Première ascension du Bieshorn par la face nord-est et la Pointe Burnaby.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

par la face nord-est et la Pointe Burnaby.

21 septembre 1924.

Sur la rive gauche de la Viège, de Herbriggen à St-Nicolas, des ravins profonds et sombres ouvrent le flanc de la montagne. Dans l' une de ces gorges se vissent les spirales serrées du rude sentier de Boden. Plus haut, il en sort pour grimper de vire en vire, entre des assises rocheuses étagées en retraits. Les angles en sont si nets et les lignes si droites, si lisses les parois que l'on croirait à quelque travail des humains. Raphaël Lochmatter — il a de l' histoire et de l' imagination — appelle cela les Murs de Babylone. Seuls les anciens exécutaient, m' explique, de tels remparts, indestructibles et gigantesques. A distance, Caspar Mooser ferme la marche. Toujours en retard d' un tournant, ce philosophe s' isole en des méditations profondes.

Une porte à claire-voie, une terrasse herbeuse, et nous voici au chalet de Boden ( 1899 mètres ). C' est la troisième fois de l' été que je trouve ici accueil cordial et gîte confortable. Un vieillard loquace nous reçoit; il se réjouit du revoir, pour lui inattendu. Au crépuscule — hommage au visiteur étranger — sa petite-fille enverra aux échos lointains l' appel de cinq notes soufflées avec effort dans un cor des alpes géant, œuvre grossière d' un artiste indigène.

Trois fenêtres dispensent la clarté à la pièce spacieuse et basse 1 ). Après le souper, sur le plancher net et propre, on étend pour nous de grosses bottes de paille. Avec effort, le vieux escalade son lit haut perché. La fille plonge dans le sien, qui est bas sur pieds. Et chacun de s' offrir au repos. Sauf mon hôte, qui y va de ses histoires: L' occasion de les placer est rare.

« En 1914, commence-t-il, le son du tocsin monta jusqu' au chalet. Le tunnel du Lœtschberg dégorgeait-il sur le Valais surpris les troupes nombreuses de l' ennemi séculaire? Les Bernois à Raron » A ce nom de gloire, le sommeil me saisit.

Peu nombreuses sont les ascensions d' un jour qui comportent une dénivellation de près de 2300 mètres. Au prix d' un bivouac, nous l' eussions pu réduire. Mais de la qualité du sommeil dépend souvent la réussite, et de la qualité du gîte celle du repos. Combien d' expéditions à l' arête de Zmutt ont échoué parce que les alpinistes avaient couché au bivouac de Mummery. Aujourd'hui, c' est de Schönbühl que partent les caravanes: elles ne connaissent plus la défaite 2).A 3 h. 30, départ. Un croissant de lune éclaire de petits pâturages que nous remontons. Il laisse dans l' ombre épaisse les gradins qui les coupent.

Plus haut, sur le seuil plan d' un val pierreux, nous allons le long d' un bisse. Il faut gravir ensuite un contrefort rocheux pour passer dans une combe parallèle. De contreforts en vallées, vers 7½ heures, nous arrivons au pied du glacier d' Abberg. Les éboulis tombés des crêtes d' alentour grossissent sa moraine frontale. La pente du glacier est rapide. En son milieu, court une zone tourmentée, toute de séracs et de crevasses. A l' est, les escarpements du Brunegghorn, à l' ouest, ceux de l' Inner Schöllihorn ( p. 3508 ). Devant nous, au sommet du glacier, s' ouvre le croissant du col de Brunegg. Par la droite, entre les blocs amoncelés, puis sur une troupe facile, nous nous élevons de quelque 200 mètres. Longue traversée ensuite, presque à niveau, dans une paroi roide. A mi-chemin, un couloir cuirassé de glace la fend dans toute sa hauteur. Sous la menace de pierres qu' au de nous le dégel commence à libérer, nous taillons des degrés. Enfin, une vire couverte d' éboulis nous ramène au glacier, juste au delà des séracs. La pente, désormais unie, vient expirer au col ( 3383 m. ). On ne saurait trouver voie plus brève, ni plus sûre. En revanche, le passage des séracs peut être difficile. Il est en tous cas plus long.

Pour qui l' a contemplé du Bruneggpass, le Bieshorn demeure inoubliable. Du col de Bies, l' arête orientale s' élève en élans assouplis pour joindre, vers 4100 mètres, l' arête opposée, qui monte des profondeurs, légère et audacieuse. Nulle symétrie entre ces lignes blanches profilées sur un bleu déjà intense, mais un équilibre compensateur, aux proportions heureuses. La rencontre des arêtes forme la Pointe Burnaby, avant-sommet nettement individualisé, sans nom ni cote sur l' atlas topographique. La Burnaby masque la cime principale, située à l' ouest et en retrait. Le glacier de Bruneggs' étale devant nous. Sa rive méridionale soutient la face nord-est du Bieshorn. Elle nous aveugle, cette face, de l' éclat presque insoutenable d' une chute de 700 mètres. Par places, le reflet métallique de surfaces polies, laminées, d' où, par nappes, la neige a glissé. Ailleurs des cassures fraîches et verticales, ombrées dans le haut par l' auvent d' une poussée de glace prête à s' abîmer. Parfois de miroitantes écailles, imbriquées comme les tuiles d' un toit. Fil ténu, accroché par ses extrémités, une crevasse très longue court haut dans la face. Elle la traverse d' une arête à l' autre. Au-dessous se précipitent parallèles des rainures étroites, sillons luisants et directs. Partout ailleurs la neige adhère à ce versant du Bieshorn. Nous passerons. Un examen attentif nous en convainc. Seule, la zone inférieure oppose des obstacles formidables. Haut d' une centaine de mètres, tout de glace pure, un mur à pic coupe en biais le bas de la pente. C' est une poussée suivie de rupture et d' écroulement qui, sans doute, a laissé cette cassure géante, nette et franche. Sur la surface du Brunegggletscher gisent pêle-mêle les blocs mi-transparents, heurtés et brisés dans la chute. La lumière s' y joue, et parfois s' y décompose.

Voici trois semaines, la grande pente prenait contact sans brutalité avec le glacier horizontal. L' angle de rencontre des deux plans s' atténuait, l ) Nom donne dans la région à la partie supérieure de la branche orientale du glacier de Tourtemagne. L' A. S. ne l' a pas adopté.

21 arrondi en une sorte de compromis. Aussi bien avait-il été décidé que, sitôt tassée et durcie la masse énorme de neige tombée au début d' août, nous viendrions tenter la première ascension directe de cette face.

L' importance du bouleversement allait rendre très difficile une partie de l' escalade qui alors avait paru assurée et même aisée. Le plus léger nuage devant le soleil, toute parole de doute, eussent mué la déception en découragement. Mais le ciel était d' une limpidité absolue, et la température douce. Aucun vent ne soufflait. « Allons toujours jusqu' au pied » fit l' un de nous. Pour découvrir — s' il existait — le point vulnérable du mur de base, il fallait, de toute évidence, s' en rapprocher. Sans doute ne verrions-nous plus alors la pente supérieure, mais ses détails étaient déjà gravés en nos mémoires.

Une courbe régulière, à grand rayon, dont le centre est à notre droite, nous maintient à niveau du col de Brunegg. La neige est favorable. Nous passons sous le Biesjoch; il nous domine d' une centaine de mètres. Maintenant nous suivons le pied de la face nord-est, et avec précision, venons arrêter notre courbe, 700 mètres sous le sommet, en un point où la rimaie longue et droite est tangente à l' arc du cercle décrit.

A l' examen, deux possibilités se présentent de franchir le mur de glace. Il projette ici un bastion à trois faces. Dans une glace verdâtre, le flanc oriental offre un passage peu dangereux, mais raide à l' extrême. Il comportera une taille continue, interminable. Or, il est déjà 10 heures. Les deux tiers inférieurs du côté central sont verticaux. Le long du flanc ouest, à l' ombre du bastion et dans l' axe même de la Burnaby, monte un plan incliné bientôt resserré en couloir. De bonne neige y adhère, où les crampons suffiront. Par cette voie, gain rapide et certain d' une dénivellation d' au moins 50 mètres. Mais il faudra s' élever sous la menace de deux séracs ruineux, tout de guingois, et prêts à s' effondrer. Le soleil les effleure à peine. Une moulure, au-dessus du bastion, projette sur eux son ombre protectrice. Au pied même des séracs, que le sommet du couloir entame tel un coin profondément enfoncé, un quart de tour à gauche nous mettra face au mur de glace du flanc ouest, en un point élevé.

A l' allure la plus vive, Mooser menant l' attaque, nous remontons la pente roide jusqu' à la base rongée des séracs redoutés. Mais l' escalade directe du flanc du bastion s' avère impossible. Nous allons tenter d' y louvoyer. Sur des tronçons de vires, en des semblants de fissures, nous essaierons d' une varappe hasardée.

Au-dessus et tout près de nous, premier objectif, s' ouvre une cavité. Le piolet de Caspar façonne, pour les mains comme pour les pieds, les prises indispensables. Raphaël demeurera dernier dans le trou et s' y ancrera. Rares sont ici les occasions d' assurer la caravane. Nouveau quart de tour à gauche: Mooser entame une traversée à niveau, sur un bombement grenu qu' il aménage en vire.

L' ascension du couloir, du nord au sud, nous avait enfoncés dans les entrailles de la montagne. Maintenant, nous nous en retirons. Le dos tourné au Bieshorn, engagés tous trois sur la vire artificielle, nous allons en sens PREMIÈRE ASCENSION DU BIESHORN.

inverse, du sud au nord. C' est en somme, si l'on ne considère que le parcours horizontal, un retour sur nos pas. Au dièdre d' intersection des flancs ouest et nord du bastion — la ligne de moindre résistance nous y conduit —, nous nous serons rapprochés du point de départ. Avec le gain, toutefois, d' une dénivellation importante. Au delà, dans le flanc nord, se trouve la solution du problème. Du moins, nous l' espérons. Si les deux tiers inférieurs sont à pic, le haut de la paroi, nous l' avons vu d' en bas, doit être praticable.

Dans l' air presque chaud les doigts gourds se raniment à chaque fois que, pour un instant, ils lâchent les encoches distantes, œuvre du prudent Caspar. Un pilier de glace nous arrête. Force nous est de descendre à une vire inférieure. A cet effet, autour d' un glaçon tombé d' un surplomb et qu' a soudé sur place le regel de la nuit, nous doublons la corde de rappel. Comme je dévale le long de la surface ici polie et verticale, mon pied crève soudain un placage très mince et pénètre dans un vide insoupçonné. Malgré l' effort de m' en arracher, le point d' appui de la corde résiste. Au tour de Raphaël. Il évite le piège, et léger, se coule à mes côtés.

Caspar, cependant, avance. A grands coups de piolet, il élargit la vire. Nous allons toucher au dièdre — fort arrondi — qui cache le flanc nord. Ce flanc, rappelons-le, est à angle droit avec l' axe du couloir. Un pendentif de glace, stalactite ajouré, agrémente le passage.

Le piolet s' acharne. A un coup trop efficace répondent soudain — tassement ou début d' écroulementune oscillation, un craquement formidable. Leur origine est sans doute dans l' une des cavités, points faibles de la paroi, sous des masses débordantes dont la pression s' accroît de jour en jour...

Dans l' attente, Caspar s' est immobilisé. Tout coup de piolet — désormais — peut être fatal. Reculer est impossible: au danger de s' approcher de la grotte, s' ajouterait l' obligation de tailler. Le moyen de remonter autrement la section franchie à l' aide de la double corde? Après le dièdre, la masse doit être plus solide, plus homogène. La peur de rebrousser nous le persuade. A voix basse, sans un geste, toutes les chances sont pesées. Nous continuons.

Très courts et prudents, les coups de piolet reprennent. Ils semblent ménager la glace. Pas à pas, lentement, la voie se fraie pourtant. « Plus vite, plus vite », pensé-je à chaque instant. Mais les coups restent mesurés. Dans le geste de Caspar, nulle nervosité; nulle irrégularité dans son rythme. Tant de sang-froid nous sauve. Derrière l' angle arrondi, « le leader » disparaît. La corde file. L' un après l' autre, nous pénétrons en plein soleil, dans le flanc nord du bastion, exactement à point voulu. Si l' inclinaison y est encore considérable, les difficultés n' ont plus rien que d' ordinaire, et nul danger ne les complique. Nous grimpons échelonnés dans une rainure oblique, qui monte en s' évasant. La neige y adhère. Le travail du piolet se fait facile; l' avance rapide. Nous émergeons enfin sur une terrasse spacieuse, doucement inclinée: le sommet du bastion.

A la mesure de son impressionnabilité, chacun de nous rappelle et déforme, dans la halte prolongée, telle impression, tel incident du passage formidable. Notre imagination gardera longtemps le pouvoir d' en ranimer le souvenir. Tout comme sous la cendre le souffle fait rougeoyer la braise. L' alpinisme le plus beau n' est pas cet alpinisme « intérieur » où les ascensions se font par la mémoire? N' importe quand, n' importe où, on les répète à son gré, la paume parfois moite d' émotion.

Plus de 500 mètres nous séparent de la Pointe Burnaby. Au delà de notre terrasse, la pente jaillit très haute. Sa forte déclivité nous apparaît constante. Mais si l' atlas topographique est exact, nous trouverons des paliers. Selon les courbes de niveau, la rampe moyenne n' est pas très forte, et jusqu' ici, le trajet horizontal a été minime.

Vues du col de Brunegg, les arêtes est et ouest représentent, grosso modo, le profil des deux pans d' un toit. D' ici, il en est autrement: nous les voyons d' en dessous.

Au lieu de figurer au zénith l' angle d' un pignon, les arêtes sont jointes en une horizontale unique. Des corniches, dont l' ombre accuse les surplombs, en ourlent la partie droite 1 ). Au fur et à mesure de l' ascension, nous verrons cette ligne s' élever en son milieu, s' abaisser aux extrémités. Et cet angle, lentement, passera de l' obtus à l' aigu. Juste au-dessus de nous, infiniment haut, un bloc de rocher noir déborde: le sommet de la Burnaby.

Pendant 40 minutes, nous nous élevons sans peine. Puis une zone de neige très dure — presque de la glace — nous oblige à tailler. A plusieurs reprises nous rencontrerons cette consistance intermédiaire, qui atteste une phase de transformation.

A 12 h. 30 déjà, nous arrivons à la grande crevasse qui traverse toute la face. Exactement dans l' axe de notre route, la Fortune a jeté le pont nécessaire. Ni à gauche, ni à droite nous n' en voyons d' autre 13 heures, après le passage d' une deuxième crevasse plus étroite, l' inclinaison s' accentue. Mais il y a compensation: La neige est de la meilleure qualité et, d' un seul coup, la pointe du pied y creuse sa marche. Les uns droit au-dessus des autres, nous avançons comme sur une longue échelle. C' est la première fois que je vois oser, sans le moindre danger, l' escalade en marche simultanée d' une section aussi raide. Presque malgré nous, le piolet pénètre profond et pour le retirer l' effort est fatigant. Un mouvement de rotation pare à cet inconvénient. Grâce à cette torsion, la coupe ovale du manche donne un peu de jeu.

Nous sommes à niveau de la plus basse des corniches de l' arête occidentale. Celle-ci paraît maintenant s' élancer parallèle à la droite que nous suivons. L' illusion d' optique est saisissante. De la terrasse du bastion n' avons pas tout à l' heure vu cette même arête sous l' aspect d' une ligne horizontale? Le bloc du sommet a fort grossi, mais il est distant encore

Derrière la ligne de faîte, le soleil disparaît. Il n' est que 13 ½ heures. D' après ces données, que l'on imagine la déclivité de la partie supérieure de ce versant. La chaleur est à peine atténuée par l' ombre, si bienfaisante à nos yeux fatigués. A l' orient, dans le ciel pur, se dressent le Tœschhorn et le Dom. Rasant la pente, nos regards s' y attacheront souvent. Bien au-dessous flamboie la dépression profonde du col de Bies. A sa gauche s' élève le Brunegghorn ( 3846 m. ). Nous le dépassons à peine. Sans répit, la grimpée se poursuit. Si le Brunegghorn tarde à s' abaisser, notre patience lassée trouve à l' opposé un réconfort: les corniches de l' arête ouest, plus rapprochées, permettent un contrôle très serré de nos progrès. L' une après l' autre, elles plongent sous l' horizontale.

Sur le glacier de Brunegg, la trace de nos pas, d' un noir bleuté, allonge une courbe régulière. Si régulière que vue ainsi, à vol d' oiseau, l'on dirait une courbe de niveau inscrite sur un atlas en couleur par quelque cartographe artiste. Malgré l' ombre, dans le précipice qui se dérobe à sa base, le pointillé des degrés se distingue nettement. Cependant il est malaise de différencier les parties roides des zones peu déclives. L' impression vertigineuse contredit l' angle moyen d' inclinaison de ce versant du Bieshorn. « Blagueurs, ou poltrons » rectifierait l' atlas topographique, alors qu' en nous tout vibre de l' effort accompli, du danger surmonté. ( Qu' eût indiqué le clinomètre Ayrel Weiss ?) C' est maintenant la glace pure que dissèque le piolet de Caspar. Sous la grêle des projectiles cristallins, j' agrandis les degrés. Des moulures nous cachent un temps l' arête orientale. Quand nous la revoyons, elle s' est fort rapprochée. Aussi bien est-ce enfin dans la pointe extrême du pignon que nous grimpons.

Ténus et rapides, des brouillards passent sur la crête. Quelle menace contiennent-ils? Je pense à la date critique: l' équinoxe; à la chaleur accablante. Mais il est trop tard: rien ne nous arrachera la victoire. Et comme s' ils l' avaient compris, les brouillards se résorbent dans un bleu plus intense.

Encore une fois de la neige compacte et adhérente. « Dix minutes, dame Caspar, et nous l' avons. » Presque aussitôt, la glace reparaît ( 14 h. 15 ). Jamais elle n' a été plus dure. Et la déclivité s' accroît: l' équation, hélas, est en défaut. Le rocher du sommet presque à portée, le Brunegghorn enfin très affaissé, nous narguent et nous défient. Les coups de piolet — cinquante par degré — se font furieux. Il faut gagner du temps, adopter pour cela une méthode d' exception. Tandis que je m' immobilise, le « leader » entaille la pente d' encoches distantes. Sitôt à bout de corde, il creuse une marche vaste et concave, s' y campe et nous assure. Le piolet mord à peine. D' un degré à l' autre l' effort menace l' équilibre: j' empoigne le filin. Caspar est un géant, et pour le suivre, il faut s' écarteler. Par quatre fois la manœuvre se répète. A 15 h. 10, nous sortons soudain de l' ombre. « Jetzt haben wir dich, du Satan. » Ainsi salue Caspar la Burnaby conquise

A tour de rôle, nous nous penchons. Le regard descend sur l' immense face vaincue. L' échelle de nos pas s' y suspend, parfois interrompue. Puis il suit l' arête orientale aux bonds hardis. Elle peut être mauvaise. Knubel, dont la vitesse est connue, m' a confié y avoir peiné une fois cinq heures. C' était à la descente. Arrivé du Weisshorn par l' arête nord, il venait pourtant, ce même jour, de donner un témoignage presque incroyable de son allure: à onze heures déjà, il avait traverse le sommet du Bieshorn.

Tout autre, l' arête occidentale. Tel un décor de théâtre pour le spectateur, elle ne présente qu' un côté unique. En somme, elle figure l' intersection du versant nord-est de la Pointe Burnaby et de la branche ouest du glacier de Tourtemagne, qui s' élève jusqu' à nous.

D' ici, le Bieshorn est sans prestige. Il lui manque la tourmente furieuse, vrai blizzard arctique, qui, voici trois semaines, nous en rendit l' accès presque impossible. Dix minutes suffisent à cette conquête facile.

Tout près de Zinal, comme la nuit montait, Raphaël nous égara en des pentes boisées abruptes. Jurons et blasphèmes, dans le noir, naquirent de cette varappe irritante.

Ainsi s' acheva la traversée du Bieshorn. Elle avait duré seize heures.

Paris, 15 janvier 1926.E. / ?. Blanchet.

Voir dans l'«Echo des Alpes » de 1915 — face à la page 177 — une vue du Bieshorn. On distingue fort bien, à gauche, la Pointe Burnaby, son avant-sommet. A l' ombre, la face NE, dont la partie supérieure est cachée par l' arête ouest, ensoleillée. Tout à gauche descend l' arête orientale. De la selle entre la Burnaby et le Bieshorn, abaisser une droite: elle indique, grosso modo, le haut de la route de Zinal. Page 177 et suivantes, intéressante narration de M. Kurz, d' une ascension hivernale au Bieshorn — à ski — par cette voie.

E. R. B.

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