Premiers problèmes: choisir!

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

au Prof. Dr h.c. ing. Ed.Imhof, qui a choisi avec beaucoup de soin l' équipe des savants et a délimité ses tâches; au CC de Coire, qui a rédigé et diffusé les nouvelles de l' expédition et pris soin de mettre en valeur les résultats obtenus par elle; enfin à tous les membres du CAS pour leur soutien moral et financier, et à toutes les firmes comme à tous les particuliers qui ont contribué à assurer les bases de notre entreprise ou par des dons ou par de généreuses réductions de prix.

Robert Wenck, ancien Président central

Premiers problèmes: choisir!

PAR RUEDI SCHATZ Comment une expédition prend-elle forme? Problème complexe aux inconnues nombreuses. Le plan naît à parts égales de rêves et de spéculations clairement conduites. Mais le rôle le plus important revient, je crois, aux rêves aventureux, romanesques ou romantiques. Quelle est donc la force qui lance une expédition dans un monde étranger? N' est pas, dans chacun des participants, la passion de vivre une aventure inconnue et lointaine? A l' origine il y a cette passion; elle seule fait d' un homme le membre d' une expédition. Plus tard seulement on cherche un but. Et plus tard encore apparaît le souci de greffer sur cette entreprise d' autres visées « raisonnables ».

Il en fut ainsi pour nous. L' esprit d' aventure nous habitait encore, en dépit des années et des obligations de l' existence qui auraient dû, semble-t-il, le tuer depuis longtemps. Chez moi, il y avait tout ensemble l' intense désir de partir une fois encore pour un grand voyage, et celui, non moins ardent, d' y associer enfin mes meilleurs camarades de montagne.

Et nous voici au problème de la formation d' une équipe. La chose est aujourd'hui généralement reconnue: la meilleure se recrute le plus facilement dans un groupe d' amis. Une expédition réunit pour des mois une poignée d' hommes pour une vie communautaire très étroite. Ils dépendent inéluctablement les uns des autres, et chaque particularité physique, chaque trait de caractère a des répercussions incalculables. Les participants doivent donc être capables de support mutuel et d' égards réciproques. Ajoutons à cela le poids des grands efforts physiques, du danger toujours présent, du dépaysement: autant de facteurs qui peuvent accroître l' irritabilité... et y manquent rarement. C' est une telle « surcharge » qui a fait sombrer l' esprit d' équipe de certaines expéditions himalayennes. Or cet esprit d' équipe, cette camaraderie, est l' une des conditions primordiales du succès, et, bien entendu, du plaisir que peut trouver à l' aventure chaque participant.

Cela implique qu' il faudrait connaître à fond les candidats à une expédition avant de faire un choix. Il y a beaucoup d' individualistes marqués, de solitaires endurcis parmi les bons alpinistes. Leur qualification technique est indiscutable, mais on ne peut les incorporer dans une équipe. Or ces traits de caractère ne se révèlent pas au cours de quelques ascensions réussies. Il y faut des années, pendant desquelles on a affronté ensemble toutes les situations possibles. Telles sont les raisons qui recommandent de choisir une équipe dans un groupe d' amis.

A côté des qualifications techniques et physiques indispensables, un participant doit posséder, à mon avis, un solide sens de l' humour qui ne le quitte dans aucune circonstance et lui permette de rire de lui-même plus encore que des autres ou de leurs bonnes plaisanteries. Il doit avoir une forte volonté, mais être capable de ne pas se prendre trop au sérieux, avec ses petites manies, ses petites fantaisies et humeurs, ses petites ambitions et ses envies. Toujours prêt à aider les autres, il doit être possédé d' un désir de vaincre que seule une estimation lucide des dangers et de ses propres capacités peut tenir en bride.

Un dernier point: les tâches d' une expédition sont multiples; il faut parlementer, contenter la presse, tenir la caisse, organiser le matériel, assurer les transports, dresser les tentes, faire la cuisine, réparer les réchauds primus, etc. Tous les talents personnels sont mis à contribution: l' adresse manuelle, le don d' intervenir énergiquement au moment nécessaire, la facilité de plume, l' art du négociateur, et tant d' autres encore! L' expérience m' a montré qu' il est faux de considérer comme idéal un « team » universitaire. Une équipe composite, d' artisans, de paysans, d' intellec, d' employés, s' acquittera mieux des problèmes pratiques et s' accommodera plus facilement d' une vie en commun. En outre, elle correspond mieux à l' esprit de l' alpinisme, car entre camarades de montagne, c' est l' homme seul qui compte, avec son caractère et ses capacités. Son origine, sa situation sociale, son instruction n' intéressent personne. L' une des découvertes les plus précieuses que puisse faire l' alpiniste, c' est que la valeur de la personnalité - le dévouement aux camarades, le sens authentique de l' humour, la saine plaisanterie - n' a rien de commun avec un bagage scolaire. On trouve ces qualités fort bien et fort heureusement réparties dans tout notre peuple.

Toutes ces considérations m' avaient convaincu a priori que le noyau de notre équipe devait être choisi parmi les membres du club Alpstein, qui réunit depuis des années un petit groupe d' alpinistes passionnés. Lorsque, par la suite, nous nous adressâmes au Comité Central du CAS et que celui-ci me donna carte blanche pour le choix, je pus réaliser mon désir: les deux guides Erich Haitiner et Eugen Steiger, les fervents alpinistes Seth Abderhalden et Franz Anderrüthi, Hans Frommenwiler à la bonne humeur inaltérable, et enfin mon vieil ami Ernst Reiss, devaient former l' équipe des grimpeurs. Le Comité Central désirait que la Suisse romande fût aussi représentée dans la première expédition du CAS: en Jean-Jacques Asper, Marcel Bron et Roger Habersaat nous avons trouvé non seulement trois alpinistes de premier ordre, mais aussi trois bons camarades. La conversation entre Romands et Suisses allemands n' allait pas toujours sans peine, mais rien ne troubla l' unité qui ne cessa de régner dans notre équipe. Les camarades romands y ont beaucoup contribué, jouant avec brio le rôle ingrat de minorité. Nous tenons à leur en dire un grand merci.

Enfin, en la personne du Dr Hans Thoenen, nous nous étions adjoint non seulement un médecin conscient de ses responsabilités, mais encore un alpiniste d' expérience.

Modeste à son origine, notre projet avait pris de l' envergure par la participation de nos trois amis genevois. Un autre désir du CAS nous valut un nouvel accroissement d' effectifs. Aux débuts de l' alpinisme, un rôle très important a été joué par l' esprit entreprenant des sportifs Anglais d' une part, et de l' autre par la passion des savants français et suisses pour la recherche scientifique. Le CAS a maintenu cette tradition. Aussi a-t-il voulu, en organisant sa première expédition à l' étranger, que la science y fût aussi représentée. Le professeur Ed. Imhof, de l' EPF, se chargea de choisir et de guider de ses conseils l' équipe scientifique. Et c' est ainsi que le Dr Peter Fricker, géologue, M. Ernst Spiess, topographe, et le professeur Charles Terrier, botaniste, se joignirent à nous. Nous avons trouvé en eux trois excellents camarades, prêts à nous aider en toutes circons- tances et à assumer leur part des tâches quotidiennes, comme de simples participants à l' expédition. D' autre part, ils nous ont permis, à nous, les profanes, d' approfondir dans bien des domaines notre connaissance du pays et de sa nature.

Ainsi, nous étions finalement 14, une vaste équipe, trop vaste même, objectivement parlé. J' avais dès le début l' intention de travailler autant que possible, à notre arrivée au Pérou, en deux groupes, dont la composition varierait au cours du temps de manière que se réalise, malgré la dualité, une seule équipe suisse.

Le lecteur se figure sans peine le rôle du hasard dans la composition d' une telle équipe. Avons-nous parfaitement choisi les participants? Question à laquelle il n' y a pas de réponse. Il existe certainement dans notre pays nombre d' alpinistes qui, comme grimpeurs et comme hommes, méritaient tout autant, si ce n' est plus, de participer à une expédition. Un choix fondé sur le principe du groupe d' amis est toujours partial et peut-être injuste. Il ne se justifie que si tous les élus sont vraiment des alpinistes et des camarades parfaits. Mais il faut bien se rendre compte qu' un choix équitable est exclu. Il n' existe pas de palmarès des bons alpinistes; et comment estimer leur caractère? Qui se serait chargé de faire un choix parmi les candidats qu' aurait pu présenter chacune de nos 80 et quelques sections? Dans l' intérêt même de l' expédition il n' y avait pas d' autre solution. Une certaine équité s' établira par le fait que le CAS entend organiser tous les cinq ans environ une expédition de ce genre, ainsi le tour viendra pour d' autres d' y participer.

Le grand travail préparatoire fut assumé en commun par les participants; les dames du secrétariat, le CC de Bâle, sous la présidence du PC Robert Wenck, et le CC de Coire avec le Dr Calonder furent constamment pour nous des aides irremplaçables et des amis précieux. En la personne de M. Braun, de la Fondation Suisse pour les recherches alpines, nous avons trouvé un spécialiste expérimenté pour le choix et l' emballage du matériel; son employeur lui permit de travailler pendant plusieurs mois pour nous.

L' entraînement alpin n' était pas nécessaire: au cours de l' année précédente tous les participants avaient fait autant d' ascensions que le permettaient leurs loisirs et les conditions atmosphériques. Nous passâmes dix jours ensemble dans la région du Mont Blanc et ce premier contact fut encourageant à tous les égards.

Le Pérou nous attirait. PourquoiParce que nous n' avions pas les moyens d' organiser une grande expédition himalayenne à la conquête d' un huit mille, tandis que le Pérou présente une splendide région montagneuse où sont réunis les plus beaux sommets des Andes. Il est vrai que l' exploration géographique et alpine de vastes régions des Andes péruviennes était chose faite. Depuis 1930 de nombreuses expéditions avaient visité le pays des Incas et accompli un travail remarquable, surtout dans la Cordillera Blanca. Ce furent tout d' abord les Allemands et les Autrichiens, suivis, après la guerre, par les Américains, les Français, les Suisses; puis, de nouveau, par nos voisins du Nord et de l' Est. Cependant nous ne voulions pas renoncer à ce qui fait l' essence même d' une expédition; la découverte d' une terre vierge, de l' inconnu, de l' inexploré. Les nombreuses informations revues du professeur Kinzl, d' Erwin Schneider, de Lionel Terray et de Günther Hauser, de grimpeurs américains et de l' Anglais Simon Clark, déterminèrent enfin notre itinéraire. Les « six mille » isolés et indépendants ont déjà été conquis. Pour ces sommets commence la deuxième phase de l' alpinisme, la recherche de voies nouvelles. La course à l' altimètre n' est nulle part aussi dépourvue de sens qu' au Pérou. Après une bonne acclimatation, que l'on monte à 5800 ou à 6500 m ne fait pas grande différence. Ce qui est beaucoup plus important, ce sont les différences d' altitude relatives, la hardiesse et la beauté du relief, et les difficultés de l' ascen. Il y a au Pérou beaucoup de sommets très élevés de nature volcanique, présentant peu d' in térêt alpin, tandis qu' un 5000 audacieux peut exiger la mise en œuvre de toutes les ressources de l' alpiniste.

Des informations recueillies, il ressortait clairement qu' à l' extrême SE du Pérou, dans la Cordillera Caravaya, il existe encore de nombreux sommets vierges; mais, bien souvent, ils ne dominent pas de très haut le plateau de la Puna et leur ascension offre peu d' intérêt. Dans la chaîne de la Veronica méridionale il y a quelques beaux sommets intéressants, en particulier le Sagua-siray, dont l' altitude dépasse peut-être celle de la Veronica elle-même. Mais la région vierge la plus importante se trouve à l' W de la Cordillera Vilcabamba. Cette chaîne, située au NW de Cuzco, ancienne capitale des Incas, s' avance loin vers les forêts vierges de l' Amazone. Elle comprend trois groupes importants: tout d' abord, près de Cuzco, le Salcantay et ses satellites, plus facilement accessibles, et qui furent conquis les premiers; quelque 60 km plus loin, à l' W, le massif du Pumasillo, comprenant une quantité de sommets presque de même hauteur, et dont seul le Pumasillo lui-même a été conquis; 30 km encore plus à l' W, c' est le groupe du Panta, absolument vierge et intact. Sous le soleil ardent de l' équateur, ces sommets s' élèvent au-dessus de gorges profondes tapissées de forêts vierges. Ils sont escarpés, déchiquetés par les forces qui ont modelé la terre, hardis de forme, et couverts de glaciers et de névés sauvages. Là devait se trouver notre but.

Les alpinistes se proposaient d' escalader de nombreux sommets; le topographe, de doter cette région non encore cartographiée d' une carte digne des relevés suisses; le géologue, de déterminer l' histoire des montagnes; le botaniste, d' étudier les plantes, depuis les plaines de la forêt vierge jusqu' au pied des glaciers. But splendide, tâche digne de nos efforts: nous avions trouvé la terre promise, et nous nous y dirigions, pleins d' espoir.

Feedback