Quelques considérations sur le développement de l'alpinisme

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

le développement de l' alpinisme

Par Albert Roussy.

L' alpinisme, nous apprend le dictionnaire Larousse, est « la passion pour la montagne, le goût des excursions dans la montagne » et, ajoute-t-il, « d' une façon générale, tout ce qui se rapporte à ce genre de sport ». Ne prenons que la première partie de cette définition et de la deuxième partie ne conservons que « d' une façon générale tout ce qui se rapporte » que nous compléterons en disant tout ce qui « s' y » rapporte. Laissons tomber les derniers mots de la définition « à ce genre de sport », car il semble bien qu' il est unanimement reconnu que l' alpinisme n' est pas un sport.

Ce n' est pas ici le lieu de faire l' histoire de l' alpinisme, qui est encore à faire et que nous espérons cependant bien lire un jour. On peut dire cependant très succinctement qu' il est probable que les premiers hommes qui furent pris par « la passion de la montagne » furent des chasseurs entraînés à la poursuite de bouquetins ou de chamois, peut-être aussi des chercheurs de cristaux. Mais ces hommes n' étaient pas poussés par l' amour de la montagne. Sans doute lorsque quelques citadins désireux de connaître les Alpes, quelques savants cherchant à résoudre quelque problème scientifique, résolurent de se lancer dans ces régions réputées inaccessibles, impraticables, effrayantes et d' un aspect terrible, durent-ils avoir recours à ces chasseurs autant qu' aux chercheurs de cristaux. Et ceux-ci devinrent des guides et formèrent à leur tour leurs camarades à la profession de guides. Mais tout le monde ne pouvait songer à faire des ascensions. Outre qu' il fallait un certain courage, parfois même de l' entêtement pour entreprendre de telles expéditions, il fallait aussi jouir de moyens financiers suffisants. Aussi les ascensions furent-elles pendant un temps assez long l' apanage des gens fortunés. Mais ce ne fut guère qu' à partir du moment où furent fondés les clubs alpins que l' amour pour la montagne commença à se répandre sans toutefois atteindre le public en général. Les clubs alpins poursuivant petit à petit leur tâche, développant la connaissance de la montagne, améliorant les conditions de la technique alpine, créant des sentiers et des refuges, faisaient pénétrer dans les centres alpins tout d' abord, aussi bien chez les indigènes que chez les étrangers en séjour, le goût des excursions dans les montagnes et celui des ascensions. Bientôt certains alpinistes résolurent de faire leurs expériences personnelles et se passèrent de guides.

D' autre part les avantages de l' alpinisme apparurent de plus en plus; on s' aperçut que la pratique des ascensions développait certains côtés du caractère, certaines qualités, aussi bien morales que physiques et l'on prôna ce nouvel aspect de l' activité humaine. On fit des ascensions pour s' entraîner à l' adresse, à la souplesse, à l' endurance, pour admirer ces glaciers craints de nos aïeux mais dont on commençait à vanter les beautés, pour jouir, du haut d' un sommet, de la vue merveilleuse d' une armée de cimes neigeuses. Et plus on admirait, plus la réputation des hautes régions augmentait. L' amour de la montagne se répandait de plus en plus et de plus en plus se formaient des groupements d' alpinistes se réunissant pour parler de la montagne, pour parcourir les régions alpines. Et bientôt nombreux furent ceux qui partirent par groupes de deux, de trois, de quatre et plus à la recherche d' une sommité à gravir. Les difficultés paraissaient diminuer à mesure que le nombre des alpinistes augmentait. Des ouvrages parurent traitant des questions ayant rapport aux ascensions, des revues, des journaux offrirent à des milliers de lecteurs leçons et conseils, des cours furent institués, tant et si bien que de nos jours des centaines et des centaines de jeunes gens, garçons et filles ( car le sexe dit faible avait fini par se laisser entraîner ) quittent la ville le samedi soir ou le dimanche matin pour se rendre à la montagne, et non pas seulement pour de faciles ascensions, mais encore pour des expéditions difficiles, parfois hasardeuses et même dangereuses.

Ce ne sont plus seulement les géologues, les botanistes, les ingénieurs topographes, les savants en quête de la solution de problèmes non encore complètement élucidés qui parcourent les montagnes, c' est tout un chacun, à tel point que ce qui étonne de nos jours ce n' est pas que vous fassiez des ascensions, mais, bien au contraire, que vous n' en fassiez pas!

Aujourd'hui, l' alpinisme a conquis tout le monde, toutes les professions, tous les métiers.

Est-ce un bien? Est-ce un mal? D' aucuns diront que la question ne se pose pas et que ce ne peut être qu' un bien.

Et cependant « toute médaille a son revers » dit la sagesse des nations. Certes, oui, car tous ceux qui se sont pris de cette passion pour la montagne ne sont pas toujours préparés à leur tâche. Certains oublient de se demander s' ils sont bien capables de la remplir, capables physiquement ou moralement, si leur nature s' y prête, si leur science est assez étendue, si leur corps peut supporter fatigues et privations. Ne voyons-nous pas tous les jours des jeunes gens partir pour une ascension dangereuse ou de longue haleine sans y avoir jamais été préparés, sans avoir subi l' entraînement nécessaire et s' attaquer d' emblée aux difficultés sans avoir en quelque sorte gradué leurs efforts?

Si les jeunes lisent ces quelques considérations, ils ne manqueront pas de dire, pour la plupart, que point n' est besoin de commencer par un coteau pour arriver à atteindre un quatre mille. Je crois que ceux qui raisonnent ainsi se trompent. L' effort doit être gradué sous peine d' entraîner rapidement la fatigue et même le dégoût. Ne vaut-il pas mieux faire peu à peu connaissance avec les beautés de la nature, plutôt que d' arriver du premier coup au summum de connaissances? Et, d' ailleurs, l' absence de gradation dans l' effort ne risque-t-elle pas d' être cause que les précoces grimpeurs termineront leur carrière plus tôt que ceux qui les ont précédés? Mais ce sont là pronostics quelque peu hasardés.

Le développement de l' alpinisme, tel qu' il est de nos jours, est un fait dont la constatation doit nous réjouir. Souhaitons seulement qu' il se fasse normalement, sans trop de hâte et que chacun de ceux qui s' adonnent à ce merveilleux exercice ne s' y livre qu' à bon escient.

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