Première ascension hivernale des surplombs de Furggen

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par R.M.onty et J. Fuchs Pâques 1948 Avec 4 illustrations ( 46—49 ) C' est sans beaucoup d' entrain qu' à 11 heures du matin nous quittons le cabane du Hörnli. Bien que le soleil soit déjà chaud, un vent froid nous rappelle que nous ne sommes encore qu' au mois de mars. Très vite, pour éviter des rochers passablement enneigés et rébarbatifs, nous quittons le sentier et montons en droite ligne. Le gel revient à mesure que les difficultés s' accroissent. A midi, nous dînons sur une dalle bien abritée et, la douce chaleur du soleil nous gagnant, ce n' est que deux heures plus tard que nous nous remettons en route. Pourtant, rien ne presse, et nous laissons le sentier à plusieurs reprises, irrésistiblement attirés par de belles dalles ou quelque autre passage intéressant, si bien qu' il est 17 heures lorsque nous atteignons Solvay. Depuis une bonne heure le refuge est dans l' ombre, et il y fait déjà très froid. A l' aide de nos gourdes-réchauds, nous nous préparons de l' ovomaltine chaude. Puis, pour me réchauffer, je déblaie à la pelle la neige qui a envahi une bonne partie du refuge. Ceci fait, c' est avec hâte et un certain soulagement que je m' enfouis sous une pile de couvertures.

5 heures! Le froid commence à se faire sentir et nous regrettons un peu de ne pas avoir emporté nos sacs de couchage en duvet. Rapidement, nous nous levons. Il fait très froid, et tout ce qui pouvait geler a gelé. Dans le refuge, nous nous encordons avec notre « nylon » de 30 m. mise à double.

5 heures trois quarts! Départ! Tout de suite, nous nous engageons dans la face est. La neige est en bonnes conditions: de la poudreuse croûtée par le soleil. Simplement, avec les pieds, nous creusons de bonnes et solides marches et l' unique petit piolet de vaiappeur que nous avons emporté est superflu.

Peu à peu, le jour pointe. A l' est, le massif du Mont Rose se découpe sur un ciel d' un rouge encore sombre s' empourprant de minute en minute. Le lever du soleil à 4000 mètres est vraiment une des plus belles merveilles que l'on puisse admirer. Le spectacle est tellement grandiose que, pour un instant, nous oublions la situation précaire dans laquelle nous nous trouvons. Tout à coup, une boule rouge surgit, et tous les sommets, les uns après les autres, s' illuminent.

Déjà nous atteignons la nervure médiane qui coupe la paroi en deux parties bien distinctes, et tout de suite nous nous apercevons que la partie va devenir sérieuse. Les dalles sont recouvertes d' une épaisse couche de neige poudreuse. J' admire avec quelle sûreté Monty dégage les prises. Il déblaie de gros paquets de neige et progresse avec une précision et une rapidité étonnante. Au fur et à mesure que nous avançons, la neige diminue pour faire place à de belles dalles sèches que nous traversons en montant sensiblement. Nous passons sous un grand gendarme très caractéristique et traversons le grand couloir bien connu pour ses dangereuses chutes de pierres. Mais à cette époque, tôt le matin, nous le traversons sans être inquiétés par ces maudits projectiles. Des rochers faciles, quoique un peu délités, nous conduisent jusqu' à l' Epaule de Furggen.

Nous faisons une petite halte et nous nous préparons pour la grande aventure. Nous sortons nos marteaux et Monty accroche un jeu de six pitons à sa cordelette de buste.

Nous attaquons l' arête directement de face. Une première cheminée assez délitée, terminée par deux surplombs très difficiles et nécessitant deux pitons d' assurage, nous fait gagner une quarantaine de mètres. Nous empruntons ensuite une seconde cheminée d' une longueur de corde et de difficulté moyenne; puis, un gros surplomb qu' il est impossible de prendre de face nous barre la route. Nous partons donc sur la droite où une vire horizontale de quelques mètres nous ramène dans la face est. Nous grimpons de quelques mètres à la verticale et un nouveau surplomb nous arrête. Deux possibilités s' ouvrent devant nous: 1° regagner l' arête par une vire très peu engageante; 2° à l' aide de pitons, forcer le mur surplombant d' une vingtaine de mètres qui se trouve au-dessus de nous. Le passage en serait ardu, mais après nous pourrions considérer les difficultés comme terminées, car nous nous trouverions sur l' arête, au sommet du grand ressaut vertical. Pendant que nous délibérons, le soleil se cache derrière l' arête, et malgré nos cagoules caoutchou-tées, le vent glacial se fait durement sentir. Traverser à l' horizontale pour rechercher le soleil nous semble donc préférable. Après avoir enlevé son sac, Monty s' engage le long de la vire formée par des dalles étroites très inclinées et démunies de prises. Il plante un second piton d' assurage, observe le chemin et étudie longuement chacun de ses mouvements. Il progresse très lentement et plante encore plusieurs fiches d' assurage. Le passage doit être d' une extrême difficulté, car je sais que Monty n' a pas l' habitude d' hésiter et de mettre plus de pitons qu' il n' est nécessaire. Enfin il disparaît derrière l' arête; d' in minutes s' écoulent sans que la corde ne bouge. Serait-il impossible de passer plus loin? Des coups de marteau résonnent; brusquement, la corde avance d' un bon mètre; puis de nouveau des bruits de ferraille et l' ordre me parvient d' accrocher les sacs à la cordelette. C' est la première fois que dans les Alpes, nous sommes contraints à cette manœuvre. Les sacs ont disparu et c' est à mon tour de franchir ce passage long d' une quinzaine de mètres et extrêmement délicat. Dans des positions bravant toutes les lois de l' équilibre et tenant uniquement par l' adhérence de mes vibrams, je retire non sans peine quatre pitons; le dernier doit être abandonné. Après avoir passé l' angle, je dois encore franchir un surplomb pénible et délicat où, pour la seule fois de la journée, la corde m' est d' une aide précieuse. Nous profitons d' une dalle relativement plate et recouverte de peu de neige pour faire une halte. Nos gorges sont desséchées, mais hélas, nous n' avons que de la glace dans nos gourdes. Il est 11 heures. Nous fondons de la neige et essayons en vain de prendre quelque nourriture. A midi, nous repartons. La suite s' annonce bien, car il semble que les grosses difficultés sont derrière nous. De belles dalles nous livrent un passage sur la gauche; un rétablissement très délicat et particulièrement exposé nous mène sur un joli petit balcon assez plat; nous sommes juste au-dessous du grand surplomb bien visible de Zermatt. Malgré le soleil, la bise nous mord les doigts sans pitié. A gauche du balcon, un petit dièdre coupé par une grosse pierre nous permet par une hasardeuse opposition de nous élever de quatre à cinq mètres. Puis, ce sont des dalles suivies d' une tache de neige qui nous permettent de progresser rapidement. Nous nous trouvons maintenant dans la face sud à quinze ou vingt mètres de l' arête. Une belle dalle bien ensoleillée et à l' abri du vent est l' occasion de faire une seconde halte de vingt minutes. Une plaque de rochers légèrement surplombante, munie de bonnes prises, nous conduit au pied d' une cheminée coupée de gros blocs très instables. Après avoir planté deux pitons d' assurage, Monty s' élance avec l' audace et la prudence qui le caractérisent. D' un coup d' œil, il se rend compte si un bloc d' aspect peu rassurant supportera son poids. Avec une force d' hercule, une souplesse et une légèreté de félin, il progresse très rapidement. Lorsque c' est mon tour, j' hésite, mais je sais pourtant que ces blocs instables ont soutenu le poids du leader. Par une cheminée longue de dix mètres, très délitée et très enneigée, nous regagnons le fil de l' arête, trente à quarante mètres au-dessus du grand surplomb.

C' est alors une succession de dalles faciles, coupées de petits murs qui nous permettent une dernière fois de contempler ce vide toujours plus impressionnant. Après une demi-heure de varappe facile, où nous pouvons marcher ensemble, nous atteignons le sommet à 15 h. 45 exactement.

Le soleil baisse. La vallée de Zermatt et l' Italie sont recouvertes d' une mer de brouillard houleuse, et la bise est tombée. Pendant une bonne heure, nous restons au sommet, muets d' étonnement devant ce monde chaotique de pics fait de glace et de roche, mais aussi muets d' étonnement en pensant aux dix heures d' efforts et de tension nerveuse que nous venons de vivre. Ce Cervin me hante depuis de si longues années que j' ai peine à croire de l' avoir gravi. Avant de redescendre, je fixe solidement à la croix le foulard de soie que Monty s' était promis de faire flotter sur le sommet.

Puis, c' est la descente, la pénible et monotone descente: des dalles... des escaliers... des cordes... de longues barres de fer fichées dans le rocher... et de nouveau des dalles... des escaliers... Le brouillard est monté jusqu' à 3800 mètres environ. De cette masse cotonneuse émergent encore quelques sommets roses, puis violacés, au fur et à mesure que le soleil décline. L' ombre du Cervin se dessine sur cette lourde mer; le phénomène est saisissant, car l' ombre grandit de minute en minute, nous écrase... Nous nous sentons bien petits, accrochés au flanc de ce colosse.

A 19 heures, nous atteignons Solvay. Tout en m' endormant, je revois défiler devant mes yeux fatigués et déjà clos les événements de cette inoubliable journée, si riche en sensations fortes et qui n' est déjà malheureusement plus que souvenir.

Pour cette ascension, nous nous sommes encordés avec une corde « nylon » de 30 mètres, 9 millimètres de diamètre, mise à double. Je dois dire qu' elle nous a donné entière satisfaction et que, surtout pour une hivernale, elle est nettement préférable à une corde de chanvre. Bien que nous l' ayons traînée dans la neige et sur des dalles où l' eau ruisselait, elle est restée sèche jusqu' à la dernière minute et n' a, par conséquent, pas gelé.

Horaire: départ Solvay 5 h. 45 rejoint voie normale 7 h. 30 Epaule 8 h. 45 à 9 h. 15 rejoint arête14 h. 30 sommet15 h. 45

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