P.-L. Délez, doyen des guides suisses

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations ( 45, 46Par L. S.

Jusqu' à la fin du siècle dernier, Salvan fut un centre très actif de courses et d' excursions. Ce village attirait alors de nombreux villégiateurs et grimpeurs. Javelle y avait fait de nombreux séjours; on y rencontrait Ed. Rod, Paul Beaumont, les frères de Breugel, Auguste Wagnon, etc. Le village servait de point de départ pour les ascensions dans les massifs de la Dent du Midi et de la Tour Salière, dont l' exploration était loin d' être achevée; on partait aussi de là pour maintes excursions dans la région du Trient et la chaîne du Mont Blanc, le Col de Balme, la Mer de Glace, le Jardin de Talèfre, l' Aiguille Verte, les Charmoz, le Grépon. Salvan possédait alors une pléiade de guides dont la renommée débordait largement l' étroite vallée du Trient: E. Revaz, Bochatey, Coquoz, les deux Fournier dont le cadet accompagnait Javelle lors de la célèbre ascension du Tour Noir, et enfin Pierre Délez. Il faut se rappeler quel était le respect, la crainte même qu' inspiraient les cimes précitées, qui ont subi depuis une dévaluation presque aussi forte que la monnaie du pays, pour comprendre quelle estime éprouvaient les alpinistes pour les guides qui osaient y conduire des touristes. Ceux de Salvan partageaient cette réputation avec le fameux trio des Crettez de Champex: Maurice, Onésime, Adrien. Pierre Délez est le dernier survivant de cette valeureuse équipe. A Salvan, le soir après dîner, tandis que les simples estivants prenaient le frais sur la place, grimpeurs et guides se donnaient rendez-vous à l' hôtel des Gorges du Triège, dans le bureau de M. Décaillet, qui faisait l' office à la fois de fumoir et de salle du club. On parlait des courses faites, on organisait celles du lendemain. R. de Breugel-Douglas, un Hollandais dont le nom est intimement lié à l' histoire de la Dent du Midi, nous a laissé un bien joli croquis d' une de ces soirées. C' était en septembre 1889; on discutait de la nomenclature des pointes de la Dent du Midi, encore incertaine et flottante, lorsque « la porte s' ouvre, et Pierre Délez apparaît; taille moyenne, mince, les épaules fortes, le front haut et bien développé, l' œil intelligent, il m' inspire au premier abord une grande confiance. » Cette impression favorable que produisait le jeune guide — il avait alors 26 ans — s' affirmait et se renforçait à l' usage, à mesure que ses fidèles clients faisaient plus intime connaissance de leur compagnon de courses. Les innombrables témoignages de son « Livret de guide » en font foi.

Pierre-Louis Délez — peut-être un descendant de ce Nicolas Délez qui fit en 1842, en compagnie de son épouse Eleonore Mottier et du chanoine Bruchon, la première ascension de la Cime de l' Est, est né le 29 juin 1863. Dès l' âge de 20 ans, bien que n' étant pas encore guide diplômé, il accompagne des touristes dans le massif du Mont Blanc, au Col de Balme, au Chapeau, au Jardin de Talèfre, au Brévent, ainsi que l' attestent des certificats collés au début de son livret de guide. Celui-ci porte le n° 205 et lui fut délivré le 8 juillet 1885 par le Département de justice du Valais. Il contient en annexe un tableau des courses de l' époque intéressant à consulter. La station de Champex n' y est pas mentionnée, pour la bonne raison qu' elle n' existait encore qu' en germe. Il en est de même de Finhauts, de Saas-Fee. Pour Saas, le tableau n' indique qu' un seul hôtel, probablement celui de Saas-Grund à l' enseigne du Monte Moro.

Bref, voici Pierre Délez arborant fièrement l' insigne des guides aux armes du CAS. Durant les premières années, son activité s' exerce surtout dans les massifs voisins de la Dent du Midi et de la Tour Salière. Pourtant nous le trouvons au Col du Géant en 1887. En 1889, il conduit les frères R. de Breugel-Douglas et J. de Rovere de Breugel à la Forteresse et la Cathédrale. Ce sera le début d' une collaboration, mieux, d' une alliance féconde qui durera aussi longtemps que sa santé permettra à R. de Breugel de faire des courses de montagne. A la fin de leur campagne de 1890, qui les a amenés du Vélan au Combin, puis à Arolla par le Col de Cheillon, R. de Breugel souligne que Délez n' est pas seulement un « compagnon énergique, agréable et sûr, mais qui ose essayer des courses nouvelles ». Sur son initiative, ils accomplissent la première traversée Cathédrale–Forteresse, en passant par l' Aiguillette Délez. Entre guide et clients, la confiance se renforce à chaque course. En 1891, après avoir gravi le Muveran par les névés du Régent Bernard — troisième parcours de cette voie — ils réussissent une grande « première », la Cime de l' Est par le glacier de Chalin. « Délez nous a conduits dans les assises de la Forteresse, puis nous a fait suivre la vire et traverser le couloir de glace sous les séracs ( de Chalin ), après quoi nous sommes montés à la dépression entre la Forteresse et la Cime de l' Est, 3032 m. Du chalet de Soix au col, huit heures d' escalade difficile et vertigineuse ( voir Journal de Genève, ter et 3 septembre 1891 ).

Quelques jours plus tard, ils sont en route vers une nouvelle aventure, l' ascension de la Pointe d' Orny directement du Val d' Arpette. Deux équipes ont joint leurs forces pour cette escalade, qui n' a probablement jamais été répétée: Paul Beaumont avec Joseph et François Fournier, R. de Breugel avec Pierre Délez: « Si l' honneur d' avoir eu la première idée de tenter l' ascen de ce sommet par le Val d' Arpette revient à Fr. Fournier, celui d' avoir trouvé sur les lieux mêmes les meilleurs passages doit être attribué à P. Délez » ( livret ). Deux jours après, de Breugel et Délez traversent le Col d' Argentière de Ferret à Lognan, faisant au passage la quatrième ascension du Tour Noir. Le touriste insiste une fois de plus sur la hardiesse, la prudence, l' intelli de son guide et sur les relations d' amitié qui les lient: « Sans cette con- fiance mutuelle, ces ascensions difficiles n' auraient pas réussi. » Guide et client ont hâte de se retrouver l' été suivant ( 1892 ). Avant de courir plus loin, ils achèvent la conquête des Doigts en gravissant le Doigt de Salanfe par une nouvelle voie moins dangereuse que le couloir, et en posant le pied sur le Doigt de Champéry ( 4 août ), resté vierge jusque là. Puis, après une traversée dans les Mischabel, ils reviennent à la Dent du Midi où ils accomplissent leur plus bel exploit, l' ascension de la Cime de l' Est par la face de St-Maurice. Parvenus aux deux tiers de la grimpée, au lieu de passer droite de l' arête comme on le fait aujourd'hui, ils forcèrent leur route directement vers le sommet par la terrible Cheminée du Diable, où personne, croyons-nous, ne s' est aventuré depuis.

L' année 1893 marqua la première rencontre de Délez avec un alpiniste de réputation mondiale, J. P. Farrar, président de l' Alpine Club. Cette année-là fut l' une des plus sèches du siècle; de février à fin juillet il n' y eut point de pluie, aussi les sommets étaient-ils accessibles dès le mois dd'avril'. Farrar et Délez font d' abord une course d' essai au Clocher du Luisin et au Luisin; Farrar note sur le livret du guide: « C' est un fort marcheur et un bon varappeur, vraiment très bon. » Et ce connaisseur engage immédiatement Délez pour une campagne de près de cinq semaines qui s' acheva en beauté à la Meije et à la Barre des Ecrins. Après avoir noté toutes leurs courses, Farrar apprécie Délez en ces termes: « C' est un homme intelligent, avec des dons d' observation remarquables. Il a en lui toutes les qualités nécessaires pour devenir bien mieux qu' un guide local. Je le reprendrai certainement à mon service, ce qui est la meilleure recommandation que je puisse lui donner. J. P. Farrar. » C' est en effet avec Farrar que Délez réalisera deux mois plus tard un projet qu' il caressait depuis longtemps, soit la traversée complète, en un jour, des sept pointes de la Dent du Midi, de la Haute Cime à la Cime de l' Est. Farrar précise que c'était là une idée à Délez — an idea of his own.

La réputation de Délez s' étend et s' affirme. Une course avec J. Jacot-Guillarmod, alors cand. med., semble lui avoir amené toute une clientèle du Jura neuchâtelois, dont Ed. Wasserfallen, qui est avec Délez lui-même un des rares survivants de cette époque. Ils font ensemble une série d' ascen autour de Saleinaz, où la section Neuchâteloise vient de construire une cabane. Dès lors, Délez devient le guide attitré des clubistes de La Chaux-de-Fonds et du Locle. On les rencontre au Lœtschental, au Beichpass, à l' Aletsch ( 1896 ), puis à la cabane Bergli, au Mont Collon, Dent Blanche, Grand Cornier, Rothorn de Zinal, Mont Rose, Cervin, Aiguille Verte ( 1897 ). Cette même année il conduit à la Cime de l' Est le Dr H. Dübi et ses trois fils.

Parmi ses clients jurassiens, il en est un qui adoptera Délez et ne voudra plus d' autre guide; c' est Georges Gallet, frère de Julien Gallet et son émule en tant qu' alpiniste. Ensemble, et parfois avec Mme Gallet, ils courront toute la chaîne des Alpes, du Dauphiné au Tyrol: Grandes Jorasses, Grivola, Grand Paradis, Cervin, Dom, Weisshorn, Disgrazia, Ortler, Königsspitze, etc. Avec Th. Payot, qui fut plus tard président quasi inamovible de la section Chaux-de-Fonds, Délez escalada la plupart des Aiguilles de Chamonix, dont le Grépon. Relevons encore, dans le livret de P. Délez, le nom de la princesse Nadine de Louguinine, alpiniste enthousiaste et intrépide. En septembre 1900, elle accomplit avec Délez l' ascension du Mont Blanc en un jour, de Chamonix et retour. Trois ans plus tard, devenue baronne de Meyendorff, la princesse Nadine fit avec son mari et les guides Joseph et Aloys Pollinger une expédition dans les Andes, où elle gravit trois sommets vierges de 5000 à 6000 m. A partir de 1905, les inscriptions dans le livret du guide se font plus rares. Il a repris à Salanfe l' hôtel de la Dent du Midi, qui va peu à peu supplanter le vieux chalet de la Confrérie, de l' autre côté de la plaine. Dans 1 Le 23 avril 1893, Valère A. Fynn accomplissait seul la traversée des Aiguilles Dorées.

ses nouvelles fonctions, Pierre Délez montra les mêmes vertus de courtoisie et de bienveillance auxquelles tous les touristes qu' il a guides sur les sommets ne cessent de rendre hommage. Envers les jeunes grimpeurs surtout, timides et inexpérimentés, dont nous étions, qu' il faisait bénéficier de ses conseils et de ses encouragements. Ceux-là n' oublieront pas les causeries, le soir, dans un coin de la cuisine, devant un verre de Coquinpey, où il avait plaisir à raconter les conquêtes et les randonnées des temps d' autrefois. Temps passés, temps révolus. Les cimes de la Dent du Midi attirent encore chaque saison des milliers de grimpeurs; mais il n' y a plus de conquêtes nouvelles ni de découvertes à y faire. Salanfe va devenir un lac; peut-être y gagnera-t-il un charme nouveau; mais ce ne sera jamais plus notre vieux Salanfe. D' autre part, Salvan n' est plus un centre pour les alpinistes d' aujourd. Le fabricant de piolets est mort et personne ne l' a remplacé. Pierre Délez a pose le sien depuis longtemps, mais il tient encore la plume dans les fonctions d' offi d' état qu' il remplit depuis 1889. A 88 ans sa main ne tremble pas, et son regard s' illumine lorsqu' il revoit ses amis et évoque avec eux les beautés de ses chères Dents du Midi.

Premières ascensions accomplies par Pierre-L. Délez 1° Traversée Cathédrale–Forteresse, avec R. de Breugel, 3 septembre 1890.

2° Doigt de Salanfe ( par les rochers ), avec J. de Rovere de Breugel, 30 septembre 1891.

3° Cime de l' Est par glacier de Chalin, avec J. et R. de Breugel, 27 août 1891.

4° Doigt de Champéry, avec R. de Breugel, 4 août 1892.

5° Eperon, ou Dent Ruinée, avec J. Janin, 8 août 1892.

6° Cime de l' Est, par la face de St-Maurice, avec R. de Breugel, 20 septembre 1892.

7° Clocher du Luisin, avec Emile Revaz, 26 juin 1892.

8-° Traversée des sept pointes de la Dent du Midi, avec J. P. Farrar, 11 septembre 1893.

9° Pointe de Beaumont, traversée, avec Th. Tesse, 1896. 10° Traversée d' arêtes Ruan–Tanneverge, nouvel itinéraire.

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