Randonnée chez les Inuits

Par Joel Labonnc. Mcght'( Fraine )

La terre de Baffin, vous connaissez? Une île immense, deux fois l' Angleterre, au nord du Canada, à la hauteur du Groenland, pratiquement inexplorée. 5000 habitants répartis en 7 villages. Des montagnes, des lacs gelés, des fjords, des plateaux glaciaires, des steppes balayées par les blizzards. Mais 20 heures de soleil par jour au printemps: de cjuoi vous donner une âme d' explora!

Nous nous sommes mis à trois pour courir sur les traces de Frobisher: Françoise, à la fois montagnarde et féminine; Arthur, un costaud, et votre serviteur, tous trois entraînés en professionnels à la pratique du ski.

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36Terre de Baffin ( Canada ): des sommets qui rappellent la 39 A ski dans l' eau salée et tirant une luge qui flotte! Meije ou les Grandes Jurasses Phom.l.Labonne 40 Essere donna... essere guida. In palestra: Pian di Lago 37De larges glaciers platsfOio e Kiirhör Pholu A. Nyauld 38 Retour dans la nuit polaire Pholu Ph.Forlin

Mais revenons à notre point de départ: Frobisher Bay aux baraquements peinturlurés mêlés à quelques constructions en dur, d' où nous gagnons Pangnirtung. Nous y louons les services de deux Esquimaux et de leurs traîneaux, afin de transporter notre matériel et nos approvisionnements, complétés au comptoir de la Hudson Bay Co.

Pangnirtung est situé sur un fjord, à 15 km de son embouchure. Ce fjord, long de 45 km, se prolonge par une vallée très profonde qui, traversant toute la péninsule de Comberlands, se termine par un autre fjord dans le détroit de Davis. Notre objectif: remonter le fjord de Pangnirtung et une partie de la vallée; pénétrer ensuite, à main droite, dans la montagne et, à partir d' un camp de base, explorer à ski et gravir les sommets des alentours.

C' est ainsi que, installés sur nos traîneaux garnis de peaux de loups, nous avons remonté le fjord et une dizaine de kilomètres de la rivière qui lui fait suite. Par endroits la glace était si mince qu' il fallait prendre son élan et passer très vite qu' au moment où la luge, qui coupait les virages, se fracassa contre un rocher: deux patins cassés et, pour moi, une grave entorse qui me gêna durant tout le reste de l' expédition.

Le reliefest tout à fait différent selon qu' on se trouve au nord ou au sud de la vallée: au nord, à gauche en tournant le dos au fjord, les montagnes sont tronquées et chapeautées d' une énorme calotte de glace. Ces sommets sont des sortes de plateaux glaciaires apparemment illimités. Au sud, en revanche, les montagnes sont plus traditionnelles; elles vous ont un petit air de Vanoise, avec leurs glaciers larges et plats d' où émergent quantité d' Ecrins, de Meije, de Grandes Jorasses.

Beaucoup sont sans histoire, voire sans nom, ce qui n' empêche pas certaines de présenter des faces et des parois de plus de mille mètres. Le point culminant, Tête Blanche, se situe même à près de 2500 ( hauteur variable selon les cartes ) dans un pays de faible altitude moyenne. Bien que des ressortissants de cinq ou six pays soient venus ici prospecter quelques régions, seuls les sommets les plus accessibles comptent chacun à peine une demi-douzaine d' ascensions. Et nous apprendrons plus tard que dans tout notre massif montagneux -30000 km2: la surface de la Belgique - nous n' étions que deux cordées!

Ici l' hiver a été assez clément, ce qui nous permet, au printemps 1980, de planter notre tente directement sur le sable fin, au bord de la Weasel River. L' inconvénient, c' est qu' il faudra renoncer au transport de notre matériel par traîneaux et se mettre au portage à dos d' homme... et de femme.

Deux cents kilos en quatre jours jusqu' au front du glacier, après quoi, skis aux pieds, nous nous attelons comme des chiens esquimaux pour remonter le glacier lui-même qui n' en finit plus de s' arron. Mais à chaque instant le paysage est nouveau et nous enchante.

Les cartes, faites de photos aériennes sur lesquelles il a été dessiné des courbes de niveau, sont approximatives. Quant à la boussole, affolée par la proximité du pôle magnétique et les nombreuses masses ferrugineuses du sous-sol, elle ne sait plus à quel nord se vouer. Se diriger aux instruments est donc impossible.

Quand le jour baisse, que le froid nous pénètre et que la fatigue nous saisit, il faut décharger la luge, creuser un abri, planter la tente. C' est le lot de chaque étape jusqu' à l' installation de notre camp de base. Bloqués sur place par le brouillard, nous devons attendre trois jours avant de pouvoir l' établir à l' abri d' un éperon rocheux. Nous taillons néanmoins une véritable forteresse pour nous protéger du vent très violent qui balaie le glacier.

Pendant les six semaines de notre expédition, dont deux au camp de base, nous n' avons eu que huit jours de soleil. Nous en avons profité pour faire quelques sommets. Quand le temps est moins beau, nous nous contentons de courses plus modestes: un col ou une reconnaissance en vue de notre retour.

En effet il nous faut songer au retour. Déjà! car nous regrettons de quitter ce pays si original et si attachant. Il est lent et difficile, ce retour, certains passages nous obligeant à damer la neige devant le traîneau, ou bien à le hisser à bout de corde. Le temps est au redoux et même à la débâcle. Sur les 35 derniers kilomètres de fjord, la glace se craquelle, l' eau la recouvre par endroits. Nous suivons prudemment la rive, mais il faut bientôt y renoncer, la combinaison du gel et des marées ayant amoncelé sur tous les littoraux un dédale de blocs et de vagues de glace qui empêche la progression avec des skis et une luge. Nous nous risquons, avec circonspection d' abord, au milieu du fjord, puis nous avançons avec de moins en moins de précau- tions sur cette glace fondante, avec de l' eau qu' au haut des chaussures. Spectacle rare: trois randonneurs à ski, pataugeant jusqu' à mi-mol-lets, et remorquant un traîneau qui flotte!

Il y aurait encore beaucoup à dire. Je pourrais mentionner, par exemple, le parc national VAuyuittuk ( 21 500 km2, dans la région de Pangnirtung ), qui sauvegarde certes la nature, mais ne peut rien pour les habitants... Il faut limiter mon propos, tout en restant à la disposition des intéressés qui voudraient en savoir davantage. Souhaitons simplement en terminant que la culture des Inuits, menacée en particulier par la recherche de pétrol en terre de Baffin, se perpétue et se transmette.

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