Première ascension du Mont Vancouver (Alaska)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Adaptation française d' après une causerie radiophonique de Noël Odellx Avec 2 illustrations ( 88, 89 )

C' est en 1741 que le célèbre navigateur Vitus Behring, croisant au large des côtes de l' Alaska, aperçut au nord-est une haute barrière de montagnes neigeuses. Il en baptisa la plus haute sommité Mont St-Elias, d' après le saint patron du jour. La chaîne s' étend en bordure du Pacifique sur une longueur de près de 300 km. et sa ligne de faîte marque la frontière entre l' Alaska et l' Etat canadien du Youkon. Certains géographes ont donné à cette chaîne le nom d' Alpes St-Elie; mais bien plus que les Alpes, c' est l' Hima qu' elle rappelle par l' étendue et l' importance de son système glaciaire. Où, en effet, sauf dans l' Himalaya et quelques rares autres massifs, pourrait-on admirer des sommités comme le Mont Fairweather, élevant ses parois d' un seul élan du niveau de la mer à 4665 m .; ou bien le Mont St-Elie, dressant ses vastes flancs au-dessus de l' immense glacier Malaspina dont le front va baigner dans la mer; ou enfin, un peu plus au nord, le Mont Logan, 6050 m ., le plus haut sommet du Canada. Les difficultés, elles aussi, sont à l' échelle himalayenne plutôt qu' alpine, à cause des distances énormes, des voies d' accès malaisées, du climat extrêmement capricieux, si ce n' est franchement détestable.

Ce n' est qu' en 1897 que le Mont St-Elie fut conquis, au prix de fatigues inouïes, par la fameuse expédition du duc des Abruzzes. La seconde ascension n' eut lieu qu' un demi-siècle plus tard, en 1946. Le Mont Logan fut conquis en 1925. Le Mont MacKinley, 6180 m ., le plus haut sommet du continent nord-américain, après une « fausse » conquête par l' imposteur Cook, fut réellement vaincu en 1913.

Toutefois, bien des cimes de ce massif attendent encore la visite de l' homme. Jusqu' à l' an dernier, le Mont Vancouver, 4816 m ., restait le plus haut sommet vierge du continent nord-américain; aussi son ascension figurait-elle comme point secondaire dans le vaste programme d' une campagne de recherches et d' explorations organisée par l' Institut arctique de l' Amérique 1 Nous exprimons au Dr N. Odell, professeur de géologie à l' Université d' Utago ( Nouvelle-Zélande ), nos meilleurs remerciements.

du Nord, et qui s' est poursuivie durant les deux étés 1948 et 1949. Cette « opération », connue sous le nom de « Project Snow Cornice », était placée sous la direction de Walter Wood, directeur de l' Institut arctique et à l' époque président de l' American Alpine Club. Son champ d' action était le vaste bassin du glacier Seward, qui s' étend sur plus de 2000 km2 à l' intérieur de la chaîne du St-Elie. Les recherches portaient sur presque toutes les branches des sciences: climatologie, géologie, glaciologie, botanique, zoologie, etc. C' est là qu' en juillet 1948 Noël Odell fit la découverte de « vers de glacier » ( voir Les Alpes, 1950, p. 154 ).

L' Institut arctique possède son avion transporteur, un Norseman, avec un pilote d' une habileté exceptionnelle. De l' aérodrome de Yakutat, Morris King transporta le matériel et les membres de l' expédition sur le glacier Seward où le camp de base fut établi sur un rognon rocheux — nunatak — qui perce la carapace glaciaire, à 2000 m. d' altitude, non loin de la base du Mont Vancouver. En 1948 une maisonnette préfabriquée y avait été parachutée en 27 lots; les explorateurs la retrouvèrent en parfait état en juillet 1949: elle avait admirablement résisté aux effroyables tempêtes de l' hiver arctique.

Pour des alpinistes, quel que soit l' intérêt des travaux scientifiques dans lesquels ils sont engagés, la présence toute voisine de hautes cimes, au surplus encore vierges, est un véritable défi; c' est un appel auquel ils résistent difficilement. Déjà en 1948 un groupe de quatre grimpeurs sous la conduite de Walter Wood avait fait une tentative au Mont Vancouver; ils avaient du abandonner à 4000 m. environ, chassés par le mauvais temps; mais la conquête de cette magnifique sommité figurait de nouveau au programme de la saison de 1949.

Ayant devant nous des tâches importantes de travaux topographiques, glaciologiques et géologiques, nous estimâmes qu' il fallait répondre sans tarderà l' appel du Mont Vancouver; en outre, pour gagner du temps, il fut décidé d' utiliser notre avion. Les proportions de la montagne sont gigantesques; des reconnaissances préalables avaient montré que l' attaque devait se faire par la grande arête ouest. Morris King fut chargé de parachuter des colis de vivres et des objets d' équipement sur certains points de cette arête, aux endroits les plus propices pour l' installation de camps. La mission était doublement difficile, car elle exigeait de l' avion qu' il dépasse son plafond de vol; Morris King fut à la hauteur de sa tâche et prouva son habileté en déposant vivres, tentes et fourneaux sur une étroite arête, dans le voisinage du site présumé pour les camps I et III, à 2600 et 3900 m.

Le 28 juin 1949, cinq d' entre nous quittaient à ski, lourdement charges, le camp de base ( 2000 m .) et remontaient le glacier pendant environ 7 km. Laissant les skis au pied de la montagne, nous gravîmes d' abord une côte rocheuse rayée de raides couloirs neigeux pour atteindre une haute baie du glacier que nous avions choisie pour le camp I. Malgré le brouillard et les bourrasques de neige, nous n' eûmes pas trop de peine à repérer la caisse parachutée, grâce à une banderole rouge fixée au signal indicateur, et les tentes furent bientôt dressées. La neige ne cessa de tomber de toute la nuit.

Le mauvais temps se prolongeant le lendemain, Walter Wood et Hains-worth redescendirent au camp de base pour quérir des vivres supplémentaires et lancer un message par radio. Le jour suivant, les trois qui restaient s' en furent reconnaître l' arête ouest, qui se dressait abrupte juste au-dessus du camp. Elle était par endroits ourlée d' énormes corniches, ce qui exigeait de notre part une extrême attention, pour éviter d' engager la cordée sur ces masses traîtresses. Venait ensuite un ressaut, un mur de glace haut de 140 m. qui constitua la principale difficulté technique de toute l' ascension. Il fallut d' abord tailler des marches dans la glace, puis, plus haut, marquer des pas avec le pied et le crampon dans la neige extrêmement raide. Ce ressaut surmonté, nous y fixâmes une corde de 150 m. pour assurer et faciliter notre descente.

Peter Wood, un des membres de la caravane, s' était blessé à une main quelques jours auparavant; la plaie s' envenimait maintenant à tel point qu' il dut renoncer à poursuivre. La caravane réorganisée, comprenant Walter Wood, William Hainsworth, Bob McCarter et moi-même, quitta le camp I le 1er juillet pour donner l' assaut final. Nous n' étions pas en route depuis longtemps que W. Wood s' arrêta, en proie à de violentes nausées. La veille, alors qu' il remontait au camp avec une charge, un estagnon de benzine mal fermé s' était répandu dans tout le paquetage et l' avait littéralement empoisonné de vapeurs de pétrole. Ce fut vraiment pour lui, notre chef et l' inspira de toute I' entreprise, une véritable tragédie d' être force d' abandonner au moment décisif, de devoir retourner au camp et de renoncer à cette magnifique « première ». Il fut remplacé par Bruce Robertson de Toronto, médecin de l' expédition et membre de l' Alpine Club du Canada. Je le connaissais depuis 1947, où nous avions fait ensemble une belle ascension près de Jasper, dans les Rocheuses canadiennes. La caravane est formée maintenant de deux Américains et de deux Anglo-canadiens, bien décidés à mettre en œuvre toute notre expérience montagnarde et toutes nos énergies pour atteindre le sommet.

Poursuivant l' ascension le long de l' arête ouest, nous trouvâmes à 3150 m. une plateforme favorable pour l' établissement du camp II; mais les opérations de bivouac furent rendues difficiles par un vent glacial qui balayait la crête. Ce vent ne fléchit pas de toute la nuit, martelant la tente de ses coups et empêchant tout sommeil. Il s' adoucit toutefois un peu vers le matin, et le 3 juillet l' ascension put continuer le long de l' interminable arête, le plus souvent sur des pentes raides de neige ou de glace, avec de courts passages sur des rochers enneigés. A 18 h. 45, nous étions parvenus sur les flancs de l' Institute Peak, qui n' est qu' un satellite, un avant-sommet dressé sur l' arête du Mont Vancouver. C' est ici que nous devions trouver la dernière caisse parachutée, avec des vivres et une autre tente. Nous la découvrîmes au dernier moment, à demi-ensevelie dans la neige sur une pente de 37 degrés, au bord de la lèvre supérieure d' une profonde crevasse on elle aurait facilement pu être engloutie. Tandis que les uns récupèrent la caisse, les autres piochent la glace pour aménager une plateforme pour la tente. Le froid est si mordant qu' avant que ce travail soit terminé, l' un de nous subit de fort méchantes gelures. Un bon repas chaud préparé sur notre fourneau Colman nous remet en forme, et nous nous glissons bientôt dans nos sacs de couchage pour essayer de goûter le médiocre sommeil intermittent des hautes altitudes.

Le lendemain 4 juillet nous sommes enveloppés de brouillard; rien à faire de toute la matinée, sinon attendre, patiemment. Le temps s' éclaircit un peu dans l' après, ce qui nous permit de monter au sommet, encore inviolé, de F Institute Peak. A peine sommes-nous de retour au camp que le Norseman passe sur nos têtes pour nous transmettre un message. Nous sûmes plus tard que nos camarades du camp de base avaient eu l' impression que le temps était suffisamment beau pour gravir le Mont Vancouver au lieu de l' Institute Peak. Quant à nous, nous étions d' un avis tout différent.

Le 5 juillet, nous nous éveillons sous un soleil pâle qui filtre à travers des nuages éparpillés; mais le sommet du Vancouver reste masqué. Vers 7 heures, en deux cordées, nous quittons le camp III et longeons le flanc nord de l' arête jusqu' à une selle, à 4000 m. environ. De là nous poussons vigoureusement en avant sur les 600 derniers mètres de la pente finale. Tandis que nous taillons des marches sur une raide pente de glace, une éclaircie nous laissa entrevoir le sommet Ce ne fut qu' un instant; le rideau se referma et le reste de la grimpée se fit dans un brouillard opaque, glacial, chassé par le vent. A 15 heures nous touchons le sommet, enchantés d' avoir le Mont Vancouver sous nos pieds, mais déçus dans notre espoir de jouir de la vue et de surveiller le pays. Nous étions particulièrement désireux de comparer l' alti du sommet nord-ouest où nous étions, avec celle du sommet sud-est. D' après nos travaux photogrammétriques et des vues aériennes, nous étions arrivés à la conviction que le pic ouest dépassait le point est d' une trentaine de mètres. Le brouillard ne nous permit malheureusement pas d' en faire la preuve supplémentaire au moyen de la planche à niveau.

Nous ne restâmes qu' une demi-heure au sommet. En tant que géologue de l' expédition, il était de mon devoir de rapporter des échantillons des ultimes rochers. Pour cela, mes compagnons durent me descendre à la corde sur le flanc nord, très abrupt, du cône sommital. Là, dans le vent coupant et sous les rafales, je réussis à écréter quelques morceaux d' un bloc de gneiss très dur, roche constituante de la plupart des sommités de la chaîne côtière, de la Colombie britannique à l' Alaska.

Le retour s' accomplit sans accident. Ce fut une caravane à la fois fatiguée et heureuse qui rallia le camp III ce soir-là, après quatorze heures de marche soutenue. Il fallut encore deux jours de travail pour achever la descente de cette montagne gigantesque et difficile, en ramenant tout ce qu' il nous fut possible d' emporter des camps supérieurs.,,, Adapte par L. S.

L' alpinisme ne saurait vivre que de problèmes techniques; il faut le sentiment profond de la nature alpestre.

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