implacablement continue à nous imbiber. Quelle heure est-il? Peut-être 11 heures. Mais à quoi bon le savoir? L' attente doit se prolonger si longtemps encore. Il faut simplement attendre, attendre passivement, inerte-ment, s' immobiliser dans un état de demi-veille ou de demi-torpeur. Mais pas au delà. S' endormir serait dangereux. Paroles échangées à voix basse pour savoir si le compagnon qui est là partageant l' inconfort du gîte et de la situation résiste toujours au sommeil. Mouvements rythmés pour lutter contre le froid ou l' engourdissement. Retour subit de vent glacé. 0h! ce vent... ne cessera-t-il pas ses brimades...?

Heureusement, les pieds sont au chaud dans le rucksack imperméable, et cela suffit momentanément à neutraliser les pertes de chaleur subies ailleurs. Sur les jambes 80 mètres de corde en vrac, quelques minces feuillets de gneiss, et voilà l' édredon. La couche reste dure, vu la qualité du roc. Mais on ne peut pas tout avoir et il messiérait en l' occurrence de se montrer plus exigeant. D' ailleurs, l' accoutumance a tôt fait d' émousser les sensations et l'on finit par oublier les aspérités qui vous entrent dans les chairs, à condition du moins de ne pas faire de mouvements trop brusques...

Le temps s' égoutte, oh! combien lentement. Il continue à faire nuit, froid et humide. Rien ne change.

Mais si, oyez, cela change! Les gouttelettes de brouillard s' agglomèrent et c' est désormais... la pluie. Il pleut. Figure des invités.

Le brouillard avait commencé à nous humecter, la pluie continuera avec le même zèle inopportun et irrévérencieux. Il pleut à verse, il pleut dans la nuit... La pluie a du moins cet avantage sur le brouillard de faire du bruit quand elle tombe et je trouve cela, ma foi! beaucoup plus loyal. En la circonstance, ce crépitement maussade ne laisse pas d' avoir son charme. Il fait diversion et, dans l' état de vide mental où nous sommes, toute diversion est bienvenue.

Un long temps. Le bruit cesse, puis reprend.

Cela se répète à deux ou trois reprises, et puis plus rien...

Rien? Si, écoutez. Quelque chose tombe toujours qui fait du bruit, un bruit autre, plus léger, plus ténu, comme un froissement d' étoffe. Dieu... la neige! La situation se corse.Vision d' arête enneigée aux corniches surplombantes. Blanc partout. Retraite coupée... Décidément, ce bivouac aura tenu ses promesses avec usure... Toute la lyre! toute... sauf la poésie...

La présence de la neige rend la nuit moins opaque. Une vague luminosité enveloppe notre sommet. La neige! Il y en a déjà une couche épaisse. Est-ce que cela va continuer? Peut-être demain... Echange d' impressions laconiquement formulées. Vague sentiment d' insécurité, mais tôt apaisé. Allons, les choses s' arrangeront bien, il le faut. D' ailleurs, nous sommes au mois de juillet. Et puis, à quoi bon anticiper sur les événements pour allonger inutilement l' attente? L' esprit revient à ce point inétendu qui constitue le présent, son présent, se vide, s' immobilise et... s' endort.

A coup sûr, j' ai dormi. J' ignore combien de temps. Mais cela a dû se produire, il m' en reste une impression sui generis de lourdeur et de raideur.

Cependant, un changement s' est opéré. La neige a cessé de tomber et une étrange lueur s' est allumée, là, devant moi, presque à portée de la main. Curieux, je regarde, je scrute... Un météore?... Ah! j' y suis: la lune. Un simple effet de lune. Le brouillard interposé crée cette illusion... Pauvre lune! si étrangement déformée, si minable, si anémiée... Il faudra soigner ça. Ah, mais!... Alerte à bord! le vent, le vent froid... brr, brr. Tassons-nous, mettons-nous en boule, concédons à l' ennemi le moins de surface possible.

Là, c' est passé. Détente, assoupissement. Le brouillard diffuse toujours cette lueur blafarde, crépusculaire, où vainement l' œil s' essaie à percevoir quelque chose, ligne, contour ou relief. Seule la sensation brute d' une luminosité plate. Maintenant, le froid est vif. La neige tombée tout à l' heure tient. Donc le thermomètre... Halte! nefas ratiocinari. Il faut attendre, seulement attendre, et durer, sans penser, sans déduire, sans anticiper. Vide de la conscience. Attente inextensive, punctiforme, intemporelle.

Le vent givreur poursuit sur la face de la Grave son abominable besogne. Le Cheval Rouge a dû en prendre pour son compte. Celui qui voudra le chevaucher demain, quel accueil lui réserve-t-il? Pour l' instant notre retraite est bien défendue. Joie égoïste de la possession totale, impartagée du sommet. Pas de risque d' être dérangé à cette heure par la survenue inopportune d' une caravane d'«éléphants ». Cela a son prix et procure un plaisir particulier, invincible à tout le communisme, eût dit Pascal.

Tiens, la blême lueur semble s' animer. Comme si le brouillard perdait en densité ou en compacité. Par intermittence, le croissant de la lune se précise un peu. Mais cela ne dure qu' un instant. L' œil se laisse d' abord prendre au jeu, puis bientôt se fatigue de cette vision inachevée et décevante.

Illusoire changement! Le temps continue peut-être à fluer, mais je ne m' en aperçois pas. Le froid reste le même, comme les termes essentiels du problème: attendre sans avoir conscience de le faire, durer hors du temps et de la mathématique, sub specie aeternitatis...

Mais les phantasmes sont là, toujours prêts à envahir l' esprit. Le moindre assoupissement et les voilà qui filtrent. Ce sont des noms, des dates, des visages, des évocations rapides de scènes fragmentaires. Je les vois surgir du brouillard pour s' y replonger aussitôt.

Cet homme, là? Qui donc est-ce...?

Emil Zsigmondy, mort à la Meije le 6 août 1885, « peut-être le plus extraordinaire grimpeur de son temps », a dit Georges Casella.

Le récit de la première et tragique tentative d' ascension par la face sud s' évoque... Je revois les trois alpinistes autrichiens collés à la paroi. Emil et Otto Zsigmondy et le docteur Schulz. Emil est en tête. Arrêtée dans sa progression par un surplomb, la cordée s' immobilise. Emil fixe une corde de rappel pour redescendre. La corde glisse, et c' est la chute... Otto a raconté le terrible épisode et les moments douloureux qui suivirent. « Nous entendîmes un cri; j' enroulai la corde autour de ma main, mais je reçus aussitôt un coup terrible sur la tête qui m' enleva un instant ma présence d' esprit. La corde que mon frère avait fixée venait de glisser et il était tombé; le choc fut effrayant: je fus jeté à terre et entraîné au bord de l' abîme; je pus encore embrasser un rocher et m' y cramponner de toutes mes forces; malheureusement la corde cassa. Tout cela s' était passé en quelques secondes. Au-dessous de nous, à 40 mètres, se trouvait le champ de glace, puis la muraille tombait verticalement. Mon frère glissa le long de la glace et, arrivé au bas sans être arrêté par rien, il fit une chute effrayante de 2000 pieds!... Il nous restait 5 mètres de corde, au professeur Schulz et à moi, pour redescendre; j' avais la tête en sang et la corde, au moment du choc, m' avait cassé le pouce et broyé la main. La descente fut un véritable martyre. Enfin, après quatre heures horribles, nous arrivâmes au glacier des Etançons et, au pied même de la muraille, nous aperçûmes le corps de mon pauvre frère. » Ce récit maintes fois lu s' évoque avec précision, lentement, phrase par phrase...

Mais déjà la figure d' Emil Zsigmondy s' est effacée dans la brume.

Qui sont ces deux autres?

Thorant et Payerne, morts à la Meije le 20 août 1896, précipités du haut de la Grande Muraille ou du couloir Duhamel...

Et ceux-ci? Eugène Morascini et François Bertani, morts à la Meije le 11 juillet 1907. La rupture d' une corde au passage Castelneau fut cause de leur chute.

Ils reposent tous, Payerne excepté, au cimetière de St-Christophe. A quel mystérieux appel ont-ils donc répondu pour venir ainsi cette nuit hanter la cime farouche, la Meije cruelle et dévoratrice?

Cependant, le défilé continue, d' autres figures émergent tour à tour du brouillard en quête d' un souvenir ému ou, qui sait peut-être? de quelque pensée pieuse...

Celui-là est Jean de Rufz de Lavison, mort à la Meije le 28 juillet 1911. Cherchant seul une voie d' ascension dans la muraille des Etançons, il fut happé par le vide et d' une chute verticale de 400 ou 500 mètres alla s' abîmer sur le glacier... Et ces trois autres là? Autre drame plus récent, plus terrible s' il se peut: tous trois morts d' épuisement et de froid à la Meije, le 5 août 1922. Surpris par la tempête au cours de la traversée des arêtes, les malheureux ne purent rejoindre de jour le refuge de l' Aigle. En vain cherchèrent-ils dans l' obscurité le toit sauveur. Epuisés par quelque vingt heures d' efforts et de lutte, un à un ils succombèrent sur le glacier, près du port, près du salut... Leurs noms étaient Eugène Archer, Charles Guiguet et Eugène Agnès.

Une belle « âme d' alpiniste », ce Jean Coste, mort à la Meije, le 27 juillet 1926, avec son ami Charles Chavanet! Son nom est assuré de survivre grâce à la pieuse sollicitude d' un père admirablement attentif à servir sa mémoire...

Mais pourquoi l' air plus douloureusement inquiet et le regard plus tristement solliciteur de celui-ci...?

Il me souvient...: Jean Choisy! Insepultum jacet corpus... L' accident remonte à quelques jours. On a vainement essayé d' atteindre le corps enfoui dans une crevasse particulièrement difficile et dangereuse d' accès. Depuis hier, les recherches ont été abandonnées, et la dépouille terrestre du malheureux alpiniste va rester privée de sépulture... Réminiscences classiques: le noir Cocyte et les bords fangeux du Styx et le nocher Caron refoulant impitoyablement les pauvres âmes insolvables... inops inhumata turba I Faute de sépulture, elles ne connaîtront de repos que le rite libérateur n' ait été accompli:

Nec ripas datur horrendas et rauca fluenta Transportare prius quam sedibus ossa quierunt...

Ici se clôt le terrible nécrologe. Mais pourquoi cette douloureuse et macabre évocation? Pourquoi ce reflux de souvenirs funèbres alors que rien...? Tyrannie du subconscient. Mort à la Meijei Triomphe de l' oniromancie freudienne. Mort à la Meijel Ou bien, qui sait? prémonition, mystérieux pressentiment...

Brr! Réveil glacé. L' ennemi ne désarmera donc pas...

Situation inchangée. Sommet du Grand Pic, la nuit, on attend...

Tous ces yeux dans le ciel...! Des étoiles. Tiens, le brouillard s' est déchiré. La lune en décrue s' est déplacée vers la droite. Le froid pique, mais l' augure du beau temps réchauffe le cœur. La belle traversée en perspective...

Trop de hâte. La brume reprend ses droits et enveloppe tout derechef. Nuit caligineuse, fuligineuse et abominablement ténébreuse! Si l'on regardait l' heure. Une fois seulement, c' est bien permis. Sous les vêtements, raidis par la pluie, la neige et le gel, atteindre sa montre est un labeur de Sisyphe. Enfin, ça y est. On tire le petit disque chaud, on frotte une allumette qui s' éteint aussitôt, on recommence... Tout juste le temps d' apercevoir le cadran. Il est 3 heures...

Tout de même, le temps a passé plus vite qu' on ne s' y attendait.

Supputons. Dans une heure le jour, dans deux le soleil. Plus la peine de « dormir ». Commençons d' ores et déjà à nous réadapter à la vie active, à nous transposer sur le mode majeur. Retendons un à un les ressorts. Mécano-thérapie. Mouvements des épaules, du torse, des membres pour combattre la crampe, l' ankylose, le froid. Respiration profonde. Odeur métallique de brouillard, senteurs fades de laine mouillée. Résurgence de vent... Brr! Tout cela finira bientôt.

Eclaircie! Un grand morceau de ciel avec un pullulement d' étoiles. Tout un quartier, et le mieux hanté de la Voie Lactée. En retrait sur la droite, la lune bicorne avec son halo irisé. A hauteur d' horizon, une immense plaine d' ombre d' où émergent confusément des formes vaporeuses. Le froid s' avive, et il faut répéter plus souvent les mouvements défensifs.

Qu' est ceci? Un îlot flottant? Non. Le sommet du Pic Zsigmondy. Cela se devine plus que ça ne se perçoit. Par derrière, d' autres masses sombres qui apparaissent et disparaissent tour à tour.

Première impression de relief et de vide. L' abîme se creuse autour du Grand Pic. Au-dessus, l' infini du ciel constellé; tout autour, l' immensité d' une mer sans borne dont le moutonnement va se prolongeant à perte de vue dans la désolante uniformité de l' espace stérile; au-dessous, des gouffres d' ombre insondables aux attirances mystérieuses.

Maintenant le vent a faibli. Une clarté informe prélude à la lumière. Les arêtes de la Meije commencent à accuser leur dessin. Elles semblent monter comme un gigantesque escalier vers le Pic Central. Celui-ci nous domine d' une hauteur fantastique. Que s' est passé pendant la nuit? Le Doigt de Dieu s' est dressé plus haut, plus menaçant au-dessus des autres cimes? Illusion d' optique, due aux nuages qui isolent le sommet de ses bases.

Du côté de l' est, par progrès insensibles, monte une albescente lueur. La ligne de l' horizon se précise. Mais l'on ne peut encore discerner les sommets réels de ceux que simulent les nuages, et l' esprit se perd en conjectures pour identifier tous ces monstres. A quel endroit le soleil va-t-il apparaître? On voudrait le savoir, mais rien ne permet encore de le dire avec certitude.

Silence. Immobilité. Plus rien ne change. La terre a-t-elle cessé de tourner? Tout semble figé par le froid. Attente déçue. L' esprit dupé peu à peu se détend.

Au-dessus de nous, le ciel glauque où meurent des étoiles. A l' ouest de l' ombre encore, une ombre épaisse, visqueuse, tout ce qui reste de la nuit amassé, condensé là. Cela stagne, s' attarde, s' éternise. Le jour viendra-t-il jamais à bout de cette rébellion?

A l' orient rien de nouveau...

Reprise! Un grand rais de lumière jaune a brusquement jailli de derrière l' horizon, bientôt suivi d' un second. La place est désormais marquée. C' est là que va surgir le soleil. Toute l' attention se concentre sur ce point. Et tout le désir aussi. Le désir exaspéré du jour, le désir de la chaleur, du recommencement...!

Mais ni la franche clarté du jour, ni la chaleur, ni la vie n' ont hâte de reprendre possession du chaos glacé des monts... Nul progrès. Trop d' inertie s' oppose à la victoire finale de la lumière.

Maintenant, le silence des espaces semble au contraire s' accroître, comme si la vie, brusquement arrêtée dans son élan, refluait vers les sources lointaines où mystérieusement elle s' origine. Torpeur de la nature. Froid. Vide immense aux transparences livides. Impression d' un monde abandonné qui s' en va à la dérive dans le morne infini...

Les minutes se traînent mortellement lentes, et lourdes, et identiques. Toutes pareilles, toutes mêmes, toutes identiques. Cette fois, la mesure est comble. Le supplice de l' attente brisée a trop duré. Trop tôt l' esprit et le corps se sont préaccordés au changement. Le changement ne se produit pas...

Alors, subitement, irrésistiblement, les paupières alourdies se closent.

9 heures. Préparatifs de départ. Le soleil achève de réparer les dégâts causés par l' intempérie de la nuit. Sur l' arête sommitale, la dernière neige fond, laissant à nu le roc. Plus que de rares nuages en déroute vers le sud. La lumière vibre dans l' espace reconquis.

9 h. 15. On part. Un premier pas facile. Puis des dalles. On fixe la corde de rappel, et le long de la belle paroi fauve, où les marques de clous ont fait un sillon bleuâtre, on descend.

Alors, dans l' esprit et le corps, l' âpre plaisir de la lutte aussitôt met l' oubli. L' oubli de la longue insomnie, du brouillard, de la pluie, de la neige, du froid, du vent, de l' attente immobile dans la nuit sans fin...

Et haec olim meminisse juvabil!

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