Quand les montagnes étaient neuves...

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Edmond Pidoux, Lausanne

Pour le centenaire d' Orny ( Photos iy à 23 ) En février 1876, quelques mois avant sa « première » au Tour Noir, Emile Javelle donnait à VEcho des Alpes une note intitulée avec modestie Le Massif du Trient. Son propos était de présenter aux clubistes romands cette région presque vierge pour les inviter en découvrir les beautés.

Six ans plus tôt, âge de 23 ans à peine, il avait fait la quinzième ascension du Cervin, la seule menée à chef en cette année 1870. L' été suivant, il réussissait coup sur coup le Weisshorn, la traversée du Rothorn de Zinal et la Dent d' Hérens. Il devenait dans l' opinion publique l' un de ces réprouvés qui allaient risquer en montagne, pour rien, pour la gloriole, une vie prêtée par le Créateur.

A lire ses Souvenirs d' un alpiniste, on découvre bien autre chose: l' enthousiasme et la modestie d' un homme ardent comme un prophète, sensible comme un artiste, mais d' une sensibilité mêlée d' un mysticisme bien romand et même vaudois, bien que Javelle fût français. Au sommet du Tour Noir, il éprouve « une sensation poignante, unique et qui va droit au plus profond de l' âme; c' est de se dire (... ) qu' il vous est donné à vous, homme pris au hasard dans la foule, d' apparaître en ce lieu sauvage comme le premier représentant de I' humanité. Alors on se sent comme investi d' une fonction religieuse; il semble qu' il y ait quelque chose de sacré dans cet instant où s' accomplit sur un point nouveau l' hymen de la terre et de l' homme ».

Lorsqu' il écrivait la note de Y Echo, il y avait cinq ans que Javelle parcourait le massif du Trient. « Libre de guides et de porteurs, j' y ai fait une vingtaine de visites, essayant chaque fois d' explorer une direction nouvelle ».

Etrange cependant, la voie par laquelle il se rendit pour la première fois au cœur de ces monta- gnes. Il choisit de gagner le plateau supérieur du Trient en remontant la formidable chute de séracs du glacier, l' une des plus hautes des Alpes, 1500 mètres. Plus étrange encore, la saison à laquelle il s' y lança, au départ de la modeste auberge du col de la Forclaz. C' était l' hiver, et celui de 1871/1872 fut des plus froids, son enneigement exceptionnel. Javelle pensait, en quoi il eut raison, que les crevasses seraient solidement bouchées et le milieu du glacier à l' abri des avalanches.

En décembre 1871, une première tentative prit fin dans les bourrasques de neige. Une autre, deux mois plus tard, échoua vers 2900 mètres par la faute du vent et du froid intense. Enfin, le 30 mars 1872, Javelle parvenait avec son ami Paul Rouget sur le plateau du Trient, puis au sommet de la Pointe d' Orny, encore vierge. Faut-il préciser que l' ascension se faisait à pied? La première paire de skis ne sera présentée aux clubistes des Diablerets que vingt-deux ans plus tard par le professeur Taverney, au retour d' un voyage en Suède.

La résistance physique de Javelle et de son compagnon nous étonne, mais ce n' était pas chose rare à l' époque. Plus que cela, l' enthousiasme les portait: « Nous avions si ardemment souhaité d' arriver là-haut, et nous étions si fiers d' y être parvenus seuls et en plein hiver, qu' à ce moment-là, poser le pied sur la cime de l' Everest ne nous eût point fait envie, et qu' atteindre le sommet du Mont-Blanc, entourés d' une escouade de guides et de porteurs, nous eût semblé ridicule1 ».

Les deux hommes passèrent sur la cime d' Orny « trois heures délicieuses », à s' éblouir du merveilleux plateau de neige « entouré par un cercle d' aiguilles d' or », et si harmonieux dans son isolement céleste qu' il semblait être « le faîte des Alpes, la couronne du monde ».

La descente se fit « par un froid sibérien, avec nos barbes chargées de glaçons et nos piolets incrustés de givre et devenus semblables à ces gros cierges ouvragés qu' on voit dans les églises catholiques ».

Javelle ne dit pas s' il regagna le même soir Mar- J Retenons la mention de l' Everest. On y rêvait déjà il y a cent ans!

tigny et les bords du Léman. C' est fort possible, sinon probable.

Ce jour-là, il avait inauguré la longue série d' explorations relatée dans Y Echo, avec la « première » du sommet nord des Aiguilles du Tour et de nouvelles voies à la Pointe d' Orny par le versant d' Arpette. Mais la note de 1876 ne marquait pas un terme, puisque Javelle, peu de mois après, faisait la conquête du Portalet et du Tour Noir, vierges tous les deux.

En relisant ces récits vieux de cent ans, on prend conscience de ce que fut la conquête des Alpes par nos aînés. Il faut aller dans les vallées himalayennes pour revivre pareille entreprise. Javelle, décrivant la Fenêtre de Saleine, note que le chemin conduisant de là à Praz-de-Fort est si compliqué, à travers les séracs entourés de parois lisses, que plus d' une caravane conduite par les meilleurs guides y a passé la nuit après une rude journée d' ascension. Avant l' aménagement du « passage des chaînes » sur le chemin de la cabane, le haut vallon glaciaire était pratiquement hors d' atteinte. Or, dès qu' un obstacle est surmonté, toute l' attention se porte au-delà et le souvenir s' abolit. Pour mieux s' absorber dans l' anticipa, l' esprit de débarrasse par l' oubli. C' est ainsi que l' usure la plus implacable des montagnes n' est pas due aux intempéries ou au rabotage des glaciers, mais au passage de l' homme, ce conquérant dont la vocation est d' aménager le monde puis de s' en dégoûter. En faut-il un exemple Nul ne se souviendra d' ici quelques années du site fameux de la Tête Noire, entre Châtelard et Trient. Les descriptions du passage vertigineux en corniche dans le rocher foisonnent dans les récits d' autre. Aujourd'hui, la route large, à peine inclinée, est pareille à n' importe quelle chaussée on l'on roule en quatrième en allumant la radio pour ne pas s' endormir.

Innombrables sont les endroits pareillement aménagés, c'est-à-dire détruits. Il faut un effort d' imagination presque impossible pour retrouver la jeunesse de nos vieilles vallées; les verrous formidables qui les fermaient à chaque palier; les ponts rares et précaires; les chemins muletiers humblement soumis aux caprices du relief; les paysans au travail sur les moindres lopins. On découvre alors ce retournement des choses que nos aînés ne pouvaient pressentir: chaque année s' ac le peuplement en altitude, l' invasion des glaciers eux-mêmes, tandis que la montagne paysanne se désertifie. On y travaille aujourd'hui à brûler l' herbe qui me valut une lourde amende un jour que, galopin en course d' école, je m' étais assis au bord d' une route du Lœtschental. On rachète en bloc des villages à l' abandon. On les débite en résidences secondaires, vides les trois quarts de l' année. Une évaluation toute nouvelle interprète la montagne en termes de loisirs, soleil, toboggan et farniente. Les raisons, les paysages, la beauté, le profit obéissent à ces seuls critères...

Pourtant, c' est toujours le même génie humain qui agit, en quelque lieu qu' il se déplace, quels que soient ses moyens. Quand Javelle quittait la Forclaz, le 30 mars 1871, il trouvait le chemin conduisant au glacier déjà frayé par les ouvriers qui exploitaient la glace, comme ils le feront plus tard à Saleine. Et partout les cartes anciennes nous situent des scieries, des forges, des mines, un hôtel, comme à la Pierre Avoi ou au Mountet. Vingt ans avant l' ascension du Tour Noir, on avait fait le projet, et même commencé le percement, d' un tunnel ferroviaire entre la Suisse et l' Italie, par la Combe de Menouve, où passe la télécabine du Super Saint-Bernard. Les restes en sont encore visibles2.

Ignorer ce passé, c' est nous condamner à une vision de l' homme et de nous-mêmes bornée et souvent prétentieuse. Oublier Emile Javelle, ce serait, pour les clubistes romands, ingratitude et infidélité. C' est lui et nul autre qui nous a légué ce fief incomparable: la partie suisse de la chaîne du Mont Blanc. Ah! la superbe jeunesse des hommes de sa génération, de leur passion, des montagnes 2 Voir l' article de Paul Perrin: Histoire 1961.

inconnue d' un tunnel qu' ils allaient découvrir, encore toutes neuves! Et je voudrais qu' on médite un simple fait, et qu' on s' en inspire. Emile Javelle fut président de la section des Diablerets en 1874/1875. Il avait alors vingt-sept ans!

Hélas! sa carrière éblouissante devait s' achever sept ans à peine après son ascension du Tour Noir. Depuis deux ans il tenait tête à la maladie. A Zinal, puis à Saas Fee, il courut encore la montagne au lieu d' y faire la cure de repos qu' on lui prescrivait. La mort le prit à moins de trente-six ans.

Le bloc de son bivouac, au pied du Tour Noir, porte son nom. De même la plus belle des Aiguilles Dorées, que d' ailleurs il n' a jamais gravie. Enfin, en grandes lettres, un pan de rocher sur le site d' Orny, ainsi qu' une plaque de bronze au mur de la nouvelle et troisième cabane, inaugurée en l' été 1977. Mais Javelle avait demandé une autre forme de mémorial. Dans ses Souvenirs d' un alpiniste, il retrace les instants vécus au sommet du Tour Noir et s' écrie: « Hommes mes frères, qui viendrez ici, moi aussi, î me vivante, j' ai vu un moment ce que vous voyez; moi aussi f ai palpité d' émotion en en contemplant la mystérieuse beauté... Oh! pendant que vous êtes à la lumière, prononcez mon nom; faites-moi revivre un instant dans votre pensée! » Le style des Souvenirs, son lyrisme — une chaleur de sentiment, une « vibration de l' âme » — sont jugés par certains d' une naïveté bien désuète. Je me persuade que nos petits-enfants en jugeront différemment. Avec le temps, les « vieilleries » deviennent de précieuses antiquités. Le goût du « rétro » est aujourd'hui celui des jeunes. C' est à lui que je cède en relisant Javelle, en prélude à de plus récents avatars des montagnes du Trient.

Lui-même les annonçait à la fin de sa note. L' exploration du massif, nous apprend-il, « deviendra plus facile à partir de cette année, qui verra sans doute s' achever la construction d' une bonne cabane, élevée par la section des Diablerets près de la chapelle d' Orny ».

Cabane et chapelle côte à côté, c' était la juxtaposition de tout un avenir et d' un lointain passé.

« De temps immémorial, écrit Louis Seylaz, enpériode de sécheresse, les gens a"Entremont montaient en procession à Orny pour y demander de la pluie. Il y avait là, sur la moraine bordant le lac, un rustique oratoire où le prêtre célébrait la messe. On en voyait encore les vestiges il y a quelques années*. Ces expéditions n' étaient pas toujours édifiantes; au retour, le cortège n' était parfois qu' un troupeau épars, les uns clopinant, les autres titubant ou tombant à la renverse. En 1884, les pèlerins, leurs dévotions accomplies et leur compte de péchés acquitté, ouvrirent immédiatement une nouvelle page en pillant les effets et les vivres d' un touriste en séjour à la cabane* ».

Quelle différence d' inspiration entre les bâtisseurs et les visiteurs de l' un et de l' autre édifice! Pourquoi une chapelle en ces lieux, si éloignés du monde auquel s' intéressaient les paysans de la montagne? Etait-ce le résultat d' un vœu, le geste d' une piété exaltée? Ou l' invention d' un ecclésiastique soucieux de discipliner ses ouailles par une pénitence méritoire, proportionnée à l' alti? Peut-être allait-on là haut exorciser quelque Esprit Malin, ou l' âme des trépassés d' une nuit des Quatre-Temps. Et qui sait s' il ne faudrait pas remonter à quelque sanctuaire païen, comme au Grand Saint-Bernard?

Cette chapelle à cet endroit laisse rêveur, au moment on s' installe à ses côtés l' abri d' une sorte de religion nouvelle...

Le refuge annoncé par Javelle fut construit en pierre, adossé au rocher, abrité d' un toit à un seul pan « pour offrir moins de prise au vent et aux avalanches ». Il mesurait 9,50 sur 3,50 mètres. Pour protéger les meubles en danger d' être volés ou brûlés, on les choisit en fer, maçonnant les murs alentour pour les tenir emprisonnés grâce à l' étroitesse de la porte et des fenêtres. Tel qu' il était, ce simple réduit fut comparé par les contemporains à « un Palais des Mille et Une nuits, pourvu de tout le confort et 3 En 1977 pareillement.

4 Louis Seylaz, Section des Diablerets i863-196j. Je fais plus d' un emprunt à cette plaquette du Centenaire, due à un homme qui fut pour nous comme un second Javelle.

d' un peu plus encore, aménagé de la façon la plus commode et où tout est de nature à satisfaire les plus exigeants ».

Or, à peine quinze ans plus tard, le besoin d' une nouvelle cabane se fait sentir. De projet elle devint réalité en 1894, où l'on inaugura cette maisonnette de bois en la saluant comme un « somptueux petit hôtel (... ) d' un confort sans précédent dans les annales du Club Alpin ». Elle allait attirer la foule et se muer bien vite en une sorte de dépendance des hôtels de Champex. Leurs hôtes se devaient de faire le pèlerinage d' Orny, au grand dam des alpinistes qui espéraient dormir. Encore sept années, et l' encombrement deviendra insupportable au point qu' il faudra songer à agrandir.

On en décida autrement. On préféra construire une nouvelle cabane une heure et demie plus haut, sur l' éperon tombant de la Pointe d' Orny sur le col du même nom. On pensait que le glacier, que l'on doit remonter jusque-là, découragerait les caravanes de pensionnaires... Un faux calcul! La cabane Julien Dupuis, baptisée du nom d' un premier généreux donateur, offrait trop de séductions, avec le baptême du glacier précisément, et celui des 3000 mètres; puis la vue incomparable sur l' immense lac de neige entouré d' aiguilles d' or, pour parler comme Javelle. En voulant se retrancher des laïcs, on les avait conduits dans le Saint des Saints. Il fallut, de génération en génération, agrandir, déplacer, agrandir encore, comme on trouve superposées en strates les vieilles cités englouties. Qui regarde aujourd'hui le carré de murs où se dressait la « vieille Dupuis »? Qui regardera demain celui qui porte encore pour quelque temps la « vieille Orny »? La nouvelle et troisième, inaugurée en cette année de grâce 1977, a pris hauteur et distance, au bord d' un lac supérieur plus grand et plus sauvage. Ainsi a fait autrefois la « Trient », toisant de haut les vestiges de la « Dupuis ». Je ne dirai rien de la splendeur et du confort des nouveaux refuges, de peur de faire sourire dans dix ou vingt ans, quand peut-être un restaurant panoramique et tournant aura coiffé la Pointe d' Orny...

J' ai découvert « notre » massif à Page de dix-huit ans, en 1926. J' étais en Suisse depuis peu d' an, après une enfance passée en Belgique, avec la longue coupure de la Première Guerre mondiale reléguant mon pays d' origine dans un lointain nostalgique. J' en connaissais bien des visages par un livre paru chez Larousse, une grande « Suisse illustrée » signée d' Albert Dauzat. Ses images, avec les souvenirs d' une randonnée de Moléson en Chamossaire, avaient suffi pour me rendre amoureux de la montagne.

De retour au pays, mes parents nous offrirent le luxe de nos vacances à bourse plate: des séjours dans de modestes chalets à Morgins, aux Ormonts, au val d' Hérémence. C' est ainsi que je découvris la « vraie » montagne, en passant de l' ancienne cabane des Dix par le pied du Cheilon et le Pas de Chèvres à Arolla, puis à Bertol, couchant le même soir dans le foin d' un hameau près de J' ai raconté ailleurs 5 l' éblouissement de cette découverte, l' envoûtement que la montagne allait exercer sur moi, entretenu par la lecture — Javelle, Whymper, Mummery, Guido Rey, les Blanchet, les Charles Gos, et la collection complète de Y Echo, héritée d' un vieux clubiste.

Au risque de me répéter - mais la gratitude ne radote jamais —, je dirai le cadeau que m' a fait alors Aimé Baechtold, mon maître de latin au Collège de Lausanne. C' est lui qui m' ouvrit le domaine du Trient. Alpiniste de première force, il faisait souvent cordée avec Louis Seylaz. Il fut préposé aux guides quand le Comité central eut son siège à Lausanne.

Nous avions beaucoup d' estime pour le maître de latin. Pour l' alpiniste, mon enthousiasme allait être sans mesure. Baechtold incarnerait à mes yeux tout ce que je voudrais devenir. Il faudrait lui ressembler en tout, vêtements, démarche, style et nourriture. Adopter ses goûts et ses dégoûts, et quelques-unes de ses plaisanteries. Je m' habille de gros drap de Bagnes, avec le lourd pantalon, la ceinture de flanelle rouge, les molletières, 5 Un apprentissage, Les Alpes, 1961.

le feutre de braconnier. En course, je ne croirais plus qu' au lard et au pain de seigle, aux œufs gobés que l'on perce à la pointe du piolet... Mais j' anticipe, revenons à l' événement!

J' étais passé du Collège au morne Gymnase, où Baechtold n' enseignait pas encore. Un jour, notre ancien maître nous invita, une camarade et moi, pour une course au Trient, à la Javelle puis au Chardonnet. Je venais à peine d' apprendre l' exis de ces montagnes. Mon expérience se bornait à la traversée du Pas de Chèvres et du glacier de Bertol. Mais j' avais beaucoup rôdé dans les gazons, les pierriers, les névés. J' avais grimpé sur tous les blocs de rocher tombés des sommets à portée de mes mains et de mes pieds. Ce n' est pas une mauvaise école, mais l' enthousiasme, et un don naturel hérité de nos ancêtres les primates, expliquent aussi les choses. Bref, cette ascension de la Javelle, de toutes les courses que j' ai faites, reste la plus présente dans ma mémoire. Je peux la revivre quand je veux, pas à pas, une prise après l' autre. Ressentir l' intensité presque douloureuse de ma joie... De ma fierté aussi, car Baechtold voulut bien méjuger digne de cette montagne et de beaucoup d' autres. De toutes, peut-être?

Je suis né du granit. Pas de n' importe lequel: de celui du Mont Blanc. Je me sens en accord profond avec lui, sable cristallin des moraines presque blanches ou plaques de bronze cuirassant les Aiguilles. Chaque repli, dièdre ou vire, mur ou feuillet, trouve en moi sa réponse. Est-ce dans un besoin de structure équilibrée et puissante, rude et simple? Ou seulement dans le souvenir du lieu qui a vu ma venue au monde alpin?

Le mauvais temps nous Ota le soir même toute chance de « faire » le Chardonnet. La tempête, jus- qu' au matin, secoua le cube de bois de la cabane Dupuis, martelant son revêtement de tôle comme le tambourin du diable. La cabane-cabine vacillait dans la houle, retenue seulement par les longs tirants de fer qui, à l' intérieur, l' amarraient au rocher. A chaque bourrade, elle se déplaçait de quelques centimètres, et je me laissais bercer, dans ce nid de pie, avec une volupté marine, mous-saillon rêvant du monde entier dont il a si bien commence la conquête.

Au matin, nos chaussures, laissées sous la fenêtre close et doublée de ma pèlerine, étaient blanches de neige. Il ne restait qu' à battre en retraite.

Baechtold ayant des parents en séjour à Praz-de-Fort, c' est de ce côté qu' il nous conduisit, par la combe au pied des clochers du Portalet. La section des Diablerets, plus tard, a fait tailler dans la pente aux gazons glissants, plaques sur le ciment morainique et la roche moutonnée, un excellent sentier pour la construction de la cabane du Trient. Quand nous y fûmes avec Baechtold, il n' y avait là qu' une piste à peine marquée au plus raide. Avec quinze ou vingt centimètres de neige fraîche, c' était réellement dangereux. Nous ne descendions qu' un seul à la fois, Baechtold veillant au grain, le bec de son piolet solidement ancré. A tout moment ma camarade perdait pied. Il l' attrapait au passage et la plaquait au sol... Moi, je tenais bon. Pas une bavure! Un dix de thème latin ( ai je jamais dépassé le six ?) me semblait à côté de ça un exploit ridicule.

J' ai l' air d' exagérer le danger d' une telle descente. Mais la combe de Praz-de-Fort est précisément l' un de ces endroits si bien aménagés que l' imagination n' y trouve plus rien à se mettre... sous le pied. Un de ces lieux usés par le passage de l' homme.

C' est pourtant la voie qu' empruntaient alors les porteurs de bois pour approvisionner Orny et Dupuis. Ils étaient deux, mais je me souviens surtout du plus petit, pitoyable et touchant dans sa tâche de brute. Une fourmi rousse portant sa charge démesurée d' une étape à l' autre où s' entas les bûches. Je revois son visage mangé de barbe, son front étroit barre de rides, sa chemise qui faisait la saison sans lessive, et la nuit sûrement sans le quitter... On se saluait en vieilles connaissances ( tant de fois je suis monté ou descendu par là !). Il acceptait un fruit sec, un peu de chocolat. Nous lui apprenions nos dernières conquêtes ( alpines !), et il voulait bien s' en réjouir. Plus d' une fois nous avons, à son insu, porté l' une de ses bûches d' un dépôt à l' autre.

A la cabane, il mangeait une soupe, un peu de pain et de fromage, un morceau de « bacon » aux jours d' abondance. Puis il repartait pour recommencer. C' était le sort des gens du pays, et les planches de nos vieilles cabanes auraient pu raconter, avant de brûler dans le fourneau des nouvelles, une vie de sueur et de souffrance. Louis Seylaz en témoigne, ayant, dit-il, « gardé très vive l' impression lamentable de l' arrivée de la colonne de porteurs et de porteuses courbés et haletants sous le fardeau de planches et de poutres » destinées à la cabane Dupuis en construction ( op.cit. ).

On sourit aujourd'hui du prix que coûtait jadis une cabane ( 8000 fr. pour la « nouvelle Orny » ), ou de l' écot que l'on y payait: i franc pour la couche, 50 centimes pour le bois, to ou 15 centimes de pourboire au gardien. On oublie de traduire en valeur réelle, en francs-salaire d' à présent. La nuit sur une mauvaise paillasse de feuilles de mais dans une chambre commune empuantie par la cuisine et par les occupants ( « Ça me rappelle une femme qui m' a beaucoup aimé! », plaisantait Baechtold ) était payée l' équivalent de Io francs actuels; le bois, de 5 francs. Que dirait-on aujourd'hui d' avoir à compter 15 ou 16 francs pour un séjour pareil?

Et que dire du prix des vivres, de la moindre boîte de conserve apportée avec soi? A io ou 12 francs — traduction actuelle —, on s' en passait par force. Pain, fromage et lard faisaient l' ordi, avec le thé et le cacao, et trois variétés de potages, peut-être quatre, à la cuisson interminable, et dont l' odeur toujours la même imprégnait les murs, les couvertures, les vêtements et le souffle des dormeurs... Sommes-nous conscients de notre bonheur présent d' enfants gâtés, approvisionnés de je ne sais combien de mets solubles, instantanés, énergétiques, légers, gustatifs, en poudres, bâtons, tablettes, tubes et comprimés?

J' ai passé plus de trente nuits dans la vieille Dupuis, et je renonce à compter mes passages à Orny, on volontiers nous nous arrêtions à cause de son confort supérieur... et du chemin moins long. Car nous faisions, par économie, la montée au départ des Valettes, tout au plus d' Orsières.

Ces conditions Spartiates, loin de nous rebuter, nous semblaient seules dignes de ces montagnes, et de nous les purs. Une pureté qui se marquait d' abord dans le mépris de l' hygiène superflue. Ridicule, de se laver en cabane. Navrant, de perdre, en se rasant, la marque d' En. Quels rires le jour où, à Dupuis, on vit sortir des couvertures le gros derrière d' un Allemand enveloppé dans un sac de couchage en toile! Se déshabiller en cabane! S' embarrasser d' un drap! Avec Farquet, le gardien, on en riait aux larmes. Mais nous partagions sa fureur quand il surprit une dame plongeant un peigne dans la « boille » à eau pour recoiffer son chérubin d' enfant.

Ah! ces gardiens de l' époque héroïque! Maurice Joris, à Orny, tenait de son métier d' institu une réserve, un calme, une autorité souriante qui faisaient de sa cabane un lieu mieux dans le style des pensionnats que le perchoir de Dupuis. Là-haut régnait Léon Farquet, court, large et noir comme un capitaine de corsaires. Le béret vissé sur la tête, les dents serrées sous la barre d' une moustache de charbon, il ne parlait, même dans la colère, qu' en bredouillant comme un corbeau qui aurait peur de lâcher son fromage. Nous, après cinq ou six visites, nous savions le comprendre. Nous échangions mille commentaires sur les courses faites ou à faire, mais peut-être plus souvent sur les visiteurs, toutes les variétés que peut produire l' espèce humaine, et que la fatigue, l' al, l' inconfort ou seulement la sauvagerie des lieux mettaient à nu, dans l' excitation ou l' abatte, l' ennui, la crainte. Les plus sympathiques à nos yeux se remarquaient peu, seuls à l' écart ou dehors sur une pierre, pour ne rien perdre de leur bonheur.

L' étroitesse de la cabane nous agglutinait selon d' étranges combinaisons. La jeune fille épuisée verdissait à côté du clubiste rubicond: mal de montagne et gaieté bachique. Le Conseiller 17 Image du siècle passé: halte bienvenue sur le chemin de Saleinaz, où l'on fait le point. Provisions et cordes ont trouvé place dans la hotte du porteur qui semble éprouvé par la rude montée. Le chapeau à fleurs de la dame au piolet ne manque pas de pittoresque 18 Glacier d' Orny et le Portalet ( 3344 m ). A droite: première cabane d' Orny, construite sur la proposition d' Emile Javelle en i8j6. A gauche: la deuxième cabane d' Orny, bâtie en'#93 d' Etat trinquait avec le serrurier. La vieille Anglaise haussait le col pour échapper au pépiement de la Française qui refaisait son rouge pendant que l' Allemand renfilait sa culotte. Pour nous, jamais nous n' allions aux paillasses avant d' avoir essuyé la vaisselle. Plus rarement, Farquet nous autorisait à faire la plonge. Nous le récom-pensions le lendemain par un meilleur pourboire.

Il faudrait parler des guides, ces rois du pays, Seigneurs d' Orny, Trient, Saleine et autres lieux. Des Biselx, des Duay, des Crettex, Onésime, Jules, Maurice avec son galopin de fils, Nestor, qui avait toutjuste mon âge. Ah! le fameux Maurice ( est-ce que vraiment on va l' oublier ?), avec sa carrure d' armoire paysanne, sa gueule en four à pain dévidant à la veillée les histoires les plus drolatiques! Cet Hercule légendaire, mais bien vivant, nous aurait cassés dans sa main comme des noix; au lieu de quoi il nous glissait à propos quelques bons tuyaux sur une course à faire, un passage qu' il avait taillé dans la glace le jour même, et qui nous attendait. Aucune jalousie chez ces professionnels. Ils se savaient admirés, on se les disputait. Rien ne rend généreux comme un amour-propre satisfait, a dit je ne sais plus qui...

De toutes ces histoires de guides ou de gardiens, quelques-unes étaient vraies. Celle deJoris abattu dans sa cabane de deux coups de feu dans la nuque, par un gredin qui s' enfuit avec la recette de la saison. Celle d' Onésime Crettex ( je crois que c' était lui ), qui s' était gaussé d' un Allemand venu à Saleine armé d' un parapluie.Voyant l' engin en attente devant la cabane, le guide l' avait emporté sur le Petit Clocher de Planereuse et planté grand ouvert au sommet. Il jurait ensuite au bonhomme que c' était un effet du vent qui soufflait ce jour-là. S' il y avait quelques fioritures dans cette histoire, j' ai bel et bien trouvé le manche du parapluie dressé dans le cairn du sommet. J' en ai longtemps garde en souvenir une virole de laiton.

Que de courses glorieuses faites à Trient, Saleine, l' A Neuve! Toutes les Aiguilles, Pointes, Fourches et Clochers y passaient à leur tour. Au jugement d' aujourd, même nos deux « pre- 19 En été i8g3, on construit Orny II un peu au-dessous d' Orny I ( que l'on distingue à droite du toit de la nouvelle cabane ) 20 Sur le glacier d' Orny, peu avant igoo. A l' arrière: le Portalet 21L' ancienne cabane Dupuis, construite en igo6 et remplacée, en IQ34, par la cabane du Trient. A droite, Aiguille de la Bague Photos tirees des archives de la section des Diablerets > Orny III ( 2831 m ), inaugurée en août igyy Photos: Yves Metzker, Lausanne ( automne 1976 ) mières » au Grand Clocher du Portalet et dans la face sud de la Varappe étaient des performances modestes. Nous l' étions beaucoup moins. Mais tout est relatif, et bien plutôt que la gloire, toujours douteuse et remise en question, nous trouvions le bonheur, dont le souvenir est la richesse d' une vie.

...Le bonheur, et pourquoi pas, une certaine sagesse? Nous avons vu le « progrès » s' emparer de nos montagnes. Celui de la technique, caoutchouc des semelles, nylon des cordes, duvet des blousons, et toute la quincaillerie sans laquelle même un débutant ne peut plus se déplacer à présent. Certains jours, la Javelle est plus grouillante que la roche aux singes. Cinquante promeneurs à la fois déambulent sans corde sur le plateau du Trient, tandis qu' on se tient en grappes dans la face nord du Chardonnet. Puis l' hélicoptère pétarade pour venir pondre sa cargaison de vivres ou de touristes à la porte du refuge. On parle sérieusement d' un téléphérique à la Pointe d' Orny. Je vous le dis, c' est l' homme qui use la montagne, qui la rabote et l' aplanit. Qui la rend chaque jour plus facile...

Qui la rend chaque jour plus exigeante, par ces commodités mêmes que nous nous sommes données et que j' accepte, moi comme un autre, moitié par paresse, moitié par volupté, et j' allais ajouter - mais l' arithmétique me le défendmoitié par résignation. Plus la montagne s' use, et plus elle exige de nous imagination, amour, don du cœur et du regard, pour lui donner encore un sens. Peut-être un sens nouveau. Nous l' avons découverte, explorée, équipée. C' était à la portée de la plupart d' entre nous: y fallait-il tant de génie? Don Juan déflore: pauvre performance! L' amoureux épouse, puis il a toute la vie pour parfaire son mariage.

Avons-nous été, sommes-nous encore de vrais amoureux?

La montagne conquise, il nous reste en somme à l' inventer, chacun à notre manière. C' est, de toutes les entreprises, la plus difficile, et je ne suis pas sûr que nous soyons capables de franchir ce degré extrême de l' alpinisme. Mais je ne doute pas un 17

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1 *

24 Pizzo Cengalo ( 3370 m ): itinerario della parete nord, e Pizzo Badile ( 3308 m ): nuova via della parete est 25 Pizzi Gemelli ( 3262 m ): nuova via e itinerario dellacresta 27 Alla capanna Sdora ( 21 iy m ) NNO. = bivacchi instant qu' un Javelle, naissant aujourd'hui, saurait nous donner, toutes neuves, ces montagnes que nous croyons posséder, et sur lesquelles nous avons tant de peine à célébrer dans sa fraîcheur « l' hymen de la terre avec l' homme ».

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