Première ascension de l'arête W. de l'Alphubel

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 1 illustration ( 115Par |e Dr Ed Wyss.Dunanf

En parcourant le livre des hôtes du petit hôtel de Täschalp, je constatai récemment non sans étonnement que le Rotgrat ( appelé aussi Rotengrat ) de l' Alphubel, qui avait, il y a 25 ans, une certaine vogue avait été quasi abandonné, de même que les Leiterspitzen alors considérées comme une bonne école de varappe. Certains guides de Zermatt que j' interrogeais firent la moue, « trois heures de moraines », me répondirent-ils, « puis six heures d' arête, cela fait neuf heures pour une ascension déclassée par la nature du rocher trop délité et les chutes de pierres dans les couloirs ».

Néanmoins, je quittai le 19 juillet à 3 h. du matin Täschalp, accompagné de mon neveu, pour faire l' ascension du Rotgrat. J' aurai l' occasion de revenir sur cette ascension dans un autre article.

Tout en montant je remarquai et examinai avec soin l' arête W. qui, d' un sauvage élan, se détache du sommet N. ( 4116 m .) et descend d' un seul jet 1000 m. plus bas jusque sur le glacier du Weingarten où elle se fiche comme un coin dans la glace. Cette arête, libre de glace et de neige, à l' abri des chutes de pierres et de corniches qui s' abattent dans les couloirs latéraux, est formée par un rocher compact et me semblait fort praticable. La partie sommitale toutefois, présentait un aspect assez rébarbatif; seule une visite sur les lieux pourrait lever tout doute.

De retour à Täschalp, Pius Mooser, guide et maître d' école à Täsch, tenancier de l' hôtel, ne manqua pas de me demander mon avis sur cette arête W.

jamais parcourue et m' avoua avoir songé depuis longtemps à la gravir. Je restai cependant étonné que cette ascension n' ait jamais été faite. « Le guide des Alpes valaisannes », que je porte toujours sur moi comme un bréviaire, confirma les assertions de Mooser. Les seuls visiteurs de la paroi W. de l' Alp ont été Richmond Powell avec Peter Taugwalder et Abraham Imseng qui, le 8 août 1879, montèrent par l' un des couloirs jusqu' au sommet N. « Cet itinéraire exposé aux chutes de pierres et de corniches n' est nullement recommandable et n' a jamais été refait depuis lors », dit le guide des Alpes valaisannes. Je veux bien le croire! Mais pourquoi ces alpinistes ont-ils choisi le couloir plutôt que l' arête et ont-ils préféré utiliser un chemin très exposé plutôt que d' emprunter la route la plus sûre? Se seraient-ils laissé intimider par l' élan de cette arête? Il est vrai qu' à l' époque la varappe était techniquement moins avancée ce qui, d' ailleurs, n' a pas empêché un Mummery ou un Young dans leurs remarquables performances. Toujours est-il que cette paroi W. de l' Alphubel est restée abandonnée après le desenchantement de Powell. Ce désenchantement a duré 66 ans!

Evidemment l' Alphubel n' est pas un sommet de première importance; son versant de Saas-Fée est recouvert par un glacier que l'on pourrait gravir à ski en hiver. Cependant le site est si sauvage, si belle est la magnifique solitude de cette montagne, que l' oubli dans lequel celle-ci a été laissée mérite d' être réparé.

Nous prenons nos dispositions pour mettre dans cette entreprise le maximum de chances de notre côté.

Alphonse Lerjen de Täsch est un jeune guide, fils du fameux Joseph Lerjen, dont la réputation de guide était faite depuis de longues années lorsqu' il se tua accidentellement près du Riffelberg en 1941. Alphonse a le sang ardent, cela se voit du premier coup d' œil. Pius Mooser, plus âgé, plus pondéré aussi, neveu de Gaspard et de Joseph Mooser de Täsch, tient à la collaboration de son jeune collègue; ils s' entendent bien, c' est l' essentiel.

Le 27 juillet à 3 h. du matin nous quittons Täschalp et suivons l' excellent sentier qui conduit à la nouvelle cabane du C.A.S. encore en construction et située à 2700 m. environ, droit au-dessous de la naissance du Rotgrat. De là, formant un V, nous prenons le parcours du futur sentier qui amorcera les routes du massif du Täschhorn, du Mischabeljoch, de l' Alphubel. Nous traversons le Täli tout en prenant de la hauteur sur la pente du Weissgrat dont nous atteignons l' échine au point 3194. D' ici, la descente sur le Weingartengletscher ne présente aucune difficulté si l'on choisit l' un des couloirs parmi les plus praticables. Nous croisons ensuite le glacier presqu' en ligne directe jusqu' à l' éperon de l' arête W. au point 3242. Jusque là nous avons mis trois heures et demie, c'est-à-dire une demi-heure de plus qu' en montant directement le long des moraines. De la nouvelle cabane jusqu' à la voie d' accès de l' arête W. le trajet ne sera que d' une heure quand le sentier sera construit, ce qui, comme marche d' approche, sera plus engageant.

Nous contournons l' éperon et trouvons sur la face N. de l' arête une « Ein-stiegsroute » facile. C' est le premier couloir qui donne accès à l' échine de l' arête. Il est libre de neige et de glace, ce qui ne doit pas être le cas en début PREMIÈRE ASCENSION DE L' ARÊTE W. DE L' ALPHUBEL de saison et peut alors demander de la taille. Arrivés sur la crête, nous pouvons enfin mesurer d' un rapide coup d' œil le travail qui nous attend: une grimpée sur un rocher facile jusqu' à une première tour qui forme pinacle. Puis suit une inflexion du terrain de brève durée, une sorte de point à la ligne avant le ressaut final.

L' attaque est un corps à corps où les souliers à clous suffisent, car, franche de collier, la varappe ne nécessite ni espadrilles, ni pitons. Mais à 3800 m. un gendarme de grande taille, à cheval sur l' arête barre le passage. Sa face N. est une surface lisse de gneiss où les prises sont quasi inexistantes; son versant S. par contre est plus vulnérable. Il offre des prises surplombantes qui permettraient de le maîtriser par un rétablissement sur les poignets. Mais le temps devient menaçant. Le vent s' est levé et souffle par violentes rafales qui nous gênent dans nos mouvements. Des giboulées s' abattent sur le Cervin et viennent à grande allure dans notre direction. Nous devons nous hâter et renonçons à gravir le gendarme en le contourant à sa base sur une vire S. exposée, puis de là reprenons l' arête. Les rafales de grêle s' abattent maintenant sur l' Alphubel; tout est enveloppé de grisaille. Pius Mooser cependant nous rassure. Il n' y a qu' à faire gros dos à ces petites misères. Nous avons rejoint l' arête et la suivons sans trêve jusqu' à 4000 m. où nous rencontrons un nouvel obstacle d' importance. C' est une grande plaque de gneiss de 30 m. inclinée vers le N., aux prises rares et subtiles. Lerjen, premier de cordée, met ses espadrilles qu' il ne quittera d' ailleurs plus jusqu' au sommet, malgré le grésil. Les bourrasques de nouveau font trêve, les giboulées ont passé. Profitons-en. Lerjen grimpe avec une rapidité déconcertante et sans qu un seul instant on puisse remarquer chez lui un effort. Déjà je sens la corde qui m' appelle. J' imagine tout en grimpant et sentant les petites prises s' effriter sous mes souliers à clous, que cette plaque pourrait rapidement devenir lisse comme une planche à repasser lorsqu' un certain nombre de cordées auront passé par cet endroit. « Il faudra y adapter une corde fixe », me dit Lerjen tout en scrutant du regard les 150 m. d' arête qu' il nous reste encore à franchir, car le brouillard revenant à la charge va nous enlever dans un instant toute visibilité. Nouvelles rafales, nouvelles bourrasques, le vent nous cingle le visage. Cependant l' ascension continue méthodiquement; Mooser sourit. Il sent le but proche; celui-ci ne saurait plus nous échapper, quoique l' arête dans son ressaut terminal ne laisse pas de point faible par où l' attaquer. Par un glissement sur la droite, c'est-à-dire dans le versant S., nous gagnons un système d' angles dièdres constituant d' excellentes cheminées alternant avec des arêtes ou des faces. Cet exercice final est une magnifique varappe pleine d' intérêt pour ne pas dire d' amusement au-dessus du couloir où les pierres dé-rochées dégringolent vertigineusement. Je ne puis m' empêcher, à cette vue, de songer au désenchantement de Mr. R. Powell. Evidemment, si des projectiles de ce calibre ont passé par-dessus sa tête, c' était à ne pas recommencer!

Soudain nous émergeons sur le faîte rocheux de l' arête W., puis, montant sur la coupole de neige qui recouvre le sommet de l' Alphubel, nous arrivons en quelques minutes à la cime 4116.

II est 13 h. 30. Les nuages s' entr une fois encore, solution de continuité par où s' infiltre un faisceau solaire oblique qui, comme un projecteur, balaie la face de l' Alphubel, puis le sommet et enfin, sautant par-dessus les cimes, éclaire Saas-Fée. La vue sur les massifs du Mont Rose, du Rimpfischhorn, du Cervin, Dent Blanche, Rothorn, Weisshorn est extraordinaire dans cette atmosphère d' orage, de nébulosités fuyantes, de précipitations locales parmi lesquelles jouent des faisceaux solaires. Puis commence le lointain tumulte de l' orage, qui nous engage assez péremptoirement à prendre les jambes à notre cou.

A 14 h. nous commençons la descente de l' arête du Mischabeljoch. A 15 h. % nous sommes sur le Weingartengletscher dans une pénombre inquiétante. Les grondements du tonnerre s' approchent, des éclairs zèbrent les nues; le feu céleste se rapproche de nous. Dans la bourrasque nous faisons halte, tandis que Lerjen, toujours en tête de cordée, toujours ardent, désigne le passage au milieu des séracs. Ce glacier en temps caniculaires n' est pas commode: ponts effondrés, crevasses, énormes solutions de continuité. J' opte pour une autre route, celle qui passe sur l' autre rive du glacier et franchit un petit col point 3481 de l' arête mourante NW. de l' Alphubel. Mooser au caractère tempéré arbitre la discussion. Finalement je m' en remets à Lerjen. Celui-ci ne se fait pas prier. Profitant de la fin de l' orage et après avoir longé sur une petite distance la rive droite du glacier, au moment où elle ouvre sa rimaie entre glace et arête du Täschhorn, il s' élance dans les séracs, piolet au poing. Le brouillard s' est levé et permet une bonne visibilité. Sautant par-dessus les crevasses, enjambant les séracs, nous avançons à bonne allure. Le guide taille avec dextérité d' excellentes marches et, soudain, nous sommes délivrés du souci créé par le chaos des glaces: là, tout près, la route est aplanie et rejoint les moraines de plain-pied. Bientôt nous nous décordons, l' aventure est terminée.

Avant de quitter ce bassin du Weingartengletscher je regarde encore les effets de nuages et jeux de lumière dans ces lieux si extraordinairement sauvages. Cette région a un aspect tout à fait « sui generis » que l'on ne trouve pas dans les massifs voisins entourés d' espaces, de vallées habitées, d' alpages. Ici c' est la solitude complète et, selon l' expression africaine: l' homme dans le bled. C' est bien, je crois, ce que recherchent les alpinistes 1

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