Progrès techniques et conquête des 8000 m

PAR ED. WYSS-DUNANT

Des quatorze cimes himalayennes dépassant 8000 m, onze ont été conquises par les expéditions qui se succédèrent de 1950 à 1957.

A part la tragédie de l' Annapurna, sur laquelle nous reviendrons, et la difficile conquête du K2 par les Italiens, toutes les autres expéditions ont été exécutées dans des conditions de sécurité progressive: l' Everest par les Britanniques en 1953, puis, trois ans plus tard, en 1956 par les Bernois qui ajoutèrent le Lhotsé au palmarès; le Makalu par les Français; le Kangchendzunga par les Anglais; le Nanga Parbat et le Cho Oyu, ainsi que récemment le Broad Peak et le Gasherbrum II, par les Autrichiens, ce qui fait quatre huit mille pour eux seuls; le Manaslu par les Japonais. Ces expéditions se soldèrent par des victoires sans avoir à payer un lourd tribut de détériorations ou de pertes.

Parmi les 8000 il ne reste donc que trois sommets inviolés: le Gosaintan, qui se trouve en territoire tibétain et restera longtemps encore hors de portée pour des raisons d' ordre politique, le Dhaulagiri auquel les Suisses s' attaqueront pour la troisième fois en 1958, et le Hidden Peak dans le Karakorum.

Ces résultats sont remarquables, mais il a fallu une très longue période d' expériences et de tâtonnements, allant de 1876 à 1952, pour arriver à de telles performances. Celles-ci n' ont été possibles que grâce à la connaissance plus grande de la physiologie humaine en haute montagne et de sa défense contre les éléments agressifs de l' altitude. Les progrès qui ont permis les étonnants succès himalayens de ces dernières années sont dus:

1° à une connaissance plus approfondie du problème de l' acclimatation; 2° à la connaissance exacte de la quantité utile d' oxygène à la minute, au travail comme au repos; 3° aux progrès techniques de l' équipement contre le froid et la déshydratation, à la fabrication d' appareils à oxygène simples et légers.

L' acclimatation est le facteur qui permet à l' individu de vivre dans les conditions données d' un climat auquel il n' est pas habitué, mais auquel il peut s' accoutumer.

Cette accoutumance des organes tels que le cœur, le système circulatoire, la respiration, est automatique à condition, toutefois, de laisser à l' organisme le délai suffisant pour compenser les effets agressifs de l' altitude; j' entends par là l' anoxie ( manque d' oxygène ), le froid, la déshydratation surtout, la différence de pression barométrique, les effets actiniques ( radiations ) de la haute altitude.

Quantités de décès ont été dus à l' inobservance ou à l' ignorance des lois de l' acclimatation. La tragédie de l' Annapurna en 1950 en a été une confirmation. Cette expédition dépassa en 10 jours les 8000 m en partant d' un plafond d' acclimatation trop bas. Le délai d' acclimatation n' avait pas été respecté et la tempête trouva des organismes exténués.

Preuve en est aussi l' ascension de l' Aconcagua en 1952, réalisée en 5 jours par l' expédition au Fitz Roy, dont deux membres seulement sur cinq arrivèrent au sommet ( 7000 m ). C' étaient Lionel Terray et feu le lieutenant argentin Ibanez, un andiniste entraîné. Tous deux étaient sous le bénéfice d' une acclimatation antérieure ( Terray en Himalaya ). Tous les autres participants souffrirent du mal de montagne. Autre exemple encore: l' expédition allemande de secours au Nanga Parbat en 1937. Montés en 6 jours à 6200 m, deux sur trois participants furent atteints du mal de montagne.

D' où la nécessité à l' Himalaya de ne pas imposer à l' organisme des différences de niveau excessives; de ne pas dépasser 500-600 m par jour, en période d' acclimatation, à moins de disposer d' oxygène; la nécessité, selon l' altitude atteinte, de ne pas faire un nouveau bond avant d' avoir laissé la récupération agir; la nécessité de tenir compte du fait que le délai d' acclimatation est variable selon les individus et surtout l' âge. On ne dépassera les 6500 m qu' après 10-12 jours d' acclimatation et on restreindra le séjour au-delà des 7000-7500 m. L' attaque des 8000 m ne se fera qu' après un va et vient d' au moins 8 jours, soit 20 jours en tout au minimum.

Nous avons eu l' occasion dès avant 1952 de signaler qu' il existe pour l' himalayisme aussi bien que pour les autres sports un âge idéal. Il se situe entre 30 et 35 ans pour les plus hautes altitudes, ce qui ne vent pas dire que les plus jeunes et les plus âgés soient exclus, entre les limites de 26 à 40 ans. Il faut simplement tenir compte que pour les plus jeunes, comme pour les plus âges, l' acclimatation est plus lente et que l' emploi de l' oxygène sera pour eux nécessaire plus tôt que pour ceux de l' âge optimum.

Toute infection,si minime soit-elle, diminue l' adaptabilité aux hautes altitudes en abaissant le plafond de 1000 m ( d' après les expériences de Henderson aux Andes ). Un kyste dentaire, un furoncle, une laryngite, une bronchite, une angine nécessitent la descente au camp de base. Cependant, si l' acclimatation est un phénomène correcteur d' éléments éprouvants, mais compatibles avec la vie, il existe à partir de 7000 m une zone d' éléments incompatibles avec la vie et où l' acclimatation n' est plus possible. C' est tout juste si l' organisme peut s' y adapter en cherchant une compensation jusqu' à l' extrême limite possible, car il est arrive à un plafond dans ses éléments correcteurs tels que l' aug des globules rouges, de l' hémoglobine totale, et autres phénomènes correcteurs hormonaux. L' organisme ne se défend plus que par une hyperventilation pulmonaire gênante et qui est la cause de l' alcalose, changement chimique des humeurs par la perte du CO2 expiré en excès.

Les effets ressentis dans cette zone, le regretté Buhl, vainqueur du Nanga Parbat ( sans emploi d' oxygène ), m' en parlait en les comparant au blocage des freins d' une voiture dont le moteur est mis à mal. C' est ici le début de la zone de détérioration. Nous l' avons nommée zone d' adaptation, pour la différencier de la zone supérieure des 8000 m. On peut s' acclimater aux 6000 m, on ne s' accli plus aux 7000-7500 m. Tout au plus s' y adapte-t-on pour une durée limitée, car la dépense d' énergie n' est plus compensée par une récupération suffisante, autre phénomène que l' emploi d' oxy améliore considérablement.

Au fur et à mesure que le combat contre l' altitude s' accentue, la récupération diminue et ne suffit plus à remplacer les calories perdues, preuve en est l' abaissement du poids du corps ( 8-10 kg ), car dès lors l' organisme puise dans ses réserves et le compte des calories diminue progressivement par un débit accéléré, sans plus pouvoir inscrire de crédit compensateur. Il en résulte un écourtement nécessaire du séjour en très haute altitude, dès 8000 m, ce séjour pouvant difficilement dépasser 3 à 4 jours. C' est la zone léthale. Pas plus qu' on ne s' acclimate aux 7000 m, on ne peut s' adapter aux 8000 m.

Ainsi l' organisme franchit trois paliers: la zone d' acclimatation, la zone d' adaptation et la zone léthale, ces deux dernières étant comprises dans la zone de détérioration.

Cependant, comme nous l' avons dit plus haut, les progrès considérables réalisés ces dernières années dans la fabrication d' appareils à oxygène permettent de pallier aux dangers des grandes altitudes.

Il a fallu près de 75 ans de recherches pour arriver enfin à connaître la quantité utile d' oxygène à la minute.

Cette découverte est très récente, puisqu' elle a été faite par les Anglais au pied du Cho Oyu en 1952, tandis que nous étions à l' Everest. La quantité nécessaire à l' organisme fut calculée à raison de 3 à 4 litres/minute, au travail, et de 1 litre au repos. C' est en se basant sur ces quantités d' oxygène que les Anglais conquirent l' Everest en 1953.

Je viens de dire qu' il a fallu 75 ans de recherches pour arriver lutter contre l' anoxie des hautes altitudes. C' est en effet en 1876 qu' une expérience retentissante défraya les journaux, celle de Paul Bert, physiologiste et chimiste français, avec son ballon libre le Zenith. Celui-ci atteignit dans une ascension trop rapide 8500 m. Des trois aéronautes, deux trouvèrent la mort ( Croce-Spinelli et Sivel ) alors que le troisième, Tissandier, survécut. Il put de justesse, avant d' entrer en syncope, saisir la bouteille d' oxy, puis tirer la soupape du ballon. Cet accident illustra de tragique façon les effets du manque d' oxygène que les travaux de Paul Bert avaient signalés. Grâce à sa chambre à sous-pression ( la première ) Paul Bert avait démontré que la diminution de la pression partielle de l' oxygène dans l' air était le facteur déterminant de troubles allant du malaise jusqu' à la syncope.

Mais avant d' en arriver une application pratique, il était nécessaire de connaître les Altitude Récupération Durée du séjour Pression barométrique Zone 9500 m mm I98/Hg 9 000 m mm 230/Hq Euphorie détérioration 8S00 m 2jours Limite 8 000 m Nulle Séjour limite 3-4 lours mm 267/Hfl Léthalie 7500 m Séjour continu 6iours 7C00 m Insuffisante Séjourdiscontinu ^semaines mm 308/Hg D' adap 6S00 m ition 600Dm Suffisante 3 semaines mm 354/Hq S500 m L a Cl 5000 m Bonne 6 semaines mm M05/Hg D' accli Reçu M 000 m 462/ Hg 3000 m 5267^9 2000 m 596/ Hg 1 000 m mm 67t/ Ht ) lois qui régissent les échanges gazeux, ainsi Table des effets psycho-physiologiques de l' altitude que le mécanisme de fixation de l' oxygène.

Viault découvrit en 1890, aux Andes, l' augmentation des globules rouges et, de ce fait, une compensation du manque d' oxygène par une capacité plus grande de fixer l' oxygène. Ce n' est que peu avant la première guerre mondiale qu' une expédition scientifique internationale aux Andes mit au point les lois régissant les relations de la pression partielle entre l' oxygène et le gaz carbonique, leur saturation dans le sang et l' augmentation de l' hémoglobine totale dans l' organisme.

En 1922 Barcroft installa un laboratoire dans un wagon du chemin de fer péruvien, où il étudia l' adaptation fonctionnelle de 0 m à 4900 m. Il signala que les échanges gazeux pulmonaires obéissent aux lois physiques de la diffusion.

Dès lors les diverses expéditions anglaises à l' Everest, puis les allemandes au Kangchendzunga et Nanga Parbat, apportèrent chacune pour leur part leur butin scientifique. En 1924 déjà les Anglais avaient observé que l' acclimatation aux hautes altitudes persistait plusieurs années avant de s' effa ( acclimatation difficile à la première expédition, puis plus facile aux expéditions suivantes pour le même homme ). Mais c' est en 1922 que Finch fit ses premiers essais avec un appareil à oxygène àcircuit ouvert, trop lourd et de trop faible débit pour être vraiment efficace. Pour ce type d' appareils, la pression partielle de l' oxygène dépend de l' altitude, de la température et du volume inspiré par minute. Les appareils à circuit ouvert ont l' avantage d' être simples et faciles à manier. On peut régler à volonté la quantité d' oxygène nécessaire. L' expiration se fait à l' air libre et présente l' inconvénient d' une perte de vapeur d' eau et, a fortiori, de chaleur. L' inspiration appelle l' oxygène très froid qui passe des bouteilles dans la chambre de détente et oblige les poumons à réchauffer l' air inspiré. Il en résulte une double perte de calories. Malgré cet inconvénient, les circuits ouverts semblent bien avoir actuellement la préférence, parce que l'on peut régler l' appareil pour le débit d' oxygène désiré sans danger de panne, et rester ainsi à l' altitude « artificielle » choisie, quelle que soit l' altitude réelle atteinte. Par exemple, à 8800 m un appareil, réglé à 4 litres d' oxygène à la minute, appelle 80 litres d' air d' inspiration, ce qui correspond aux 4 litres d' oxygène inspirés à la pression partielle de 6600 m. L' organisme peut ainsi être maintenu à une altitude moyenne. Cependant les appareils à circuit fermé apportent à l' organisme un oxygène pur, dont la tension est celle du niveau de la mer. Le seul fait que la vapeur d' eau et la chaleur expirées restent en circuit fermé représente pour l' organisme 50 % d' économie à 8400 m et à -40 degrés. L' avantage de ces appareils serait donc considérable si le maniement en était plus facile et n' était pas sujet à des pannes.

46 ans après la découverte de Paul Bert, Finch avait imaginé son appareil à circuit ouvert et à tubes d' acier donnant 2,2 litres d' oxygène à la minute. Finch et Lloyd revinrent avec un avis favorable alors qu' en 1924, lors de la disparition de Mallory et Irvin, Odell apportait un avis défavorable. Il est vrai qu' il n' avait eu que 1 litre d' oxygène. Dès lors toutes les expéditions à l' Everest disposèrent d' oxygène, sauf celle de 1951.

Finch avait emporté 28 000 litres d' oxygène, de même que les autres expéditions anglaises ( 28 000-30 000 litres ) et que notre expédition suisse de 1952 ( appareil générateur d' oxygène à circuit fermé ). Mais en 1953 les Anglais en emportèrent 193 000 litres, dont 43 000 litres furent perdus ( bouteilles mal fermées ). 50 000 litres furent utilisés en période d' entraînement et 84 000 litres pour l' assaut de l' Everest. Restaient 16 000 litres.

Hillary et Tenzing avaient réglé leur appareil à 3 litres/minute. Entre 7880 met 8320 m, leur puissance ascensionnelle était de 192 m à l' heure, dans les traces de Bourdillon et Evans, il est vrai. Aussi, à partir de 8500 m jusqu' au sommet, ne montèrent-ils que de 78 m à l' heure, c.à-d. 5 heures, absorbant 1100 litres d' oxygène chacun. Bourdillon et Evans, eux, avec leur appareil à circuit fermé, gravirent 900 m en un jour ( de 7880-8750 m ), sans traces, ce qui est remarquable à l' Himalaya.

Entre 7880 met 8320 m, leur puissance ascensionnelle était de 300 m à l' heure avec 22 kg de charge, soit de 50 % supérieure à celle que permettait l' appareil à circuit ouvert. A partir de 7900 m, l' avan de respirer fair chaud et humide se manifesta d' une façon plus particulièrement sensible.

On le voit, l' appareil à circuit fermé présente de réels avantages, mais demande des perfectionnements de manipulation. Les Bourdillon, père et fils, étaient les protagonistes de ces appareils auxquels ils avaient consacré beaucoup de soins et de temps. La mort de Bourdillon fils dans nos Alpes, il y a deux ans, semble bien avoir mis fin à ces recherches, qui mériteraient cependant d' être poursuivies.

En 1955, l' expédition française au Makalu apporta un nouveau progrès en arrivant à diminuer de près de la moitié le poids de ces appareils à circuit ouvert ( 7 kg au lieu de 12 kg ), grâce à un métal plus léger et plus résistant à la fois que le duralumin et supportant près du double de pression. Au lieu des 150 atm. habituelles, les bouteilles pouvaient être chargées à 250 atm., ce qui signifie un volume d' oxygène assurant huit heures de fonctionnement à raison de 3 litres à la minute.

L' expédition bernoise à l' Everest en 1956 avait en Marmet un spécialiste qui simplifia encore ces appareils ( bouteille française de 920 litres portée dans le sac avec sa chambre à détente très légère, tuyau et masque pesant 7 kg 200 g ).

Entre temps des études physiologiques-faites au Jungfraujoch en 1954 par les Drs Koller, Schwarz et Marti purent constater une augmentation de la sécrétion des surrénales observée chez des per- sonnes déplacées en chemin de fer de Lauterbrunnen au col. La durée de la réaction a été de un jour à un jour et demi et doit être interprêtée comme un phénomène de stress aspécifique de Sélyé.

Le stress, c' est le choc d' une agression contre laquelle se défend l' organisme par une réaction hormonale hypophyso-surrénale. A notre retour de l' Everest en 1952, nous avions cherché à attirer l' attention sur la Symptomatologie nerveuse des stress de haute altitude par l' excitation du sympathique qui domine, pour céder ensuite à l' excitation du vague.

C' est une expression ambivalente, réaction que Laborit a désignée sous le nom de « réactions oscillantes », et que nous avons parfaitement constatée: tachy- ou bradycardie, tachy- ou bradypnée, hypo- ou hypertension, pâleur ou rougeur des téguments. Ces phénomènes peuvent s' accompagner de sécheresse de la peau ou de sueurs, de perturbations des electrolytes, d' hémoconcentration, d' hypo d' hyperglycémie, de variations du taux des protéines du sang, autant d' études que nous ne pouvions faire, puisqu' il aurait fallu avoir des spécialistes et un laboratoire au camp de base.

A cela s' ajoute la recherche micro-chimique, dans les urines, des produits de désintégration hormonaux des surrénales qui nécessitent un institut de recherches tel que celui du Jungfraujoch.

Nous sommes arrivés ainsi au cœur du problème de l' acclimatation, qui dépend pour la plus grande part du bon fonctionnement du système hypophyso-surrénal. On peut en inférer qu' une surrénale épuisée par une ascension trop rapidement conduite - comme aussi par une maladie infectieuse -ne peut plus apporter son élément correcteur et demande un délai pour pouvoir efficacement fonctionner à nouveau. C' est tout le problème de la récupération qui se pose ici. Nous retrouvons ce que nous avons exposé au début de cet article au sujet de l' acclimatation.

Mais si l' anoxie a pu être efficacement combattue, d' autres facteurs stressants, tels que le froid, ont da également être diminués dans leurs effets par un équipement adéquat.

On sait combien les anciennes expéditions jusqu' à 1951 ont eu de peine à lutter contre les gelures, particulièrement des pieds. C' est en grande partie des idées préconçues qui en ont été la cause. Les souliers de montagne avaient atteint, semblait-il, une telle perfection de solidité et d' étanchéité qu' on ne pouvait souhaiter mieux. Cependant, qui a visité les peuplades nordiques, que ce soient les Esquimaux, les Lapons, voire les Tibétains, a pu constater qu' ils portent tous des bottes en fourrures et non pas des souliers. Les gelures, chez ces peuplades habituées à lutter contre le froid, sont exceptionnelles. Il semblait donc logique de s' inspirer de leur exemple en fabriquant des bottes dont la semelle et le contrefort fussent égaux en résistance à nos chaussures de montagne.

Ce sont ces bottes en peau de renne, fabriquées chez Bally, que nous avons inaugurées à l' Everest, non sans avoir trouvé une vive opposition et un égal scepticisme chez les partisans des souliers de montagne. Le résultat a été parfaitement concluant quand à la protection contre le gel. Depuis lors, toutes les expéditions à l' Himalaya s' en sont inspirées. Les gelures des pieds sont devenues exceptionnelles.

Mais il reste un autre facteur stressant, non moins important et plus difficile à combattre dans cet empire de neiges et de glaces: c' est la déshydratation. C' est au fond le même problème que dans le désert.

Dans nos méharées au Hoggar, comme au Tibesti ( Libye ), nous devions compter 3 à 4 litres d' eau par homme et par jour pour compenser les pertes d' eau de l' organisme, tant par les émonctoires que par la transpiration et la perspiration. C' est bien aussi cette quantité qui a été calculée par le Dr Pugh lors de l' expédition scientifique anglaise au Cho Oyu en 1952, c.à-d. 2 à 3 litres en montagne, mais 5 litres par jour en plaine tropicale.

Sachant cela, il faut encore être en mesure de faire fondre assez de neige et de glace pour obtenir de telles quantités de liquide. En 1952 nous ne pouvions obtenir, avec les Primus ou le Méta, ces quantités d' eau nécessaires, et la déshydratation fut un facteur très gênant, pour ne pas dire une souffrance.

En 1953, à l' Everest, les Anglais utilisèrent des brûleurs à paraffine qui ont i' inconvénient de demander continuellement le nettoyage du gicleur. Mais ils avaient eu soin de munir leurs Primus d' un cylindre protecteur contre les pertes de chaleur et les effets du vent, ce dont ils se trouvèrent très bien.

Les Bernois, à l' Everest, employèrent le Butagaz, que les Français avaient déjà utilisé avec succès au Makalu. Ils n' eurent pas à souffrir de déshydratation et purent obtenir, grâce à ce progrès technique, la quantité d' eau suffisante, à condition toutefois de ne pas laisser les Sherpas puiser au hasard dans les réserves du Butagaz, qui est d' un maniement si facile qu' il est tentant d' en abuser. Cette question de la déshydratation a donc elle aussi trouvé une solution favorable.

Et maintenant je me résume.

Les progrès acquis pendant ces cinq dernières années dans la technique des hautes altitudes assurent à l' organisme une économie considérable d' énergie, lui épargnant les dépenses énormes de forces au-dessus de 7000 m c.à-d. en zone de détérioration.

Les appareils à oxygène maintiennent la pression partielle de l' oxygène à l' altitude choisie ( par exemple 6600 m ) jusqu' aux plus hautes cimes du monde. De ce fait la zone de détérioration est déplacée ou même supprimée et la récupération de l' organisme peut se maintenir à des altitudes où, sans oxygène, l' organisme est inexorablement et vitalement atteint.

Les risques de gelures sont considérablement diminués, tant grâce à l' équipement amélioré, que grâce à l' oxygène fourni en quantité nécessaire; en outre la déshydratation a perdu ses effets nocifs.

Autrement dit, l' acuité des stress successifs auxquels l' organisme est soumis a été considérablement corrigée et réduite à un taux supportable pour l' organisme. L' agressivité des hautes altitudes a été vaincue par la science et la technique.

C' est ainsi que s' explique l' aisance avec laquelle les expéditions aux sommets de plus de 8000 m ont pu aller de succès en succès sans avoir à déplorer les détériorations si fréquentes jusqu' à 1951.

Enfin - last but not least - la conquête de la Tour de Muztagh, cet impressionnant Cervin du Karakorum, par les Anglais et par les Français dans une amicale compétition, marque une date importante dans l' histoire de l' Himalaya: le début de l' alpinisme moderne avec sa technique là où, jusqu' ici, seul l' himalayisme avait été pratiqué.

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