Paroles de Profane

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

— « Non! mon cher Marc, tu ne me feras pas croire qu' il faut être membre du C.A.S. pour jouir pleinement de la montagne. La montagne! Depuis que tu m' en as parlé, depuis que tu m' as indiqué la manière de se comporter avec elle, je l' aime, j' y tiens, je ne puis plus m' en passer, c' est vrai. Mais je me passe fort bien de la carte de membre du C.A.S. Les cabanes? Je paye plus cher que toi, et ce n' est que juste. Les guides? J' en trouve d' aussi bons que toi? Les auberges? Eh! mais, j' y suis peut-être mieux reçu que toi! Les chemins de fer, même ceux dits de montagne? Il y a toujours moyen de s' arranger pour obtenir un rabais; il y a les cartes d' actionnaire; il y a... que sais-je? il y a quantité d' autres choses! Tu le vois, tu n' as rien à répondre. Tu te tiens coi! » Voilà ce que me disait mon ami Jean, un être intelligent, cependant, auquel on ne pouvait dénier un certain sens pratique et qui avait su faire son chemin dans la vie. C' était le soir, au seuil de Schönbühl, devant ce spectacle magnifique et grandiose du Cervin que l' ombre commençait à recouvrir. Nous nous étions rencontrés là, lui arrivant de Bertol, moi allant rendre visite à la Dent Blanche. Et la discussion jamais finie, toujours reprise depuis des années n' avançait pas vers une solution. Jean s' entêtait. Peut-être ne s' entêtait pas? Sans doute était-il sincère, car il avait un cœur loyal. Quoi qu' il en fût, il tenait à son idée. Et, malgré qu' il en eût, je ne me tenais pas coi. J' avais beau lui répéter que sans le Club alpin, il n' y aurait pas eu de bonnes cabanes où se préparer à l' ascension, il n' y aurait pas de sentiers convenables pour atteindre ces cabanes. Les guides eux-mêmes ne seraient pas ce qu' ils sont; la technique de la grimpée, celle du glacier, n' auraient sans doute pas fait les immenses pas qu' elles ont faits; les stations de secours ne se seraient pas développées avec tant d' ampleur, les bibliothèques alpines n' auraient probablement pas été créées et, en tout cas, n' auraient pu offrir les riches collections qu' elles tiennent à la disposition des clubistes. Et je n' avais garde de passer sous silence l' esprit merveilleux qui règne au C.A.S., absence totale d' égoïsme, sentiment de sacrifice consenti d' avance les uns pour les autres, développement de la compréhension effective de la montagne par les courses en commun, les conférences et les causeries, et, par cette compréhension même et cette façon de savoir voir et d' en venir peu à peu à l' admiration, sentiment d' amour tou- jours plus réel, toujours plus intense pour la montagne, et, par la montagne, pour le pays qui est le nôtre. Rien n' y faisait. Je n' arrivais pas à persuader cet ami pourtant si cher.

Il ne faisait partie d' aucun club, d' aucune société montagnarde. Ce n' était cependant pas un solitaire: il avait deux ou trois camarades d' élection avec lesquels il aimait à excursionner, voire à faire des ascensions réputées difficiles. Mais que voulez-vous? C' était un de ces êtres qui prisent l' indé par-dessus tout. Etre membre d' une association quelconque aux statuts ou aux règlements de laquelle il aurait dû se plier, lui paraissait un acte d' esclave. Et pourtant, il connaissait l' histoire des divers grands clubs alpins de l' Europe et il consentait volontiers à reconnaître qu' ils avaient fait de grandes et belles choses. Les noms des fameux grimpeurs, les récits des premières ascensions lui étaient familiers, et c' était encore pour lui un motif de plus à faire valoir: il y a eu des alpinistes de tout temps, il y a eu des grimpeurs aussitôt que certaines peuplades, pourchassées, sont venues s' installer dans les Alpes. Et ces gens-là n' étaient pas des « clubistes ». Bref, le gars était buté. Et je crois bien que si on l' avait poussé un peu, il aurait non seulement refusé avec une insistance toujours plus grande de porter l' insigne aux couleurs fédérales, mais il aurait même fini par vier la raison d' être du C.A.S.

Bref, j' avais décidé de ne plus reprendre une conversation que je jugeais inutile et même préjudiciable à notre amitié.

Un matin, le journal m' apporta la nouvelle d' un accident, auquel deux ascensionnistes avaient miraculeusement échappé. Le lendemain, je reçus la visite de Jean. C' était à lui qu' était arrivé l' accident. Chute sérieuse, contusions, évanouissement. Trois montagnards, trois clubistes, passant par hasard dans le coin perdu où les deux amis gisaient, les avaient soignés, emportés à la cabane où une caravane de guides aussitôt mandée était venue les chercher. Par un bonheur extraordinaire, les deux amis s' en tiraient sans trop de mal: quelques déchirures, une foulure, une jambe cassée. Jean était le moins mal en point, le plus épargné.

« A la cabane, me raconta-t-il, dès que nos sauveurs — dont l' un était médecin — eurent reconnu que notre vie n' était pas en danger, tous se sentirent tranquilles, et tandis que nous reposions, encore tout endoloris, de belles voix mâles entonnèrent un des chœurs du Club, et je me sentis ému. Tout ce que tu m' avais dit ran passé me revint en mémoire. Alors je te compris... Veux-tu me servir de parrain à la section?»Marc Juland.

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