Randonnée entre calcaire et mer Les Calanques de Marseille

Petit bijou méditerranéen, les Calanques de Marseille ont une solide réputation dans le milieu des grimpeurs. Le cadre magique et l' offre inépuisable en matière d' escalade éclipse un peu le potentiel remarquable de la région en matière de randonnée. Qui s' y attarde découvrira de magnifiques perspectives côtières, une flore dépaysante et des vallons secrets.

«Faut être fou pour partir au sud le week-end de l' Ascension! Tu verras les bouchons. » Voilà ce qui me passe par la tête en tournant la clé de contact de la voiture. Quelques heures plus tard, nous entrons dans Aix-en-Provence. Derrière nous, pas le moindre embouteillage. La météo s' annonce radieuse et déjà il nous semble sentir les parfums enivrants des calanques. Nous roulons vers la Méditerranée. Au menu du jour, les falaises du Devenson. Pour certains, ces paysages comptent parmi les plus spectaculaires des côtes de l' Hexagone. Sur le chemin du parking du col de la Gardiole, nous sommes un peu inquiets car nous avons souvent entendu dire qu' il y avait des vols dans les véhicules dans la région. A l' approche du col, nous avons l' impression que l' endroit est désert et imaginons dès lors que notre voiture sera la proie de toutes les convoitises. Certes, cette vieille Subaru n' a pas de quoi attirer les amateurs de belles carrosseries, mais avec nos plaques suisses, nous ferions une cible idéale. Mais au détour de la dernière épingle, nous découvrons un parking bondé. Il doit bien y avoir au moins cent véhicules ce qui provoque de larges sourires d' étonnement Aux craintes de pillage, succèdent celles de sentiers surchargés. Pourtant, nous découvrons vite que la majorité des promeneurs se dirigent plein sud, vers un lieu inconnu. Notre méconnaissance des lieux s' atténuera petit à petit et nous finirons par comprendre que les visiteurs se concentrent sur quelques sites célèbres, délaissant ainsi la plus grande partie des calanques.

Nous voulons approcher la mer en douceur. Nous ne nous plongeons donc pas vers le sud, mais nous nous orientons plein ouest, vers la Crête de l' Estret. Un large chemin – probablement une route destinée aux pompiers et donnant accès au cœur des calanques en cas d' incen – nous conduit sur un plateau bordé de falaises. Très vite, nous comprenons que la pluie est rare dans cette région. L' évidente aridité tient au fait que l' humidité provient essentiellement de l' évaporation de l' eau de mer. Les pluies ( 360 mm de moyenne annuelle ) peuvent s' avérer extrêmes en automne et en hiver ( 235 mm en 2 h à Cassis en décembre 2003 par exemple ), mais le très fort ruissellement prive en grande partie la végétation de ces précipitations. Les fortes températures et les vents, tel que le mistral, participent aussi à rendre la vie dure aux plantes. Conscients de cela, nous nous étonnons alors de l' abondance de fleurs qui illuminent la garrigue et ce d' autant plus que les sols terreux demeurent presque inexistants. Mais ici la nature fait preuve d' opiniâtreté et se suffit d' un rien. Les végétaux ancrent leurs racines dans les éboulis, les failles et les fissures des falaises. Ils ont de plus dû s' adapter aux embruns salés, ce dont une partie typique de la végétation témoigne.

Le fait que plus de quatre-vingt espèces protégées se trouvent menacées de disparition nous confirme la fragilité de cet écosystème. Après douze ans de débats, un parc national devrait voir le jour en 2011 et assurer la pérennité des lieux. Tout n' ira pas sans mal, puisqu' il faudra négocier avec les propriétaires d' habitations à l' intérieur du périmètre défini et avec les grimpeurs, qu' une zone de réserve intégrale, accessible à quelques scientifiques seulement, menace. Relevons que la création du dernier parc national français, celui du Mercantour, date de 1979. Après Le Cap et Sydney, Marseille serait la troisième métropole au monde à cohabiter avec une telle zone protégée.

Le cap Gros nous offre bientôt une vue plus maritime et nous entamons une courte descente par le passage dit « des Escaliers ». Cela nous ramène sur les sentiers de grande randonnée qui parcourent les calanques ( le GR 98 qui relie Menton à Marseille et le GR 51 entre Marseille et Cassis ) et donc vers la foule ( on compte un million de visiteurs annuels sur le site des calanques ). La surfréquentation de cet espace protégé provient en grande partie de son faible isolement. Le risque d' incendie a d' ail conduit à instaurer une restriction partielle ou totale d' accès, selon les conditions météorologiques ( fortes chaleurs, vents ). Pour nous qui aimons le calme et la solitude, il n' y a là rien d' insupportable; le spectacle de la nature suffit à nous faire oublier ce désagrément. Du col des Charbonniers, la vue sur la Grande Candelle – l' un des sommets phare de la région – s' avère merveilleuse et nous décidons de faire une pause casse-croûte pour en profiter pleinement.

Le sentier nous conduit ensuite au long des falaises du Devenson. Parcours aisé et offrant de nombreuses perspectives plongeantes sur les rivages morcelés, que nous dominons parfois de plus de 300 mètres. Passant d' une calanque à l' autre, des navettes chargées de touristes préférant la navigation à la marche animent les flots, calmes en ce jour. Le discours que tient le guide aux passagers ( chaque calanque est nommée lorsqu' un bateau y entre ) nous parvient par le biais des haut-parleurs et nous assure de notre position; nous ne sommes pas encore perdus.

Parvenus à l' aplomb de la calanque de l' Eissadon, nous apercevons pour la première fois des grimpeurs. Contrairement à l' idée préconçue que j' avais des lieux, l'«Homo Grimpatus » ne s' y trouve pas représenté trop abondamment. Durant notre séjour, nous n' apercevrons guère qu' une dizaine de cordées. Bien entendu, cela ne signifie pas que les falaises soient désertes. Il s' agit tout de même du plus vaste massif calcaire de basse altitude en France et on y compte plus de 100 kilomètres de voies.

La fin de l' après approche lentement et il nous faut songer à revenir au col de la Gardiole. Nous ne renonçons pas néanmoins à un petit aller-retour jusqu' au belvédère d' En Vau, dominant la calanque du même nom, qui passe pour l' une des plus belles. Difficile d' imaginer le contraire une fois juchés sur ce promontoire, alors même que nous n' avons encore rien vu.

Au menu du lendemain, une randonnée au voisinage de la calanque de Sormiou, nettement plus occidentale que celle de la veille. Histoire d' en voir de toutes les couleurs… Parking en bordure de la ville de Marseille. Des vigiles nous avertissent que le parc n' est gardé que jusqu' à 18 h 30 et qu' il vaut mieux être de retour avant. Nous ferons donc le nécessaire pour ne pas rentrer trop tard. Une route réglementée nous mène au col de Sormiou, d' où la vue s' ouvre sur la calanque. Nous quittons le bitume pour emprunter le sentier de la Tête de l' Homme. Première étape, le col de Cortiou. Nous croisons la route des quelques marcheurs suivant le GR, puis nous nous retrouvons seuls. Le panorama, magnifique, s' ouvre davantage à mesure que nous nous élevons. A nos pieds, le mystérieux Cirque des Walkyries, tourmenté à souhait. Selon notre topoguide, quelques sentiers escarpés et exposés permettent d' y descendre directement, mais nous préférons ne pas nous y risquer, portant sur notre dos une petite demoiselle de moins d' une année. Nous poursuivons donc jusqu' au Pas supérieur de la Melette, puis la Tête éponyme. Toujours personne en vue. Et cette impression de solitude s' accentue lorsque nous descendons le Malvallon sud. Que de coins reculés et sauvages dans ces calanques! Sans une carte, les possibilités de s' y perdre semblent infinies. Nous profitons de ces purs instants de bonheur. Sur notre gauche, un collet devrait nous ramener vers la côte. Nous passons la tête au-dessus de la dépression et c' est un nouveau monde qui s' offre à nous. Voilà bien l' un des charmes de la région: tantôt l'on chemine aux côtés d' une foule de randonneurs vêtus comme il se doit des derniers vêtements high-tech, tantôt l'on se sent l' âme d' un explorateur à la découverte d' une contrée inviolée.

Le raide vallon de Podestat, que parcourt encore un itinéraire – nettement plus parcimonieusement balisé il est vrai que d' autres tronçons du réseau pédestre local – nous dépose bientôt sur le GR 51. Un pierrier à la granulométrie idéale, entendez qui croule juste ce qu' il faut sous les pieds, rend cette descente fort agréable. Alors que nous retrouvons du monde, c' est à la fois dubitatif et plein de compassion que j' observe un groupe s' engager sur nos pas. Un tel pierrier à remonter, quel enfer! A flanc de coteau, nous revenons vers le col de Cortiou, par le bois des Walkyries. De nombreuses essences se partagent le terrain, parmi lesquels le pin d' Alep, en quelque sorte l' emblème des Calanques. De gros incendies ont ravagé ces forêts par le passé, mais quelques survivants trônent encore et participent au parfum méditerranéen des lieux.

Le terme de notre séjour approche, mais nous aimerions encore aller à la découverte de la calanques d' En Vau, aperçue le premier jour. Nous nous en approchons cette fois depuis le nord-est et parvenons au sommet de l' une de ses rives, non loin du Doigt de Dieu. Les eaux ont les teintes d' un lagon et le calme qui y règne en ces heures matinales pousse à la contemplation. Une pure merveille de la nature. Au loin, le regard se perd en mer. Il nous faut bientôt songer, à regret, à reprendre la route. Mais nous reviendrons, cela ne fait aucun doute.

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