Pourquoi s'obstiner?

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Ed. Vittoz.

Ayant en perspective une grande ascension, nous sommes à pied d' oeuvre, en cabane, tout prêts: il n' y a plus qu' à nous mettre en route; partirons-nous dans n' importe quelles conditions, envers et contre tout? nous fiant à notre expérience, et, surtout, à notre bonne chance? ou tiendrons-nous compte des circonstances? opposant au « envers et contre tout » des héros, le « ça dépend » cher aux Vaudois. Si oui, aurons-nous la sagesse et le courage — oui, le courage — de tenir compte des circonstances jusqu' à renoncer à un beau projet; jusqu' à bouleverser nos plans?

J' appartiens — depuis un demi-siècle — à cette seconde école, et demande la permission de dire pourquoi.

Arrêtons-nous un peu au cas de forage prévu, déjà traité récemment, et avec pertinence, par notre collègue Eggimann: départ de la cabane par temps trop lourd, peut-être à la lueur des éclairs, avec la certitude que le tonnerre ne tardera pas à s' en mêler; ou persistance à continuer l' ascension, au bout de quelques heures de marche, alors que l'on commence à se sentir dans un bain d' électricité. Pour moi, c' est presque du suicide, et je n' ai jamais compris que l'on puisse, de gaîté de cœur, s' exposer de la sorte. J' ai bien dit: orage prévu, orage qui s' annonce. Alors pourquoi s' obstiner?

Dans le n° 12, 1939, p. 480, de notre revue, je trouve ceci, signé R.:

« 20 personnes ont perdu la vie par la cause de mauvais temps, dont 9 à l' Eiger. La connaissance du temps devrait faire partie de l' équipement des alpinistes. C' est une folie de vouloir défier la haute montagne par le mauvais temps, et il vaut mieux battre en retraite dix fois trop tôt qu' une fois trop tard. » Chacun sait bien que l' orage n' est pas nécessairement mortel, qu' il l' est même rarement. Tout alpiniste a le souvenir d' orages imprévus, peut-être imprévisibles, auxquels il a échappé; et quand il en parle, il ajoute, avec grande raison: échappé par miracle. Oui, par miracle; et j' en pourrais conter quelques dizaines de cas: entre autres une traversée du Combin dans des conditions hallucinantes, à nous décourager de la montagne,... si rien pouvait nous y faire renoncer.

Des périls semblables, cela rentre dans les « risques du métier » ( les Lausannois n' ont pas oublié le cas de leur camarade Z. foudroyé en arrivant au sommet des Cornettes ). Raison de plus pour les éviter, quand cela dépend de nous.

Voici à ce sujet un autre souvenir, déjà lointain. C' est au Mont Blanc de Seilon, côté Serpentine. Au moment d' aborder la dernière grimpée, je me retourne vers l' un de mes compagnons, un Genevois, jeune encore, mais déjà un as, connu pour la hardiesse de ses performances.

« Dis, Fr., est-ce qu' on laisse les sacs ici? ou comptes-tu descendre sur le Col de Seilon? » Il inspecte le ciel, il hume l' air: « C' est malsain, ça sent l' orage. Demi-tour! » A merveille, jeune homme.

Si, « chez les âmes bien nées, la valeur n' attend pas le nombre des années », la sagesse, elle, se fait volontiers attendre: or tu viens de nous prouver — à demi-heure du sommet — que la réputation de vaillance n' exclut pas la prudence. Pourquoi s' obstiner?

Arrêtons-nous aussi un peu à un cas bien différent, et d' ailleurs moins fréquent: projets grandioses compromis par la défaillance du ou des camarades; non pas à la cabane cette fois, mais avant le départ. Sans commentaires préalables, en voici un cas digne d' être conté... et médité.

Descendant de l' Ebenefluh, nous rencontrons un touriste isolé, qui suit nos traces sur le glacier; il ne nous salue même pas; nous nous abstenons de lui souhaiter d' éviter les crevasses. Il rentre à la cabane sain et sauf; et repart, seul, pour Concordia. Nous le retrouvons, seul, à la cabane Finsteraar; taciturne, ayant l' air de bouder dans son coin, personne ne s' avise de lui adresser la parole pour s' informer de ses projets ultérieurs.

Le lendemain, pendant le déjeuner à 3 heures, le gardien nous annonce que le solitaire est déjà parti: n' étant point, a-t-il déclaré, de ces gens qui se font hisser par les autres, pour se l' entendre reprocher ensuite. Au moment d' aborder le rocher, nous le voyons qui descend, avec le sourire maintenant. Nous nous risquons à le questionner sur sa solitude: « Nous avions préparé, répond-il, un beau projet de 8 jours; mon camarade a été retenu au dernier moment; moi, y exécute le programme. Mais, malheureux, on ne court pas seul les glaciers; c' est d' une témérité folle. Il ne manque pourtant pas de sommets non glaciaires où vous auriez pu exercer votre virtuosité de varappeur. Monsieur, quand on s' est proposé une chose, on s' y tient. » C' est magnifique! Et cela lui a réussi sans doute, puisque les journaux n' ont pas annoncé sa disparition.

Mais en fait d' obstination...

J' en arrive à mon troisième argument, celui qui me tient le plus à cœur, et qui fut de singulière actualité en ce néfaste été 1939: nous obstinerons-nous aux grandes altitudes quand les conditions de neige sont nettement défavorables? Ou aurons-nous la sagesse de nous rabattre sur ce que M. Blanchet appelait « des courses de consolation » ( Les Alpes, juillet 1937 )?

Disposant de 2 semaines, vous avez élaboré un programme grandiose, comportant une demi-douzaine de 4000 m. Hélas! vous commencez par deux jours de pluie en cabane; la neige abonde jusqu' à 3000 m.

Une bonne baisse de la température la durcirait suffisamment, du moins pour la montée. Il me souvient d' un départ pour le Mont Rose après deux jours de précipitations; comme il gelait ferme le matin, nous avions chance de n' enfoncer pas trop: effectivement, ce fut excellent jusqu' au Sattel ( 4354 m. ).

Il me souvient aussi d' une conversation à la cabane Bordier: « C' a été long, ce NadelgratNon pas le Nadelgrat: neige juste à point pour les crampons; montée presque en vitesse. Mais la descente du Nadelhorn, misère: 6 heures au lieu de 2! » Non, j' ai bien dit: conditions nettement défavorables. Il fait chaud: c' est la certitude de patauger dès le départ, et toute la journée; c' est peut-être le danger d' avalanche ou de mauvaises glissades. Vous obstinerez-vous?

Oui, on s' obstine. Exemples:

En juillet 1927 — été non moins néfaste que le dernier — nous arrivons à la cabane Finsteraar de bon matin, après avoir brassé la neige pendant 5 heures, depuis Concordia; aussi le gardien n' a pas de peine à nous dissuader de tenter l' ascension. « Pourtant, ajoute-t-il, trois caravanes sont parties, malgré mes avis. Quand, et dans quel état rentreront-ils? » Ils rentrent à la débandade, à la fin de l' après, ayant consacré à cette ascension, courte et facile, plus du double du temps habituel; tous fourbus, plusieurs blessés, pour avoir glissé sur les rochers verglacés; j' entends encore un grand gaillard d' Autrichien, solide luron, d' ailleurs alpiniste expérimenté, qui, affalé sur un banc, ne cesse de répéter: «'s ist ein Unsinn ,'s ist ein Unsinn. » ( C' est une folie. ) Oui, c' était idiot. Etant donné votre pratique de la montagne — et les avis du gardien — vous saviez d' avance que ce serait effroyable, que le départ était donc « ein Unsinn ». Alors, pourquoi vous obstiner?

D' autant plus que vous pouviez utiliser cette j ournée, qui s' annonçait belle, en vous rendant, péniblement d' ailleurs, à la cabane Oberaar, peut-être au pavillon Dollfus, et en vous accordant deux ou trois jolis sommets d' altitude inférieure.

Mais voilà: un 4000!...

Même aventure à Concordia, avant l' existence du Berghaus du Jungfraujoch. Malgré l' abondance et la mauvaise qualité de la neige, quatre amateurs de 4000 — pas des Autrichiens; des Romands bien connuss' infligent une corvée de 16 heures à la Jungfrau; alors qu' ils auraient pu, avec beaucoup moins de peine, passer une charmante journée au modeste Trugberg. Allons donc, au Trugberg! oh! non, parlez-nous de la Jungfrau.

Ils l' ont eue, leur Jungfrau, en 16 heures d' efforts, sans aucun intérêt; comme les autres ont eu leur Finsteraar.

Restons dans la même région, au pavillon Dollfus ( actuellement Lauteraarhütte ). Le lointain Lauteraarhorn est tout blanc; les modestes sommets rapprochés sont dans les meilleures conditions et nous procureraient les joies d' un jolie varape; mais ils sont loin d' atteindre aux 4000...

Vous obstinerez-vous?

II peut d' ailleurs intervenir dans ce cas d' autres considérations que ce que l'on a appelé — le mot n' est pas de moi — « la toquade des 4000 »:

la mise en œuvre, méritoire, du principe qu' exprimait notre solitaire du Finsteraar: quand on a un programme, on s' y tient ( mais on peut répondre en s' appropriant le mot par lequel feu O. Nicollier commençait son article Sous la pluie: « y a-t-il rien d' assommant comme les gens à principes » ); le désir — et le plaisir, la volupté, je le sais — de se montrer supérieur aux circonstances: opposant un défi au poète qui déclarait: non mihi res, sed me rebus sub jüngere conor ( je m' applique, non point à dominer les circonstances, mais à me soumettre à elles ); l' attitude saisissante de Michelet, jeune encore, grelottant de froid, tombant d' inanition, qui cogne sur la table en s' écriant quand même!

Quand même! Devise magnifique, émouvante!

Et je ne marchande pas mon admiration aux confrères animés par de tels mobiles.

Mais je me demande si, dans les cas qui nous occupent, il en vaut la peine; si se justifie un tel gaspillage de temps et de force; pour me résumer:

S' il vaut la peine de consacrer une longue journée à une excursion que nous pourrions, une autre fois, effectuer en une petite demi-journée, avec moins de danger et beaucoup plus de plaisir; s' il vaut la peine d' attendre, en haute montagne, que la neige veuille bien se montrer amicale, alors que nous pourrions employer de belles heures à des excursions plus modestes, beaucoup plus modestes peut-être, mais autrement rémunératrices.

Je m' approprierai le mot de L. Seylaz ( Echo des Alpes, 1918 ): « J' admire et je plains à la fois les gens qui poursuivent sans écart la route qu' ils se sont tracée d' abord. Je n' ai pas cette force... ou cette étroitesse. » Un exemple pour terminer. En juillet 1930, été de néfaste mémoire aussi, nous partons, avec guide et porteur, pour trois semaines dans les grandes Valaisannes, à commencer par Tourtemagne et le facile Bieshorn. Neige abondante et mauvaise. A Tracuit, un matin de tempête, il y en a un mètre. Adrien Veillon déclare: II ferait huit jours de beau, que les 4000 resteraient détestables; il vaut mieux rentrer, puis revenir, si... ( notez qu' il y perdait ses journées de guide ).

Au bout d' une longue semaine de pluie, le temps s' arrange; mais ce serait folie de reprendre notre grand projet. Je téléphone à Aug. Bornet ( il n' était pas encore guide ); nous partons pour d' Oex. Le temps reste variable, très peu sûr; nous réussissons cependant, profitant des accalmies, à « attraper » tous les jours un ou deux sommets de 2000 m.: Château Chamois, les Salaires, puis dans les Gastlosen: 1a pluie cesse à midi, vite la Dent de Savigny; cela ne se gâtera pas avant quelques heures, vite la traversée de la Dent de Ruth; il « chotte » un instant, vite l' Ofenspitze: nous en rentrons trempés, mais nous l' avons eu.

En automne, je rencontre un groupe de collègues: ils s' étaient proposé l' arête Ruinette-Mont Blanc de Seilon; après trois jours de pluie à Chanrion ils ont réussi, très laborieusement à atteindre la cabane des Dix. « Nous aurions mieux fait, avoue l' un d' eux, le jour où il a fallu descendre à Fionnay pour les vivres, de monter à la cabane de la Chaux: nous aurions eu les Monts Forts et la Rosa Blanche. Mais voilà, nous nous sommes obstinés. » Evidemment.

Autre rencontre: « Disposant de mes deux semaines annuelles, j' avais mis sous mon bonnet de parfaire ma liste des 4000 de Zermatt. Résultat, par ce satané temps: le Rothorn, et dans quelles conditions, miséricorde! C' est tout. Et toi? » Je lui conte mon été, lui énumère une douzaine de 2000 très intéressants. « Veinard! tu as trouvé le filonNon, tout simplement, je ne me suis pas obstiné. » C. Q. F. D.

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