Présence du temps passé

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 6 illustrations ( nos 71—76 ). Par André Fontana.

La fermeture des frontières bannit les alpinistes d' une bonne partie de leur « terrain de jeux », et nous souffrons de ne pouvoir faire certaines courses désirées. De sommets du Valais il est possible de contempler le massif du Mont Blanc, de parcourir visuellement divers itinéraires. La nostalgie peut momentanément en être accrue; en définitive cependant cela nous rapproche du paradis perdu, nous assure presque d' y retourner. Mais, plus loin, Tarentaise, Vanoise, Maurienne, et surtout âpre et solitaire Oisans, seuls les cartes, les guides, les récits, les photographies — avec la mémoire — nous parlent de vous. Et la mémoire ne me laisse en repos. Elle me conserve toujours vives les grandes joies éprouvées, mais aussi me donne le dépit de ce que les années passent, qui pouvaient si bien être remplies de courses aventureuses au départ de La Bérarde, de La Grave, d' Ailefroide, dans un pays si peu modernisé. Elle me rappelle la grande muraille de la Meije, mais aussi qu' à cause du brouillard et d' une menace d' orage je n' ai pas parcouru l' arête; elle me rappelle des passages dans le groupe de Roche Méane, mais aussi que c' est là que je m' étais promis d' explorer les sombres parois des Pics Bourcet et de la Casse Déserte. Si peu de sommets gravis là-bas, et tant d' autres qu' on voulait gravir au cours des années 40, 41, 42...

A Grenoble, en août 1939, des nouvelles angoissantes étaient affichées aux devantures du Petit Dauphinois. Un convoi d' artilleurs à cheval traversait la ville. Nous quittions l' Oisans, chassés par la pluie, avec de tristes pressentiments; si l'on avait su à coup sûr, de quels regards plus intenses nous aurions embrassé tant de choses, et quelle poignée de main plus vibrante aurions-nous échangée avec cet alpiniste rencontré au refuge Lemercier, explorateur des versants sud du Pic de Sialouze et du Coup de Sabre, qui m' avait emballé par sa ferveur et son rire, que je n' ai plus oublié, que je me suis imaginé plus tard sur la Somme ou sur la Loire, à qui j' aurais écrit vingt fois si je l' avais su prisonnier.

Où êtes-vous, joyeux compagnons, diserts, intelligents et vaillants, qui campiez au bord de la Bonne Pierre, qui gravîtes avec nous le Pic Lory, qui chantâtes nos hymnes suisses un soir de 1er août au refuge du Sélé, vous tous rencontrés dans les cabanes, en route ou sur les sommets, avec qui on échangeait un renseignement d' itinéraire, parfois formait cordée, ou encore discutait de philosophie, de littérature, de beaux-arts. Reviendrez-vous? ou seront-ce vos cadets? Et nous-mêmes, ces années n' auront pas été une coupure, qui marquera la fin de notre jeunesse? C' est beaucoup pour vous retrouver qu' en pensée je retourne avec mes skis à l' Aiguille de l' Epaisseur, je m' enferme au Couvercle sous la neige, j' erre de nuit sur le Glacier Blanc, je m' ébats dans les parages du Montenvers, je laisse couler les quarts d' heure au sommet du Mont Blanc, j' écoute descendre l' alerte torrent des Etançons.

PRÉSENCE DU TEMPS PASSÉ.

Certains d' entre vous, Alpinisme nous en donne des nouvelles; mais les autres? Il me suffit cependant de savoir que vous existiez pour avoir confiance et pour être certain que dans vingt ans mes fils pourront connaître les vôtres, au même titre que je vous ai connus, vous.

Puisque je destine ces lignes à Les Alpes, il serait opportun de n' en pas rester aux souvenirs vaporeux et aux considérations vagues. La justification d' un article pourrait être de faire ici, sur la base de courses réalisées, des propositions de campagne aux lecteurs qui se promettent de partir en Oisans le jour espéré proche où il nous sera de nouveau ouvert. En voici trois, étant précise que les cartes au 20: 1000 du Service géographique de l' Armée ont paru pour toutes les régions en cause.

I.

1er jour. Montée de La Bérarde au refuge Temple-Ecrins ou du Vallon, s' il a été reconstruit depuis sa destruction par une avalanche il y a quelques années; à défaut au primitif refuge du Carrelet.

2e jour. Pic Coolidge ( 3774 m .) qu' on peut gravir en 4 h. par le versant ouest de l' arête sud, atteinte aux 4/5 de la distance du Col de la Temple au sommet. Faire attention aux pierres branlantes. Ce pic est un magnifique belvédère pour étudier le versant sud des Ecrins, le versant nord de l' Aile. La descente par l' arête sur le Col de la Temple ( voie normale ) n' offre aucune difficulté.

3e jour. Traversée des Ecrins du sud au nord, La Bérarde étant rejointe par le Col des Ecrins. L' itinéraire courant de la face nord aborde l' arête ouest près de la brèche Lory et comporte le franchissement du Pic Lory. Un court détour au Dôme de Neige des Ecrins, plus à l' ouest, permet de s' assurer les trois 4000 du Dauphiné dans la même journée. Bien des caravanes commettent des erreurs d' itinéraire dans la face sud des Ecrins. Il peut être utile de préciser ici qu' arrivé près du Col des Avalanches on le laisse à trois minutes à sa droite pour monter directement la pente de neige aboutissant aux rochers du versant sud des Ecrins, dont le point d' attaque est constitue par le premier couloir évident à gauche de la petite arête qui descend sur le Col des Avalanches. Ce couloir, dans lequel la neige monte plus haut que dans ceux plus à gauche, peut facilement s' identifier grâce à un creux spacieux, que les guides appellent le berceau, laissé par la neige à la base des rochers, immédiatement à droite du couloir. Après 10 à 20 m. de grimpee dans la branche de droite du couloir on arrive à un caillou surplombant; à droite se trouve une dalle qu' on franchit pour continuer ensuite dans le fond du couloir, jusqu' à un mur qu' on gravit sur la droite, pour trouver de l' autre côté un petit couloir qu' on traverse et dont on gravit la paroi opposée, au début grâce à un câble. De l' autre côté de cette paroi se trouve le couloir Champod; l' atteindre en descendant deux mètres, et le remonter. On le quitte 20 à 30 mètres au-dessus d' un coude qu' il fait à gauche, pour traverser sur la droite deux larges couloirs de la face sud. On arrive ainsi à l' arête descendant du Pic Lory; on la remonte jusqu' à un redressement rocheux au-dessus d' une pente de neige de 10 m.

De ce point on traverse en montant le large couloir de neige qui descend de la brèche entre le Pic Lory et la Barre des Ecrins. De l' autre côté les rochers qui supportent le sommet et qui conduisent sur l' arête ouest sont faciles ( 2 h. y2 ^e la cabane au berceau et 4 h. du berceau au sommet ). L' arête du Pic Lory peut se remonter avec quelques difficultés jusqu' au sommet de ce pic, ce que nous avions fait en 1932.

4e jour. De la Bérarde au refuge du Promontoire ( 3096 m .), en 5 h.

5e jour. Traversée de la Meije. Une excellente monographie, avec photographies intéressantes, a paru dans La Montagne, pp. 569 à 613 du tome V. Il est bon d' avoir dans l' œil le profil du Dos d' Ane, qu' on aperçoit très bien après avoir franchi le mur Castelnau, afin de traverser sur la bonne vire, ni trop haut, ni trop bas.

Beaucoup plus facile que la Meije, le Râteau ( 3809 m .), dont on atteint le sommet en 4 h. du refuge du Promontoire: Gagner par la brèche ouest du Glacier des Etançons une arête neigeuse qui conduit à une barre rocheuse. Franchir cette barre, puis remonter une pente de neige jusqu' au point de suture des arêtes est et sud. La descente peut se faire par la brèche de la Meije ( arête est ) sur La Grave ou La Bérarde, ou par la brèche du Râteau ( arête sud ) sur La Bérarde ou St-Christophe, qu' on atteint par le Glacier puis le Vallon de la Selle.

II.

1er jour. Montée d' Ailefroide ( 1506 m .) au refuge Lemercier ( 2704 m. ).

2e jour. Pelvoux, dont on peut gravir facilement un ou plusieurs sommets en montant soit par le Glacier de Sialouze, soit par les rochers rouges. La descente sur le refuge Cézanne par le Glacier des Violettes serait plus intéressante que le retour au refuge Lemercier.

3e jour. Passage du refuge Lemercier au refuge du Sélé ( 2699 m. ). On peut prendre en passant des provisions et des effets laissés à l' abri le 1er jour à la bifurcation des sentiers, près de la source Puiseux ( 1963 m. ).

4e jour. Ailefroide, sommet ouest ( 3954 m .), le plus élevé. La voie que nous avions parcourue, en 1939, se situe entre les deux itinéraires courants de l' arête sud-est et de l' arête sud-ouest, dite arête des Frères Chamois: Gagner la branche ouest du Glacier de l' Ailefroide, qui descend de la brèche des Frères Chamois, la remonter jusqu' au d' un évasement de neige qui interrompt la base de l' éperon rocheux bordant la rive gauche. Gagner cette rive gauche près d' un petit couloir de glace étroit et encaissé. Gravir les rochers très redressés immédiatement à droite, ce qui amène à une pente de neige. Plus haut une côte rocheuse permet d' atteindre l' arête sud-ouest.

5e jour. Pointe du Sélé ( 3557 m. ). Nous avions gagné —au-dessus de la chute du Glacier du Sélé — l' éperon qui se détache à l' est de l' arête sud-est, puis cette arête elle-même qu' on remonte par des vires en contrebas à droite, pour aboutir au bas d' une pente de neige de la face est; remonter cette pente, PRÉSENCE DU TEMPS PASSÉ.

puis les rochers jusqu' au sommet Descente par la même voie, pour gagner le Col du Sélé, puis La Bérarde en passant au refuge de la Pilatte. La Pointe du Sélé pourrait être avantageusement remplacée par les Bans.

III.

1er jour. Montée au refuge de l' Alpe ( 2079 m .), de La Grave en 3 h. ou du Lautaret en 1 h. 45.

2e jour. Traversée de la Montagne des Agneaux ( 3662 m .), en montant par le Glacier d' Arsine et l' arête nord du sommet ouest, en descendant par le Col Tuckett et le Col du Monêtier sur le refuge Tuckett ( 2438 m. ).

3e jour. Traversée du Pic de Neige Cordier ( 3613 m .), en montant par le Col Emile-Pic et en descendant par le Col Cordier ou brèche de la Plate des Agneaux.

4e jour. Passage du refuge de l' Alpe au refuge Adèle Planchard ( 3185 m .), en 4 h. %.

5e jour. Traversée de la Grande Ruine ( 3765 m. ) ( montée par l' arête est, descente par l' arête nord sur la brèche Giraud-Lézin ), Pointe Maître ( 3666 m .) et Pointe de Roche Méane ( 3711 m. ).

6e jour. Tour Carrée de Roche Méane ( 3672 m .), magnifique morceau de varappe intéressante et délicate.

Ce dernier programme correspond exactement à ce que mon ami C M. Briquet et moi-même réalisâmes en Dauphiné en août 1938. Ces six jours m' ont laissé un lumineux souvenir et peut-être qu' au cune autre campagne d' une semaine ne m' a procure globalement une telle joie. Autant qu' à mon état d' alors et qu' au défaut de tout contretemps je l' attribue à l' heureux équilibre de ces courses, où le facile alternait avec le difficile, on le rocher succédait à la glace, où le sportif modeste trouvait sa mesure d' efforts, le flâneur sa ration de contemplation, le géographe aventureux son compte de découvertes. Cet équilibre fut fortuit; jour après jour nous décidions du lendemain. Certes j' admets que j' ai des raisons très personnelles d' avoir tout spécialement goûté cette campagne, savoir la solitude dont nous avons joui, l' ignorance de la région parcourue, le fait aussi qu' il y eut deux véritables traversées — et non de simples boucles —, ce qui m' enchante plus aisément qu' un aller et retour de classe supérieure. Mais je crois qu' une telle campagne représenterait pour beaucoup un programme particulièrement heureux. L' amateur d' abîmes et le franchisseur de cols y trouvent l' un et l' autre des satisfactions suffisantes et — comme c' est le cas chez un grand nombre d' alpinistes — s' ils habitent le même homme la somme de leur plaisir donnera à ce dernier une joie plus grande que si un seul d' entre eux avait été à I' œuvre et à la fête.

A bientôt, en Oisans.

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