Randonnée au Tibet

Peter Donatsch, Mastrils GR Henrik Rhyn, Bösingen FR

Impressions, réflexions et souvenirs La Potala, à Lhassa, résidence d' hiver du dalaï lama. Il n' y règne plus guère aujourd'hui qu' une vie plutôt misérable Premier mouvement Notre randonnée au Tibet prit naissance avec un vœu. C' était en 1985. Seul au camp de base, à plus de 5000 m, j' attendais mes camarades qui se trouvaient sur les flancs du Shisha Pangma. Je n' ai rien à aller chercher sur des huit-mille, pensais-je, mais partir en randonnée au Tibet, sur le toit du monde, au pas des yaks, voilà qui devrait correspondre à ma tournure d' esprit et à mes possibilités.

En été 1990, premier groupe d' étrangers à en bénéficier, nous ( huit Suisses et Suissesses ) obtenons l' autorisation du gouvernement chinois de nous rendre au lac des oracles Lhamoi Latso, à plus de 5000 m d' alti, à environ 150 km à l' est de Lhassa.

A pied dans un pays étranger Je fais les premiers pas. Non, je ne me sens pas libre pour autant: trop de poids. Le sac à dos est lourd et le bidon de plastique ne l' est pas moins. Je traîne avec moi des choses dont j' imagine avoir besoin et d' autres dont je sais avoir besoin. Je suis une sorte d' escargot mais c' est le yak qui porte ma coquille. Ou alors je la charge sur un camion ou un véhicule tout terrain. Seul, je ne pourrais même pas transporter ma tente et les autres ustensiles dont j' ai besoin pour survivre. Je ne suis pas un Tibétain.

Nous nous sommes arrêtés pour une semaine de tourisme à Lhassa, afin de nous acclimater. Comme l' état de siège n' a été levé que peu de temps auparavant, en mai 1990, on ne rencontre guère d' étrangers. Pour le moment, il n' est permis de voyager au Tibet qu' en groupe. Deux jours après nous est arrivée une équipe qui partira demain vers le glacier de Rongphu. Ses membres passeront leurs vacances là-bas, à près de 6000 m, au camp de base de l' Everest. Ils font partie de l' association « Mountain Wilderness » et ils ont l' intention d' éliminer les détritus laissés par les expéditions. Dix Américains, dont deux femmes, qui ont fait près de 20000 km en avion et partent maintenant en camion vers la plus haute montagne du monde pour nettoyer les lieux, ramasser ce que les autres ont laissé...

Dépendants de la technique La route est longue jusqu' au Tibet et mes jambes bien trop courtes. Surtout s' il faut la parcourir rapidement - et pendant les vacances encore. Certes, l' homme, au cours de son évolution, a inventé la roue pour prolonger ses jambes. Mais cela n' a pas suffi à nos prédécesseurs et ils ont encore inventé l' avion. Les roues et les ailes sont ainsi des prolongements de mes jambes et de mes bras. Je les appelle mes « prothèses ». Sans avion, je n' aurais simplement jamais pu me rendre sur le toit du monde. J' ai commencé il y a cinq ans à préparer ce voyage du lac Lhamoi Latso. J' ai aussi eu besoin du télex et du téléphone. Je dois donc beaucoup à toutes ces « prothèses »: ma voix ne porte qu' à une centaine de mètres. Grâce aux « prothèses », je peux atteindre le monde entier. Je peux écrire à travers les airs, voler, courir plus vite sur les pistes que n' importe quel cheval lorsque je prends place dans un véhicule et mets les gaz. Et à ce propos, j' en reviens toujours au même point: ce que je fais ici est-il bien juste pour ceux qui ne peuvent pas partir, restent au bureau, au pays de cocagne, au pays du coca-cola, dans notre société d' abondance? De telles pensées ne cessent de me traverser l' esprit, en l' an 2117 du calendrier tibétain, qui a commencé le 26 février 1990 de notre calendrier grégorien. Nous sommes maintenant en juillet, époque de la mousson.

Voyageurs au Tibet d' hier et d' aujourd Le Tibet a été visité au Moyen Age déjà par des marchands et des missionnaires, principalement des jésuites. Au début de ce siècle, les Anglais y ont fait des incursions depuis l' Inde, cherchant à étendre leur zone d' influence. Les voyageurs isolés, en revanche, ne sont parvenus à se rendre au Tibet qu' en très petit nombre, et moins encore sont arrivés à sa capitale, Lhassa.

Dès 1951, les Chinois ont annexé le pays, en premier lieu les provinces orientales. En 1959, ils tenaient l' ensemble du Tibet. Depuis lors, ce sont eux qui décident de l' accueil des touristes. Ne peut entrer que celui qui se comporte comme les Chinois le souhaitent à l' égard du peuple occupé et leur paye ce qu' ils demandent. A la fin de notre expédition au Shisha Pangma, en 1985, nous avons dû verser à la Chinese Mountaineering Association ( CMA ), à Pékin, 94000 francs suisses en devises sonnantes. La journée dans le quartier « officiel » des alpinistes, à Lhassa ( une baraque en pierres avec toit de tôle ondulée, de petites pièces à deux lits en fer, un wc et un lavabo avec eau froide ), y compris les repas agrémentés de deux boîtes de bière, nous a coûté la somme astronomique de 240 francs par personne... Lorsque nous avons protesté, mollement d' ailleurs, faisant valoir entre autres que nous serions mieux sous nos tentes, les Chinois ne nous ont pas contredits. Mais ils ont fait remarquer que, dans ce cas aussi, une journée nous coûterait 240 francs! Le Tibet n' était et n' est toujours pas bon marché. Pourtant les salaires y sont extrêmement bas. Les Chinois gagnent environ 60 francs par mois. Les Tibétains, dit-on, touchent des salaires équivalents.

C' est pourquoi il était important pour moi, déjà lors de la préparation de notre visite au lac des oracles, de faire en sorte que l' argent parvienne non pas aux forces d' occupation mais bien aux Tibétains eux-mêmes. Quelle part, en fin de compte, ont-ils touchée? Je n' ai pas pu le contrôler. Nous n' avons cheminé qu' avec des Tibétains, contrairement aux expéditions vers des 8000 dont l' infra, soit le matériel et le personnel, est pour la plus grande part fournie par les Chinois.

Faut-il tout de même se rendre au Tibet? Oui. Le Tibet est un pays occupé. Depuis bientôt quarante ans, il souffre en silence. Les occupants se comportent souvent de manière très brutale avec la population. Ceux qui protestent, jeunes ou vieux, sont jetés en prison, battus, fusillés, violés. Les membres d' expéditions, les randonneurs et les touristes, s' ils ouvrent les yeux et s' ils communiquent par le biais d' un traducteur, peuvent jouer un rôle protecteur pour la population. De retour chez eux, ils peuvent sans réserve rendre compte de la situation réelle du Tibet « libéré ».

En cheminant avec les yaks Nous ne sommes pas allés très loin aujourd'hui. Nous sommes entrés, d' abord sous une pluie mêlée de neige, puis par un temps plus sec et enfin sous le soleil, dans une vallée latérale où aucun touriste ne s' est jamais rendu. Au cours de la deuxième heure déjà, nous avons fait notre première ( et, comme la suite le confirmera, dernière ) halte de la journée. Nos yaks, au cours des mois précédents, avaient paisiblement erré dans les pâturages et mangé à satiété. Ils s' étaient donc habitués à l' herbe grasse et avaient pris l' habitude d' un certain bien-être. Remis en route, ils rechignaient et n' avaient d' yeux que pour la nourriture, oubliant tout le reste. Lorsque, ce matin, des camions militaires surgirent sur la piste carrossable, à quelques centaines de mètres de notre groupe, la peur des yaks fut au moins aussi grande que leurs bonds dans tous les sens. Ils prirent ensuite la fuite, filant tout droit, puis zigzaguèrent comme des lièvres, tous azimuts. Un mo- ment plus tard, notre petit bout de toit du monde était parsemé de taches de couleur. C' était toutes nos affaires éparpillées, tombées des bâts!

Malentendu Quand je me trouve avec Tensin, notre guide, nous parlons italien. Lorsque je l' avais rencontré pour la première fois, il y a des années, il était chez sa mère avec un hôte et ami, ressortissant italien. C' est pourquoi nous parlons italien, seule possibilité pour nous de communiquer directement.

Ce matin, j' ai demandé à Tensin si nous marcherions seuls ou avec les yaks. « Con i Yak! », répondit-il. Mon fils Reto qui n' avait peut-être entendu que la moitié de ma question, la transforma en une autre: « Qui a du cognac? » Au souper, la question devint « le malentendu du jour ».

Comprendre J' espère, ici au Tibet, ne pas être victime de trop de malentendus. Je viens d' une autre culture. Je comprends ce que je peux comprendre. Je prends les choses comme je les vois et les entends. Les gens, les Tibétains, les Chinois, les autochtones, les occupants. Mais cela ne veut pas dire que je saisis toute la vérité. Je viens de mon milieu culturel, avec mes habitudes et ma manière de sentir les gens et les choses. Mais je suis ici en culture étrangère et j' espère bien ne pas ramener avec moi trop de malentendus.

Rêve et réalité Des milliers d' arcs, certains doubles, sont tendus au-dessus de la vallée que traversent 108 cerfs blancs dont le tintement des clochettes emplit tout le paysage de ver- Les hautes montagnes ont souvent servi de protection au pays gouverné par les moines, mais elles ont aussi caché pendant longtemps au reste du monde les souffrances des Tibétains 186dure. Tout près de moi, tout près de mon oreille, un bruit grinçant déchire la tranquillité des lieux, comme une fermeture à glissière de tente s' ouvrant pour laisser entrer le jour... Et c' est en effet bien ça. La réalité m' ouvre les yeux: Reto sonne la diane. Toilette matinale derrière la barre de rochers. Déjeuner, démontage de la tente, bouclage des sacs à dos, les habits de pluie dessus. Pour le moment, le temps est sec mais frais et les montagnes avoisinantes sont enneigées.

Points de couleur Départ. Une longue étape nous attend. Notre caravane, après quelques centaines de mètres déjà, s' est disloquée. En tête.

Pendant la mousson, en été, le haut pays sec est inondé, et seuls les yaks et les chevaux permettent encore aux humains de se déplacer Georges marche avec énergie, de sorte qu' on ne voit bientôt plus que le point rouge vif de sa veste. Des points de couleur s' égrè le long des pâturages vert sombre, sous les nuages. Peter est en bleu, Ursi en jaune, Barbara porte une veste de duvet vert clair, Daniela se protège de la pluie sous un chapeau de paille, Reto porte son feutre vert, Alice a noué un châle de couleur sur sa tête, Tensin est comme toujours très chic dans ses habits jeans, sous son chapeau à larges bords. Derrière nous, les trois chevaux puis les yaks. Nous avons dû en laisser un chez les nomades, car il boitait. Tensin dirige les bêtes en sifflant, leur jette de temps à autre une pierre pour leur faire reprendre la bonne direction et rit lorsqu' il voit que je l' observe. Nous avançons bien.

Chiens de nomades A chaque pas, il me faut chercher un endroit sec pour le pas suivant, dans ce pâturage marécageux de petites collines où nous sautillons plus que nous ne marchons. Les Le monastère détruit de Chokhargyal. Selon des Tibétains en exil, 98% des biens culturels du pays ont été anéantis eaux de fonte de la neige tombée au cours de la nuit descendent, par mille petits ruisseaux, vers le fond de la vallée et se rassemblent en une rivière de quelques mètres de largeur. Nous remontons la vallée et visons un col, au sud. Parfois, derrière une colline, surgit une tente noire de nomades. Partout paissent des yaks et des moutons. Les chiens aboient lorsque nous passons. La pente devient plus raide. Si le paysage de pâturage est familier à nos yeux, notre souffle, lui, nous fait sentir que nous ne sommes pas dans un environnement habituel mais à quelque 4500 m d' altitude. Ce matin, après avoir pour la énième fois traversé un ruisseau et grimpé une côte herbeuse et glissante, un énorme chien, plus grand qu' un dogue, surgit derrière nous en aboyant. Georges s' envole vers le haut de la pente. Sa confiance dans les chiens est perturbée depuis qu' à Kyitschou, en dessous de Lhassa, il a été sérieusement mordu au mollet, à travers le pantalon et par derrière, évidemment, par un petit cabot qui paraissait bien inoffensif.

Nous grimpons presque en courant mais l' animal reste sur nos talons. Je transpire et ouvre largement ma veste. Plus personne dans le groupe ne dit mot. Impossible: nous soufflons comme des phoques... Au bout d' un moment, nous semble-t-il, le monstre rentre un peu ses crocs, perd de sa conviction. Il s' approche de moi et même mes bâtons de ski ne l' empêchent pas d' avancer toujours plus près. J' en perds complètement le souffle et je saisis une pierre, essayant de l' effrayer une dernière fois avant de me faire mettre en pièces. C' est alors que le molosse s' arrête, se retourne et repart en trottinant comme si telle avait toujours été son intention. Je n' ai généralement pas peur des chiens mais celui-là m' a fait une telle frousse que je ne sais pas si la sueur qui me coule du front à grosses gouttes est bouillante ou glacée.

Trempés Puis il commence à pleuvoir. Ce ne sont pas de grosses gouttes tombant dru et nous espérons que l' ondée sera vite passée. Mais non, l' air est simplement humide. Il est même tellement humide que nous avons l' impression de marcher dans une rivière, sous l' eau. Depuis longtemps, Peter a cessé de prendre des photos: il n'a pas emporté, hélas, d'appareil étanche. Et il commence à faire froid, un de ces froids qui vous percent les vêtements. Nous montons de plus en plus. Nous sommes en route depuis des heures, sans avoir rien mangé ni bu. La caravane de yaks est loin derrière nous, nous ne la voyons plus depuis longtemps. Daniela est probablement avec elle puisque nous l' avons perdue de vue peu après le départ.

Sous la tente des nomades Une couverture nuageuse gris-noir recouvre le paysage, la vallée grise s' étend devant nous, des yaks noirs paissent et les trois W. y?-îi Le yak ( dont la femelle se nomme dri ) remplit de nombreuses fonctions: il tire des charges, donne du lait et ses excréments servent de combustible. De plus, il procure de la viande, son poil sert à confectionner vêtements et tentes, et même ses os sont utilisés pour fabriquer des outils 190tentes de nomades, à environ 500 m, sont d' un noir de corbeau. Derrière moi et Tensin suivent nos amis dans leurs vestes colorées. Tensin veut demander aux nomades si nous pouvons faire une halte sous une de leurs tentes. Mes sentiments sont partagés car j' entends déjà des chiens hurler et je n' ai aucune envie de me rapprocher de ces molosses noirs.

Nous saluons: « Tashi delek! » Et la réponse arrive: « Tashi delek! », « bonheur et bénédiction ». Nous entrons sous la grande tente noire en laine de yak. Je dois à peine me baisser pour passer la porte. Au milieu de la tente, un fourneau en briques d' argile. Un pot d' eau chauffe sur l' une des ouvertures, une soupe bout sur l' autre. Une vieille femme cuit des os de yak. Heureusement, on nous servira du thé: à dire vrai, la soupe ne me disait rien qui vaille... A cause de la pluie qui ne cesse pas, l' ouverture au-dessus du foyer est protégée par une toile de laine de yak. Huit gosses, curieux, se tiennent près de l' entrée. Trois filles et cinq garçons, apparemment. Nous nous trouvons ici très loin de tout contrôle chinois et il est permis à une famille d' avoir plus d' un enfant. Treize yaks Terre inondable fertile à 3600 mètres, dans la vallée du Tsangpo, où les avions en provenance de Pékin et Chengdu atter-riront bientôt Photo- Peter Donalse ou dris seulement par famille sont maintenant autorisés. Selon Tensin, cette famille passe l' été à près de 4500 m avec huitante yaks et dris - tous les animaux de la commune. Les impôts sont versés aux Chinois sous forme de beurre.

Lourde mainmise chinoise Avant l' occupation chinoise, les troupeaux de yaks de mille têtes n' étaient pas rares. Après la « libération », tous les animaux ne rapportant rien furent abattus: les chiens, les chats, les oiseaux, les antilopes tibétaines, les gazelles et les kyangs, ces ânes tibétains sauvages. Les troupeaux de yaks et de moutons furent partagés entre les communes nouvellement créées. Puis les « populations libérées » durent payer des impôts: « l' impôt d' amour de la nation », « l' impôt pour les réserves », « l' impôt d' excédents de céréales » et « l' impôt de préparation à la guerre »...

Dernière impression d' un jour de marche Le gros chien noir de la famille nomade qui nous a accueillis, après avoir été sermonné par son maître, est venu précautionneusement me renifler, a remué la queue, m' a poussé du museau - mais ne m' a pas mordu. Je lui en ai été très reconnaissant!

Traduit de l' allemand par Gil Stauffer.

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