Pays des nomades - Trekking dans le Changtang ladakhi (Au -)

Trekking dans le Changtang ladakhi

Claudia Albertini-Schorn et Ivo Schorn-Albertini, Uster ZH

de glace sur nos sacs de couchage. Ceci m' explique pourquoi j' avais remarqué, dans mon léger sommeil, que le murmure du ruisseau tout proche avait cessé au cours de la nuit.

L' attrait des cimes

Nous sommes en route dans l' est du Ladakh, à proximité de la frontière du Tibet. Notre itinéraire de trekking nous a conduits de Hemis, l' un des plus prestigieux monastères de la vallée de l' Indus, par les gorges profondes et les cols élevés des montagnes escarpées et déchiquetées du Ladakh, jusqu' aux hautes vallées, plus largement ouvertes, de la lisière du haut plateau de Changtang, occupant la partie occidentale du Tibet. Nous avons aussi côtoyé le Kang Yatze ( 6400 m ), dont nous avons admiré la cime d' un blanc éblouissant sous des perspectives constamment renouvelées. Puis nous avons passé le Zalung Karpo La ( la = col ), col de 5200 mètres d' altitude séparant le Ladakh du Tibet occidental, aussi bien du point de vue météoro-

logique et climatique que géographique. A la vue de ce sommet si proche et si attirant, j' ai regretté au fond de moi-même de n' avoir pas pris mon équipement de haute montagne. Mais il aurait fallu une préparation toute différente et nécessitant d' autres priorités. Etant donné que notre expédition n' avait pas un but précis d' alpinisme, il était donc judicieux de renoncer aux crampons et au piolet!

Froide matinée

Nous atteindrons aujourd'hui le Tso Moriri ( tso = lac ), but final de notre marche. C' est l' un des nombreux lacs aux reflets bleus formant la frontière entre le Ladakh indien et le Tibet. Ce matin, les préparatifs durent plus longtemps qu' à l' accou. Tout d' abord, le cordial bonjour matinal que notre « écuyer » Takla nous adresse en apportant du thé bouillant dans notre tente s' est fait attendre plus longtemps que d' habitude et nous n' en recevons l' explication qu' au petit déjeuner, lorsque notre guide Afzal nous montre les blocs arrondis

La porte d' entrée du monastère de Lamayuru

que l' eau potable conservée dans les casseroles a formés en gelant dans sa tente au cours de la nuit. Il n' était donc pas possible de cuisiner avant d' avoir sorti la glace des récipients et cherché de l' eau sous la carapace gelée du torrent.

Nos animaux préférés

Sous les premiers rayons bienfaisants du soleil, nous empaquetons nos sacs de couchage et plions la tente, tandis que Takla et Afzal chargent les chevaux. Se tenant à prudente distance, les pikas ( lièvres siffleurs ), particulièrement nombreux à cet emplacement, observent toutes nos activités avec une timidité mêlée de curiosité. Quelques jours auparavant, nous avions aperçu pour la première fois ces mignons petits animaux aux grands yeux vifs, qui ont tout de suite conquis nos coeurs et nous ont tenu, depuis lors, fidèle compagnie. Tout au long

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du chemin, nous les voyons sortir de leurs terriers, scruter les alentours et gambader sur les pierres.

Un col prometteur

Alzai nous indique la vallée dans laquelle notre itinéraire va nous conduire, et nous partons. Le sentier serpente longuement en montant peu à peu en direction d' un petit replat, ce qui nous laisse croire à plusieurs reprises que nous allons enfin atteindre le col ( 5360 m ). Finalement, nous apercevons le ladse ( ladse = pyramide de pierres marquant les cols ou autres lieux bénéfiques ), nous confirmant que nous sommes parvenus au point culminant de notre montée. Au-delà, le regard s' ouvre sur le Tso Moriri. Le voici, ce lac légendaire, enchâssé dans une steppe jaune et brune, entouré de sommets de six mille mètres couverts de glace blanche et baignés dans une lumière éblouissante et presque surnaturelle. Nous nous reposons un moment à l' abri du vent, à quelque distance au-des-sous du col, et admirons cet impressionnant panorama. Un peu plus tard, Afzal et Takla franchissent

Un nomade traverse le Tsakshang La ( 5350 m ); en toile de fond, le Tso Kar Sur les flancs arides des montagnes, l' érosion révèle la diversité des teintes de la roche, particulièrement dans la « vallée rouge », au décor fantastique

aussi le col avec leurs chevaux. En signe de reconnaissance, Takla attache au ladse un ruban blanc porte-bonheur, car lui aussi voit le Tso Moriri pour la première fois.

Rencontre d' une famille de nomades

Takla est originaire d' une tribu de réfugiés tibétains vivant au village de Choklamsar, près de Leh. Le matin précédent, nous avons rendu visite à la famille de sa tante, réfugiée également et pratiquant le nomadisme au Changtang. Ces personnes nous ont invités à boire le thé au beurre rance et le lait de dri ( dri = yack femelle ). Nous serions volontiers restés plus longuement dans l' ambiance hospitalière de cette tente, constituée de peaux de yack noir, car la rencontre de ces gens se range parmi les impressions les plus authentiques de notre voyage. En effet, leur aptitude à conserver cordialité et bonne humeur, en dépit de leurs rudes conditions de vie, éveille en nous un profond respect. Ces hommes se sont parfaitement adaptés à leur environnement, puisqu' ils survivent avec des moyens rudimentaires grâce à leur endurance, leur ténacité et leur ingéniosité. Takla, par exemple, ne dort qu' en plein air, même en hiver, bien qu' il ne possède qu' un sac de couchage militaire, en triste état, qu' il dispose la journée sur l' un ou l' autre de ses chevaux afin de le protéger des blessures causées par le frottement de la selle. Pourtant, il y aurait amplement de place pour lui dans la tente d' Afzal,

mais il nous a expliqué qu' il ne dormait pas bien s' il ne voyait pas les étoiles!

Un lac en plein désert

Nos compagnons nous pressent au départ, car ils n' aiment pas se reposer trop longtemps, tant que les chevaux sont chargés. A chaque détour du chemin, de nouveaux aspects impressionnants du lac nous dévoilent peu à peu sa forme et ses dimensions. Il est difficile, en effet, d' obtenir des informations précises sur la grandeur du Tso Moriri, car il n' existe aucune carte ou description exacte d' itiné de cette région, ouverte au tourisme en 1995 seulement. En outre, l' extraordinaire transparence de l' air ne permet pas l' estimation correcte des distances. Selon les indications d' Afzal, il faut plusieurs journées de marche pour effectuer le tour du lac. Telle n' est cependant pas notre intention, car nous sommes tout simplement heureux d' avoir atteint notre but. Au-dessous du Korsok Gompa ( gompa = monastère ), on aperçoit, au bas de la colline, le village du même nom, dominant légèrement un vaste et fertile delta. Nous présentons à la police locale nos permis et nous installons notre camp à proximité du rivage du lac. Nos regards se perdent sur l' étendue bleutée des flots jusqu' aux collines de la rive orientale, partiellement sises en territoire tibétain, et, plus loin, jusqu' aux sommets

Des dépôts de sel cernent les rives du Tso Kar ( 4590 m ) Voyages, rencontres, personnalités

de six et sept mille mètres, se dressant au sud du lac et séparant le Ladakh du Spiti et du Lahaul. Derrière nous luisent, au-dessus du village, les glaciers recouvrant d' autres six-mille aux noms inconnus. Cette nappe d' eau nous semble un mirage après les longues journées de marche à travers les steppes et les hautes vallées désolées du Changtang. Quel grandiose chatoiement de couleurs! Nous ne nous lassons pas d' admirer les profondes tonalités bleutées des eaux du lac. Un peu plus tard, lorsque le vent se calme, la surface des flots se transforme en un miroir reflétant le brun-jaune des collines avoisinantes, et le Tso Moriri ne se distingue plus guère du paysage environnant. Après un plantureux repas dans la tente de notre guide et une longue contemplation des milliers d' étoiles scintillant au-dessus de nos têtes, nous nous glissons une fois de plus dans nos sacs de couchage, l' esprit rempli des bouleversantes images de la journée.

Epilogue

Le Ladakh se situe à l' extrême nord de l' Inde, entre les frontières du Pakistan et du Tibet, ce dernier dépendant des autorités chinoises depuis l' in de 1959. Le Ladakh est imprégné de la civilisation bouddhiste tibétaine et il a entretenu de tout temps d' étroites relations avec le Tibet, même lorsqu' il se considérait comme un royaume indépendant, avant sa fusion avec le Jammu-Cachemire en 1834. De nombreux Tibétains vivent dans cette contrée depuis l' occupation chinoise de leur pays et le Ladakh est devenu l' un des lieux d' exode où le bouddhisme tibétain survit dans son milieu traditionnel, surtout depuis la « révolution culturelle » chinoise, au cours de laquelle nombre de lieux de culte ont été détruits. En 1974, le Ladakh s' est ouvert au tourisme international. Il est maintenant connu en Occident pour ses légendaires monastères et ses villages construits dans de verdoyantes oasis, établies au long des rivières ou sur des terres irri-

Traduit de l' allemand par Cyril Aubcrl Sommet de 6000 m anonyme, proche du Tso Moriri

guées, au sein d' une haute montagne désertique, aride et escarpée. Depuis lors, le tourisme s' est fortement développé et ses effets modifient la vie du pays de manière appréciable. Leh, la capitale, sise à 3500 mètres d' altitude, connaît une expansion explosive depuis quelques années, car des gens de toutes les régions de l' Inde émigrent au Ladakh dans l' espoir d' y faire des affaires grâce au tourisme. Quant aux indigènes, ils ne retirent pas que des avantages de cette situation. Si, d' une part, le tourisme représente pour eux aussi une source de revenus qui leur permet de vivre, ils subissent d' au part la concurrence de l' Inde tout entière pour la postulation des emplois très convoités offerts dans la région par l' armée ou l' administration. En outre, s' ajoutent de nouveaux problèmes tels que le renchérissement des denrées alimentaires ( la production locale de légumes ne suffit plus au pays pour la saison d' hiver ), la pollution des eaux et l' ac des déchets. Autre problématique importante: la confrontation avec le mode de vie occidental, qui menace de provoquer la disparition d' une partie de l' héritage culturel du Ladakh. Le territoire bordant le Tibet, objet de contestation entre la Chine et l' Inde, n' a été ouvert au tourisme qu' en 1995. La portion ladakhi du Changtang, haut plateau englobant tout le Tibet occidental, en fait partie. Quant au Changtang dans son ensemble, c' est une étendue de steppes située à 4500 mètres d' altitude en moyenne, traversée par diverses chaînes de montagnes et parsemée de plusieurs lacs aux eaux étincelantes. Avec leurs troupeaux de yacks et de chèvres Pashmina, les indigènes Changpa ( pa = être humain, peuplade ) mènent dans cette région une vie de nomades ou de semi-nomades depuis des temps immémoriaux. En 1995, nous avons eu la rare chance de visiter cette contrée sous la direction éclairée d' un guide local expérimenté.

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échappé à l' islamisation grâce à leur fuite dans des régions montagneuses, alors inaccessibles. Des castes d' arti, d' un niveau social inférieur et d' origine ethnique parfois obscure, les ont suivis dans leur exode, en raison de leur rôle économique indispensable. Un très strict comportement de caste et de sévères prescriptions matrimoniales ont, durant les quatre mille ans de civilisation hindouiste, conduit à la singularisation des peuplades ethniquement définies des Bahun ( prêtres ) et des Chhetri ( guerriers ). Toutefois, cela ne signifie pas que tous les Bahun sont prêtres ni que tous les Chhetri portent les armes. Ces deux groupes ethniques comptent un très grand nombre d' agriculteurs et d' employés des services administratifs. Les Bahun, d' ail, n' apprécient guère qu' on les désigne par l' expression « caste de prêtres », car il s' en faut effectivement de beaucoup qu' ils le soient tous. En revanche, tous les prêtres appartiennent aux Bahun.

Répartition géographique et langue

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