Raid en Islande

Islande

François Hans,

Traversée nord-sud avec des pulkas La Chaux-de-Fonds Fortifications de neige et glace, pour mieux résister au blizzard qui s' an II est des émotions violentes dictées seulement par le sentiment que provoquent des paysages... Il est des paysages de bout du monde. Tels ceux d' Islande: perdue tout là-haut dans l' Atlantique Nord, cette île oscille entre le chaud et le froid, entre la douceur et la violence, la neige et le feu, les longues nuits d' hiver et le soleil de minuit. La force des éléments y impose sa loi depuis toujours, et paysages et mentalités sont fondus dans ce gigantesque creuset.

31 mars 1990: Reykjavik C' est en pleine tempête de neige que notre avion se pose. Quelques instants auparavant, à travers une courte éclaircie, nous avons aperçu, tel un signe de bienvenue, les calottes glaciaires tout étincelantes et la côte sud de l' Islande, ourlée de blanc. Trois heures seulement nous séparaient de l' em à Luxembourg, en petite chemise printanière; et maintenant le ballet des chasse-neige s' évertue à garder praticables les pistes de l' aéroport. La neige, balayée à l' horizontale par le vent, nous cingle le visage: voici qui rassure quant à l' hiver islandais; mais qui songerait à s' en plaindre, après les derniers hivers que nous avons vécus, qui n' en portaient que le nom?

Sac au dos, skis en main, c' est le passage douanier de notre petit groupe de quatre, plus contraignant que nous ne l' imaginions: en effet, notre apparition dans cet univers hivernal est peu banale et reçue avec scepticisme et méfiance par les autorités. Les expéditions hivernales sont synonymes de risques importants, de recherches possibles en cas d' incident; et celle que nous envisageons s' inscrit dans l' esprit des expéditions polaires à caractère extrême. Mais grâce à notre guide islandais, Philippe, qui nous attend derrière les barrières, tout s' arrange.

Le soir venu, nous faisons un inventaire et une vérification minutieuse de notre équipement. Pour Philippe, notre aventure sera sa dixième traversée ( ou tentative ); pour Guy, la deuxième; quant à nous autres « bleus », nous ne sommes aguerris que d' expériences alpines et himalayennes.

L' organisation Chacun est muni d' une paire de skis de fond de « raid » avec carres métalliques et fixations très résistantes, de chaussures les plus confortables possibles, et d' une pulka, sorte de traîneau d' origine norvégienne, avec harnais et brancards articulés. A cet équipement spécifique s' ajoute une liste impressionnante d' accessoires indispensables à toute expédition de type himalayen; entre autres: deux tentes isothermiques, une forte réserve d' essence pour nos réchauds et une grosse trousse de secours; des vivres pour plus de 15 jours, composés de nourriture lyophilisée, de poisson séché, fumé, de crevettes etc. Islande oblige! Il s' agit d' aliments légers à transporter et à haute valeur calorifique. Pour notre sécurité, une balise aérienne, à n' utiliser qu' au cas où... En bref.

chacun se voit responsable d' un traîneau de 40 kg à tirer, ce qui nous laisse perplexes quant à nos performances futures.

Jour J -1 Cette journée est consacrée à notre acheminement vers le point de départ: Akureyri, deuxième ville d' Islande.

Départ aux aurores pour un trajet en confortable véhicule tout terrain le long de la côte nord, éloignée de 300 km seulement du Groenland. Nous roulons, patinons sur une route très enneigée, mais les immenses « boudins » que sont nos pneus font presque de notre véhicule une voiture montée sur échasses, à même de franchir les pires congères. Côte aux paysages magnifiques, où se succèdent des fjords pris dans la banquise, la solitude désolée des plateaux, des falaises impressionnantes et des volcans aux cônes parfaits, rayés de coulées de lave noir anthracite.

De temps en temps, « la vie »: une ferme isolée et ces merveilleux poneys islandais, terriblement résistants, fierté légitime de tout un peuple. Et tout au long du parcours, nous vivons une alternance d' éclaircies sous un ciel radieux et de courtes mais brutales tempêtes groenlandaises. Notre arrivée dans le fjord d' Akureyri est fort tardive mais riche d' images et d' émotions.

1er jour Enfin le vrai départ: fini maintenant la civilisation, le doux confort de notre chambre d' hôtel. Devant nous, une immensité de solitude: nous éprouvons tous un fort sentiment d' humilité, voire de crainte.

Au fond du fjord, nous chaussons les lattes qui nous accompagneront fidèlement pendant près de 15 jours, réglons les harnais et faisons nos premiers pas incertains avec cette lourde charge contraignante, sous un soleil éblouissant et en l' absence de vent. Cap plein sud.

En fin de journée, nous venons buter devant les 800 mètres des fortes pentes et falaises que nous devrons gravir demain pour atteindre les hauts plateaux. Nous installons le premier camp et construisons un mur d' enceinte d' un mètre cinquante de haut, fait de blocs de neige et de glace découpés à la scie. Deux heures d' activité « réchauffante », maçonnerie tenant de l' ouvrage d' art éphémère et consacrée à la sécurité de notre camp. Mais nul conquérant viking ni ours blanc à l' horizon! Le problème sera invariablement le même: abriter coûte que coûte nos deux tentes des bourrasques qui peuvent souffler des jours durant. Skis, bâtons et pelles viennent renforcer la solidité de cet ouvrage défensif.

Sur les hauts plateaux Une nuit réfrigérante: le thermomètre avoisine -30° C, mais nous avons tous bien dormi, confortablement enfouis dans nos sacs de couchage. Le jour se lève à 7 h;vers 9 h, nous partons en file à l' assaut des 800 mètres de la très raide combe. Nous avons déposé les skis sur les pulkas, car la pente abrupte est trop propice à une longue glissade en arrière. Cinq heures d' efforts soutenus, bâtons en mains, pour nous propulser d' un pas lilliputien vers la ligne d' horizon; mais quel spectacle quand nous débouchons sur le plateau! Un soleil presque agressif nous saisit. Durant la pause, nous mastiquons du poisson séché comme si c' était des feuilles de coca; inhabituel, mais après quelques jours, pour un peu on en redemanderait!

Presque toutes les heures, nous nous repérons sur les cartes au 1:50000 et consultons la boussole; 10 heures de progression, à une moyenne n' excédant pas 3 km/h, au rythme du mouvement perpétuel. La neige est dure et figée, en vagues artistiquement composées par les vents mais douloureuses pour les reins car, un instant retenue par la pente, la pulka se rue ensuite d' une façon vengeresse vers son propriétaire.

Notre progression se déroule sur l' immen de plateaux morainiques jusqu' aux abords de la calotte glaciaire du Hofsjökull. La nuit tombée, c' est sous le spectacle féerique d' aurores boréales que nous atteignons le minuscule refuge de Laugafell, écrasé sous l' énorme silence... Bien qu' il puisse se passer des mois sans qu' il soit visité, il y fait près de 20° C, grâce à une source d' eau chaude toute proche. Pouvoir régénérant de ces eaux bienfaisantes, qui dénouent les muscles et plongent l' organisme dans un sommeil réparateur.

A travers blizzard et tempêtes Nous continuons plein sud à travers le désert du Sprengisandur, entre les énormes calottes glaciaires du Hofsjökull et du Vatnajökull, pour atteindre le refuge de Jökulldalur.

Tout se passe très bien, malgré plusieurs violentes tempêtes; en effet, nous nous réfu- gions alors à l' abri sous nos toiles claquant au vent sur le fond mugissant des rafales venant buter contre nos murs. Impression bizarre d' isolement implacable, qui nous fait songer à Jean-Louis Etienne et Paul-Emile Victor, nos références.

Nous traversons ainsi la journée, nos lunettes double écran couvrant nos cagoules, car si nous apercevons très bien le ciel bleu, le blizzard souffle et du sable semble s' écou, glisser en permanence sur nos traces éphémères.

Vaste refuge, cette fois-ci non chauffé, où nous nous reposons tout un jour, refaisons le point des vivres et apercevons un petit avion effectuant des voltes à basse altitude pour ramener des images de la vie hivernale pour le bulletin télévisé!

41 2e étape: rude montée de 800 m pour atteindre le plateau baigné par le soleil 6e et 7e jours Quarante-huit heures de tourmente: une tempête terrible nous assaille, mais, vaille que vaille, nous cherchons à progresser. Philippe, malgré son flair infaillible, a perdu le cap sur de gigantesques coulées de lave: boussole périodiquement affolée par les irrégularités du champ magnétique. Notre groupe de gnomes chemine parmi une multitude de trolls et de lutins, monstres figés pour l' éternité, carcasses difformes de vagues de lave noire, granuleuse et piquetée de cristaux. Des heures à tourner en rond, refus tacite d' admettre la situation et de l' ex, camp monté en catastrophe en bordure d' un gouffre, cartes topographiques arrachées par le vent, oreilles qui n' en finissent pas de bourdonner et de siffler. Abasourdis, abattus, nous plongerons dans un sommeil envahi de cauchemars: quelle galère! Loi implacable du Grand Nord. Le renouvellement régulier de pareille expérience entamerait bien vite notre moral pour nous précipiter, à l' occasion de la moindre futilité, dans le désarroi et des querelles intestines. Quelques gelures, de plus, se sont fait sentir aux extrémités, rappelant le souvenir de lectures... Seuls, des heures durant, le ronflement régulier de nos réchauds et des soupes bien épaisses réussissent à nous redonner de l' optimisme.

Photo: François Hans La nuit va tomber, les ombres s' étirent à l' in... Solitudes glacées dans un silence propice à la méditation Le monde bascule dans le rêve C' est toujours l' Islande: un matin tout neuf, atmosphère de calme... Les dernières brumes de la tempête s' estompent à l' hori. Tout est devenu rêve et il faut se pincer pour le croire.

Une courte étape cette fois-ci. Quelques heures à siroter le thé brûlant de nos gourdes, à croquer du chocolat, confortablement allongés sur nos pulkas, dans des paysages à couper le souffle. Images de cônes volcaniques déchiquetés, une mer immense et figée se confondant avec l' horizon. Nous glissons en bordure du Vatnajökull, glacier massif dont la surface égale celle de la Corse!

Une arrivée enthousiasmée dans la Station de recherche glaciologique islandaise, désertée six mois durant... mais dont nous avons les clefs. Une soirée de fête, car nous célébrons les 30 hivers de Jean-Louis. Foie gras et alcool circulent de main en main jusque tard dans la soirée.

9e jour Notre étape la plus longue mais aussi la plus rapide: glissades infinies sur les fleuves et lacs gelés; une délicieuse neige sous un ciel radieux. Nos rires se perdent dans le désert et nous filons bon train, à... 3 km/h de moyenne! Lors de cette étape de 35 km, très souvent nos regards se tournent vers l' ar pour contempler ces deux lignes parallèles qui se perdent à l' horizon. Le soir venu, nous dressons le camp dans le plus beau site du voyage, qui offre un panorama de 360°: nous sommes au coeur d' un amphithéâtre de montagnes et cratères dressés vers le ciel. Mais le soleil se couche dans les présages d' une tempête naissante. Tout est anormalement calme en cette fin de soirée.

Nouveau coup de tabac Trop de confiance en soi? Nous avions « omis » de construire 3 mètres de mur dans la direction où nous attendions le moins la tempête. A 5 heures du matin, elle est venue; c' est le grand chambardement, mugissement infernal des rafales... Nous avons l' impression de nous envoler dans notre prison de toile, ballottés comme fétus de paille. Nous nous acharnons à protéger et à maintenir le camp, en vain. Vers 7 heures, c' est l' abandon, nous plions bagage à la va-vite, dégageons nos pulkas et, spatules au plus près de la pulka précédente, nous partons dans l' espoir de rejoindre Landmannalaugar. Site rêvé, plein de sources d' eau chaude, refuge gardienne, et qui a tant occupé nos pensées. Pour l' avoir visité en été, j' avais le souvenir merveilleux d' images colorées, de fumées, du glougloutement des sources, de pans de roches brunes, de tapis de mousse et de la douceur confortable d' un splendide havre de paix.

Nous cheminons, courbés sous les rafales, souvent obligés de nous arrêter pour leur résister, le corps plié en avant pour abriter nos visages devenus des masques de glace. Instants pénibles, où le moindre geste devient une épreuve: gratter les lunettes, fouiller une poche à la recherche fébrile d' une pâte énergétique... Et puis l' inquiétude sourde de perdre un gant durant la manoeuvre, de perdre de vue son compagnon tout en s' égosillant inutilement...

Le fait de descendre un fleuve gelé nous rassure quelque peu sur le chemin à suivre... mais qui nous prouve que nous ne tirons pas sans arrêt des bords d' une rive à l' autre?

Instants de tension quand nous devons nous acharner à creuser en toute hâte avec nos pelles une grotte dans la neige, afin de nous protéger et de pouvoir souffler. Nous abandonnerons bien vite cette solution, qui nous a seulement permis de grignoter quelques tartines insipides, complètement gelées et saupoudrées de neige.

Nous repartons tant bien que mal dans cet univers ouateux de fin du monde. Cependant, Philippe a confiance en l' itinéraire qu' il « sent » en bon « Muscher »; il nous impose le pas lent d' automate qui nous permet de nous dépasser et d' oublier par moments notre présence ici.

Trois heures de l' après: enfin une pâle lumière émerge, c' est l' accalmie tant attendue et bientôt l' insolite rencontre d' une ligne à haute tension; contact froid de pylônes gelés et gris, mais rassurant dans son cheminement vers la douceur des foyers.

Cinq heures, une surprise: un pan de tôle ondulée émerge devant nos skis. Nous nous attaquons à dégager la porte de cette cabane de pêcheurs enfouie sous des mètres de neige. Cet arrêt providentiel est le coup de pouce qui nous permettra de rejoindre Landmannalaugar à la nuit tombée. Nous plongeons avidement dans les réserves alimentaires, chauffons une soupe, et le moral remonte de plusieurs crans; puis nous mettons les bouchées doubles pour les quelques heures de trajet qu' il reste à tracer. Passages de cols pentus, suivis de longues descentes où nos pulkas cherchent à nous dépasser.

Neuf heures du soir: des émanations sulfureuses nous environnent. Bientôt se des- sine au loin la silhouette du refuge; le halo de lumière des fenêtres est masqué régulièrement par les écharpes de vapeur des sources.

Notre joie éclate et l' accueil est délirant. Tout le monde s' embrasse; les bains, les chants islandais, un gueuleton, les questions posées qui fusent nous laissent sans voix. Les odeurs de cuisine « recherchée », les cris, les chants pleins de douceur et de violence, accompagnés à la guitare, la chaleur rassurante sont presque des agressions et nous font aspirer à une douce torpeur...

Le lendemain est consacré au farniente, aux bains délassants et à la visite des divers solfatares, tous plus beaux les uns que les autres; jusqu' au soleil couchant, nous nous enivrons des vapeurs de soufre, des cracho-tis et des jaillissements des eaux chaudes.

L' instant est venu de compter les jours qui nous restent jusqu' à la date de notre retour en avion: la côte sud n' est plus accessible pour les jours à venir. Dans le meilleur des cas, nous pourrions l' atteindre, vers Skogar, en trois jours, mais sans aucune marge de sécurité. Nous décidons prudemment d' abandonner le projet initial.

Mais avant de regagner Reykjavik, nous partons à ski, libérés de nos pulkas, jusqu' à notre premier village, visitons les superbes chutes de Gulfoss croulant sous des cathé- Le 7e camp, dans un cadre grandiose. Seule fois où le montage des tentes précéda celui des murs!

drales de glace, ainsi que le site de Geysir, où Strokur, le geyser actif, nous reçoit dans ses gerbes bouillonnantes.

Conseils pratiques Attention à la solidité des pulkas: en vue d' allégement, le constructeur a cru bon de fabriquer les brancards en fibre de verre « renforcée ». Résultat: sur cinq pulkas, deux se sont brisées suite à un choc en descente. On ne peut guère parler de progrès. Je n' ose songer à une réparation en pleine tempête.

La période la plus recommandée pour entreprendre ce type de raid est mars-avril, afin de profiter de jours suffisamment longs et de passer avant la débâcle des glaces, qui se déclenche généralement début mai, annoncée par le retour des cygnes sauvages. Ce type d' entreprise est alors impossible à réaliser.

Si une excellente forme physique est requise, ce raid d' endurance en autonomie totale réclame principalement un engagement psychologique important mais ne comporte pas de difficultés techniques.

Feedback