Oeillets, Silènes, Lychnides, Möhringie

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 dessinsPar Sam. Aubert

II y a plusieurs manières pour les touristes d' atteindre les sommets. Les uns se hâtent, pressent le pas — autant que le poids du sac le leur permet —, ne regardent que leur chemin et ne se préoccupent que du temps qu' il leur faudra pour arriver au but. D' autres au contraire, tout en marchant, ouvrent les yeux et, d' un regard charmé, contemplent les paysages qui s' étalent devant leurs yeux: la prairie alpine constellée de fleurs aux vives couleurs; les blocs épars dans lesquels se nichent maintes petites plantes croissant sous la forme de pelotes, de coussins gracieusement disposés; les couloirs d' avalanches, où les vernes, les saules protègent le sol contre l' érosion; les graviers bordant le torrent qui donnent asile à toute une cohorte de végétaux empressés à en assurer la colonisation.

Parmi les plantes sur lesquelles se fixeront leurs regards, il se trouvera certainement des œillets, ces plantes fleuries de carmin ou d' un rose délicat} aisément reconnaissables à leurs pétales plus ou moins dentelés ou frangés, atténués en un onglet qui s' insère dans le tube du calice. Mises à part les espèces cultivées, notre pays, plaine et montagne, en compte plusieurs.

Déjà dans la région inférieure, sur les coteaux ensoleillés et arides, on observe le bel œillet des chartreux ( Dianthus Carthusianorum ), remarquable par ses fleurs plutôt petites, d' un rouge foncé. Il n' apparaît pas en masse, non, mais en individus plutôt isolés, que le promeneur ne manque pas de distinguer, tant la teinte éclatante de ses fleurs contraste ordinairement avec la végétation ambiante où dominent d' habitude des graminées de ton neutre. Ah! la belle plante, que de richesse dans sa couleur, de grâce dans sa physionomie; aussi devant elle, le passant s' arrête et contemple émerveillé.

Les rochers, les pentes rocailleuses calcaires des Alpes et du Jura hébergent l' œillet silvestre ( Dianthus Silvester ), caractérisé par des fleurs plus grandes que chez l' espèce précédente, d' un rose clair. C' est dans les anfractuosités, les fissures de la roche qu' on l' observe d' ordinaire. Peu lui suffit pour produire chaque année sa tige, ses feuilles, ses fleurs, mûrir ses graines et, ce peu, il le trouve toujours là où il est enraciné, car dans la moindre fente rocheuse, il y a toujours un peu de terre nourricière apportée par le vent ou les eaux de ruissellement. Quant à l' élément liquide qui lui est indispensable, les eaux pluviales se chargent de le lui fournir. Mais une période sèche peut survenir qui raréfiera ou supprimera ce principe de première nécessité. Alors, nos œillets vivent des jours critiques; les uns pourront subsister grâce aux réserves contenues dans la terre d' enracinement; d' autres succomberont, car dans la nature la lutte est permanente entre la vie et les forces d' anéantissement. Ses créatures les plus robustes, les mieux placées quant aux possibilités d' ali résistent, tandis que les autres moins bien partagées, sont vouées à la mort.

Die Alpen - 1947 - Les Alpes17 ŒILLETS, SILÈNES, LYCHNIDES, MÖHRINGIE Nombre de plantes, hôtes des rochers, se dissimulent, se nichent dans les anfractuosités. L' œillet silvestre n' est pas de celles-là. Au contraire, il affirme nettement sa présence en suspendant avec élégance ses hampes fleuries au-dessus de leur point d' at, de sorte qu' on l' aper de loin et qu' à distance déjà, on peut admirer la beauté dont il est une des incarnations. De beauté, toutes les plantes en sont pourvues, modestement ou avec gloire.

Tous les œillets méritent la qualification de superbe, mais il est une espèce que spécialement les botanistes nomment l' œillet superbe ( Dianthus superbus ). Pourquoi celle- là plutôt qu' une autre?

Oeillet silvestre ( Dianthus Silvester Wulf ) Cet œillet est de taille assez élevée et se reconnaît immédiatement à ses pétales de teinte lilas, longuement frangés. Où le trouve-t-on? Pas partout, mais dans les prés frais, les lieux buissonnés, les lapiaz des montagnes, même sur les terrains tourbeux.

Le village du Lieu, le plus ancien de la Vallée de Joux, a pris naissance au pied d' un monastère dont rien ne subsiste si ce n' est quelques pierres. Or, non loin de ses vestiges croissent quelques-uns de nos œillets, et une personne à l' imagination fertile, qui n' en avait jamais vu ailleurs, se demandait s' ils étaient peut-être les descendants de ceux que les moines, au temps passé, auraient cultivé pour l' ornement de leur jardin. Tout de même, à quelle supposition l' imagination peut vous conduire!

Mais l' Alpe, la Haute Alpe, celle des Grisons, s' enorgueillit de la présence d' un minuscule œillet, l' œillet des glaciers ( Dianthus glacialis ), espèce gazonnante, portant des fleurs d' un beau rose. Apparition charmante que celle de cette plante mignonne que le touriste attentif découvre au sein de la prairie alpine à côté de tant d' autres remarquables de couleur et de grâce.

Les œillets appartiennent à la grande famille des Caryophyllées qui compte un nombre respectable de représentants, vivant les uns dans les régions inférieures et moyennes, les autres dans les Alpes où ils atteignent même 3600 m. Parmi ces derniers, arrêtons-nous au silène acaule ( Silène acaulis, acaule = sans tige ), car c' est une des plantes les plus belles, les plus dignes d' admiration que le touriste puisse rencontrer sur le chemin des cimes. A l' inverse de ses congénères, les silènes du bas pays, il ne s' élève guère au-dessus du sol et se présente sous la forme de coussins qui revêtent les rochers, s' insi dans les fissures, se mêlent au gazon de la prairie alpine. Et dans la gloire de l' été, ces coussins se recouvrent d' une multitude de petites fleurs rouges d' une saisissante beauté, tableau qui se grave au fond des yeux et que l'on n' oublie pas tant il est impressionnant. Ce petit silène, il croît un peu partout dans les Alpes et même dans la zone circumpolaire.

Chacun connaît la lychnide dioïque ( Melandrium diurnum ) qui abonde dans les régions inférieures et s' impose à l' œil par ses belles fleurs de teinte Oeillet des glaciers ( Dianthus glacialis Haenke ) pourpre rappelant, mais en plus grand, celle de l' œillet des chartreux. Sur les coteaux les mieux ensoleillés du Valais, du Tessin, des vallées méridionales des Grisons, croît sa parente, la lychnide /leur de Jupiter ( Lychnis Flos Jovis ). Une plante de haute stature celle-là, aux feuilles habillées de poils soyeux, aux fleurs rouges. Une plante digne d' admiration et celui qui l' a rencontrée au Monte Generoso, par exemple, en conserve l' image sa vie durant. Elle fait partie de ce contingent d' espèces du versant sud des Alpes qui s' impose par la noblesse de leur port et le vêtement dont elles protègent leurs organes contre une trop forte insolation. Fleur de Jupiter, ainsi la baptisa en son temps Linné, le célèbre botaniste suédois, en hommage au dieu suprême des anciens Grecs. Toute menue, mais formant non pas des coussins, mais des tapis étendus, nous avons la möhringie mousse ( Mœhringia muscosa ), une plante qui n' est pas rare, au contraire, et qui malgré son abondance dans nos régions montagneuses, est digne d' attirer les regards. Au passant, elle s' impose aussitôt par la multitude de ses petites fleurs blanches quadripétalées qui constellent l' entre lacs de ses tiges d' une extrême finesse, comparable à de la mousse. Sa puissance d' extension est considérable, aussi il lui arrive de recouvrir des surfaces rocheuses d' une dimension imposante. Et à l' instant de sa floraison, c' est un tapis d' une blancheur virginale qu' elle met sous les yeux du promeneur. Avide de fraîcheur, d' humidité, c' est dans les forêts, les ravins ombragés qu' on la rencontre. Commune elle est! Mais pour autant mérite-t-elle qu' on la néglige et ne doit-on s' intéresser qu' aux plantes rares? Au contraire, toutes les plantes qui incarnent la beauté, qu' elles soient rares ou communes, ont droit à notre admiration. Hélas! dans notre pays et dans d' autres aussi, trop de gens font la chasse aux plantes rares et belles. S' en emparer c' est leur joie, les admirer l' affaire d' un moment; après quoi, ils les abandonnent, les jettent. D' où la conséquence que maintes espèces se raréfient et risquent de disparaître. Aux vrais amis de l' Alpe, de la nature, de lutter par tous les moyens possibles contre cette fâcheuse disposition de l' esprit.

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