Première ascension du Tour Noir (3 août 1876)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( 3 août 1876. )

Par Emile Javelle.

Nous étions quatre, tous quatre aguerris et bien déterminés à vaincre; mes trois compagnons étaient M. Turner, jeune Anglais qui avait fait ses preuves, Joseph Mooser, 1e guide bien connu de Zermatt, et François Fournier, de Salvan, excellent grimpeur en sa qualité d' habile chercheur de cristaux. Nous arrivions des Alpes Graïes, où nous venions de faire une campagne qui nous avait accoutumés à la victoire.

Le col vaincu, nous nous tournons vers notre pic. Il était là, tout près; nous n' en étions séparés que par une courte et facile arête. Pourtant, qui eût reconnu ici la svelte aiguille qu' on voit des bords du Léman? Nous étions maintenant devant une tour informe, une lourde tour de deux cents mètres, penchée de tout son incalculable poids sur le glacier d' Argentière, qu' elle menace. Dans cet air si pur, ses belles roches d' un gris fauve, illuminées par le soleil, devenaient éclatantes et se détachaient crûment en lumière sur le bleu foncé du ciel. Rien n' est fier, rien n' est fort comme ces granits quand on les voit ainsi de près, dressés et suspendus dans les airs malgré leur poids énorme. On dirait qu' ils se sont soulevés d' eux; et lorsqu' on rampe, à leur pied, lorsqu' on touche de ses pauvres petites mains leur formidable rudesse, il semble qu' on se promène sur la carapace de quelque énorme monstre endormi.

Nous n' en avions que trop bien jugé d' en bas, l' arête sud du Tour-Noir, celle devant laquelle on arrive, est inaccessible: elle monte brusquement par gradins de dix ou vingt mètres, dont plusieurs sont en surplomb. Une reconnaissance poussée sur le revers d' Argentière nous prouva bien vite que ce côté était impraticable également. De toute nécessité il fallait traverser la face orientale, c'est-à-dire presque un mur.

On a souvent des surprises dans les grandes ascensions. Cette fois, il nous en était réservé une très heureuse: ce terrible mur se trouva fort commode à traverser; juste à hauteur voulue, une sorte de vire faite, il est vrai, bien plus pour des sabots de chamois que pour des souliers de montagnards, nous traçait un passage dans toute sa largeur; je ne me rappelle guère avoir traversé plus commodément un aussi vilain précipice. La paroi tombe directement par un saut de huit cents mètres sur le glacier de Laneuvaz. Elle doit être constamment labourée par des avalanches de pierres, car, dans la partie que nous traversons, tout est brisé avec une effrayante violence; partout on voit les angles tranchants et l' éclat blanchâtre de la pierre fraîchement cassée, dans tous les creux, des amas de poussière et de menus débris. Les secousses répétées de ces avalanches ont fissuré la montagne jusque dans ses entrailles; pas un roc qui tienne; les saillies que vous voulez saisir vous restent à la main.

Nous passons lestement, ne jetant qu' un rapide coup d' œil sur ce précipice de Laneuvaz, qui vaudrait cependant bien la peine d' être contemplé un moment. La pente traversée, autre surprise: nous nous trouvons sur une belle arête, faite de rochers aussi solides que ceux de la face étaient chancelants, mais si escarpée que par endroits c' est une véritable échelle.

Alors — ô délicieux souveniralors commence la grande gymnastique aérienne, la vertigineuse grimpée comme aux flèches de Strasbourg; alors viennent ces émouvants passages, où, suspendu sur mille mètres d' abîme, l'on tient du bout des doigts, du fin bord de la semelle à de simples rugosités du granit qu' on ne peut appeler des saillies, mais pourtant si solides et si sûres qu' avec un peu d' habitude on est absolument certain de ne pas tomber. Et se prenant corps à corps avec ces rudes et fiers rochers, on se suspend, on se hisse, on se tord dans des attitudes qui eussent fait la joie de Michel-Ange; de temps en temps on regarde entre ses pieds, ou l'on penche la tête par-dessus son épaule pour contempler les profondeurs, tandis qu' en soi-même on bénit le ciel d' avoir les membres souples, le pied sûr, la tête libre de vertige, et de pouvoir se livrer sans peur à cette enivrante et incomparable gymnastique.

Ah! les beaux moments, et l' indicible plaisir! L' oiseau peut-il bien avoir autant de jouissance à voler que l' homme à grimper ces audacieux campaniles? Quand je songe à ces escalades, je ne puis m' empêcher de les considérer comme les plus belles heures de mon existence. Peut-être dois-je l' avouer à ma honte, mais rien en ce monde ne m' a donné une joie aussi vive et aussi franche que ces grimpées sur de beaux granits, à dix mille pieds dans les airs; jamais je ne me suis senti plus complètement heureux que lorsque, avec deux ou trois solides et braves compagnons, je chevauchais, comme au Tour-Noir, à califourchon entre deux précipices, sur quelque arête bien terrible.

C' est parfaitement insensé, j' en conviens; et avec un tel amour du monde sauvage, je me sens bien peu digne des bienfaits de la société. Mais aussi pourquoi donc sommes-nous condamnés à passer une si grande part de notre existence dans nos cages ridicules? Qu' en aurait-il coûté à la nature de s' ar de manière que notre civilisation pût se développer, non tout à fait dans les airs, comme la Cité des oiseaux d' Aristophane, mais dans ce monde brillant des hautes cimes? Ne pensez-vous pas que, devant ces grands horizons, dans cet air si limpide, cette lumière si franche, et au milieu de tant de choses pures et fortes, l' homme n' aurait jamais pu devenir mauvais?

Il y a là du moins une question à soumettre aux philosophes, surtout à ceux qui pensent avec le précepteur de Candide que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que la nature ne nous a donné que des instincts conformes à nos besoins. Pourquoi donc a-t-elle mis dans le cœur de tant de malheureux un si invincible amour pour ces hautes cimes, où elle nous interdit de vivre?

Pour l' heure, sans chercher à résoudre ce difficile problème, nous étions tout à la joie de l' escalade, et nous grimpions avec d' autant plus d' ardeur que nous étions sûrs de tenir le bon chemin Pourtant, au moment d' atteindre les derniers rochers de l' arête, nous eûmes une courte angoisse: trois sommets surgirent à la fois devant nous! le Tour-Noir avait trois sommets! Qui l' eût supposé à le voir de loin! Et s' ils étaient séparés par des brèches profondes et infranchissables! si l'on ne pouvait atteindre le plus élevé! Allions-nous peut-être échouer piteusement à quelques pas du but? On a aussi de ces surprises à la haute montagne. Mais non, les trois sommets étaient à nous; des arêtes faciles les reliaient l' un à l' autre; un dernier et joyeux élan nous réunissait bientôt tous les quatre sur le faîte suprême du Tour-Noir.

Il faut bien, n' est pas, que l' antique poésie soit absolument morte dans nos pauvres âmes modernes pour qu' en un moment pareil il ne se soit encore trouvé personne qui fit éclater un de ces hymnes pleins d' un beau délire, tel qu' en savaient chanter les poètes primitifs. Tout notre lyrisme ne sut, hélas! se traduire que par un échange de fortes poignées de mains, et par des cris sauvages, des iodler insensés qui durent effrayer les chamois jusque dans leurs plus profondes retraites.

Notre victoire était complète, et la cime, étroite arête brisée à demi couverte de neige, était absolument vierge de tout vestige humain. ( Extrait de « l' Echo des Alpes », 18S2. )

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