Poèmes de l'Alpe

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Fernand Gigon.

Glacier.

Entre deux parois de rochers rugueux, un torrent, un jour, a pris volume: le gel, l' a fixé dans son cours. Sa masse s' est enflée, a reçu de la neige, folâtre, a reçu des brouillards... puis elle s' est avancée dans la plaine.

Des ciseaux gigantesques ont déchiré, par places, sa peau humide et froide. Ce sont les crevasses et les séracs dans lesquels se jouent les lumières vertes et bleues du ciel et de la glace.

Et les clous des souliers crient de contentement lorsqu' ils peuvent mordre dans cette chair immobile.

Il étincelle sous le soleil de midi et sa luminosité est si éclatante, si pure et si belle, que nos yeux, gâtés par la laideur des vices humains, ne peuvent en supporter la vue.

Cette joie frémissante dans cette masse qui semble impassible...

ce sourire blanc et gai...

cette vague qui se jette vers un but que le hasard a fixé...

Le glacier?

Une surface lisse qui s' agrandit en rapport avec notre marche.

Un beau champ où se cueillent, à pleines brasses, les souffles de grandeur, de liberté et de virilité.

Energie du glacier.

Energie des muscles...

avec le plaisir de donner leur force.

A mon piolet.

Viens 1 vieux copain! Viens avec moi chercher la liberté et le soleil!

Viens! Le soleil encore caché ne tardera pas à se mirer sur ton acier!

Viens! Partons ensemble, laissons la cabane solitaire à l' abri, sur son rocher!

Viens! La vie m' appelle là-haut, vers le ciel où tout est si beau, si gai!

Voici le glacier endormi, engourdi comme un serpent de verre; voici sa glace dure et violente.

Je sais que tu aimes tailler dans cette masse puissante des escaliers d' audace d' où je poursuivrai la grande aventure.

Je sais que tu aimes faire voler sous la pointe, des éclats de glace, verts, blancs, bleus, tous frémissants.

Tu sauras repérer la solide saillie dans l' arête rugueuse et tu conduiras mon ascension.

Je sais ta fidélité, ta force, ta sûreté.

Vois maintenant le sommet blanc qui se cache dans les cieux...

Vois cette cime altière et insoumise...

Vois cette gigantesque pyramide qu' il faut escalader...

Vois, et frémis de joie...

Le terrible jeu du hasard et de la mort va commencer. Allons, du courage!

Tu le sais comme moi, la mort, elle sera là, ici, partout, devant, derrière. Elle sera le pont de neige qui s' anéantit sous mon poids, elle sera la pierre lâche qui craint mon approche et se sauve dans les bas-fonds en me frôlant le corps, elle sera dans le coup de vent brusque et furieux qui tentera de m' ar de l' arête et de me donner en pâture vivante au vide insatiable, elle sera dans ma tête lourde, dans mon pied fatigué, dans mon poignet trop faible... mais elle ne sera pas dans mon cœur puisque tu es avec moi.

Ami fort et fidèle, tu risques avec audace la folle aventure des quatre mille mètres!

Ami fort et fidèle! je connais ta puissance, je connais ta foi, je connais ton attachement... et je te donne ma vie à protéger.

Et maintenant qu' un lien d' astuce nous unit étroitement — à la vie, à la mort — viens! allons vivre tout là-haut, au sommet de l' Alpe libre, la plus grande réalité, dans le plus grand monde!

Erratum.

A la page 352 du numéro de septembre des « Alpes », lire à la 3e ligne en comptant du bas de la page: « emporter » et non « emprunter ».

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