Rêveries d'un randonneur solitaire

Roland Lombard, Palaiseau ( France )

Tout appelle à l' escapade en ce matin d' avril. Le train lui-même, qui serpente entre forêts et collines, semble musarder dans les tendres parfums et les premières chaleurs.

J' ai choisi pour mon week-end un but d' ac modérément facile, à ma mesure et pourtant satisfaisant pour mon ambition. Après le train, je prends un bus, puis un télésiège qui m' économise des heures mornes. En effet la neige, chassée par l' herbe, recule vers les hauteurs, semant des fleurs sur ses traces: il aurait fallu porter les skis longtemps! Et puis il est déjà tard, la journée s' étant effilochée au gré des préparatifs.

N' ai rien oublié? Je tate et retate mes poches, nombreuses, bouffies, tandis que le câble glisse et que les poulies tressautent. Contrôle, réflexion, rêverie: ça commence.

Une heure de peaux de phoque en cette fin d' après teintée des grondements sourds de la vallée. A la cabane, campée sur des positions confortables, je ne suis pas seul. Mais j' ai vite trouvé ma place et étalé mon sac dans un champ d' odeurs.

Puis, le soir, attendre sans autre passe-temps que de sonder les visages, de sortir pour regarder le coucher du soleil, de humer l' air qui fraîchit, d' accueillir d' un geste ou d' un mot les nouveaux arrivants. Je rentre. J' ouvre une fois de plus le guide et je relis les passages scabreux de mon itinéraire. J' allume une pipe: cela donne bonne contenance et occupe les doigts. Dans la cabane on parle haut, dans des langues que je ne comprends qu' à moitié. Les dialectes s' entrecroisent sans que je puisse en saisir toutes les saveurs. Je regrette de n' avoir pas emporté un bouquin ou le journal...

L' aube se cache encore du côté des steppes de l' Asie centrale. Il souffle un vent de montagne qui vient de nulle part, qui bleuit au contact des étoiles. N' éprouvant guère le besoin de dormir en altitude, je me forge des rêves prémonitoires et quitte le sommeil en m' accrochant à des lambeaux d' idées fixes. Je m' assoupis, me retourne et me réveille, cy-cliquement.

Je me suis extirpé du dortoir le premier, bien avant les autres, sans déranger personne, sans un bruit, laissant les ronflements spas-modiques courir au ras des têtes. Un maître de la cavale. Un passe-muraille.

Les peaux de phoque accrochées, malgré le froid et les doigts un peu gourds, le sac bouclé, je démarre. Je me découvre seul, face à mon ciel qui tire sur le bleu sombre. La cabane, derrière, vacille aux lueurs des lampes électriques.

Contrôler le rythme. J' ai une tendance naturelle à accélérer. La pente, les inégalités du terrain imposent une allure saccadée. Les articulations se réchauffent, les muscles s' assou. Dans un balancement régulier, je file comme un voilier qui trouve, avec le large, le bercement sans fin des vagues.

Il faut grimper longtemps, gagner à chaque pas son copeau d' altitude. C' est l' heure des sombres besognes. L' imagination remue quelques fantasmes; un coin de mémoire s' éveille, écarte le rideau de la solitude. La périodicité s' insinue, goutte d' eau qui tombe, fatidique de régularité, et deviendra intolérable.

Le concert s' amorce. Un refrain banal qui surgit. La mélopée se déroule, monotone, lancinante, prélude aux pensées éparses qui vont éclater au soleil des réminiscences: souvenirs, petites taches de honte que l'on traîne son existence durant, tant que le fil des Parques n' a pas atteint son dernier nœud, et qui menacent de s' étendre.

Seul!

Fier et seul! Les autres sont encore loin. Seul comme à l' examen.

- Vous ne savez pas ce qu' indique le volt-mètre quand on le branche à cet endroit?

Je revois la scène, je la revis. La réponse m' est venue deux jours après. Mais le jury n' avait pas eu la patience d' attendre et m' avait repêché d' une question subsidiaire. La réussite n' avait tenu qu' à un cheveu. Pourtant j' aurais dû répondre... puisque je savais et que d' autre part...

Je m' arrête quelques minutes, brise le charme, ouvre les yeux. Quel tracé! Quel chemin parcouru déjà! Je me suis faufilé dans le labyrinthe des variantes avec à-propos, déjouant les pièges. Un certain sens de l' orienta, de la chance aussi, et ce petit grain de réussite qui fait que l'on saisit au bon moment le cheval du manège qui vous entraîne dans sa ronde. Combien ont essayé de forcer la porte sans y parvenir!

Lever les yeux. Je ferais bien d' écarquiller mes paupières plutôt que de coller mon nez aux spatules. Le couloir se redresse sérieusement. J' appuie un peu plus sur les bâtons, j' applique avec conviction mon ski. Le col à peine marqué qui me livrera l' accès à l' arête et découvrira des horizons nouveaux se rapproche insensiblement. Avec le jour, le ciel a blanchi. Imperceptiblement quelque chose a changé, et la nuit étoilée, qui chantait une aube claire, un avenir sans nuage, n' a pas tenu sa promesse. Le temps se caille, la situation se durcit.

La sagesse commanderait peut-être de renoncer. D' autres se sont égarés, tirés d' illu en illusion. Les sommets reculent, s' es. Le brouillard s' en mêle. Faire demi-tour? Non! passer la crête.

La course reprend dans ces demi-teintes qui hésitent et ne savent vers quelle solution converger. Les obstacles? Je n' y prenais pas garde jusqu' alors, sûr de mes moyens, de mes forces. Un drôle de petit vent mesquin me dispute ma quiétude. Le sac se fait lourd, comme les responsabilités qu' on accepte, sans savoir, de bon cœur au début, et puis, prétextes ou réalités, qui vous dévorent une existence, ne vous laissant que ce goût d' amertume qui scie les épaules.

Heure douteuse qui balance entre des équilibres. Je n' envisage guère de renoncer à mes privilèges. Tout peut encore s' arranger. Je ne tire que des augures indécis. Un ciel qui blanchit, un vent qui se lève ne sont pas encore l' apocalypse.

Le malaise s' accentue quand je prends pied sur cette fameuse arête, après avoir passé la corniche avec quelque mérite. Difficile de tenir le juste milieu. Les buts s' estompent sous des brumes qui ont tendance à s' épaissir. Les soleils ont le souffle court, emportés vers d' autres planètes. Je poursuis, fiévreusement, tant je perçois un soupçon de nécessité dans ce raidissement du décor.

La musique va crescendo. Les images se pourchassent, s' entrechoquent. Ma tête prend des allures d' immense bassinoire, de pétrin. Tout un monde me regarde. Ma vie n' est que théâtre, épreuve. Ceux que je rencontre sont de connivence entre eux, jouent cette comédie faite de sous-entendus, se gaussent de moi. Je n' attends que la formidable bouffon- nerie dont je ferai les frais. Que le rideau se lève, les masques tomberont.

Rien ne se lève. Je me raisonne, revois l' uni par les yeux de ma solitude, côtoyant toutes les autres solitudes éparpillées sur l' in surface terrestre.

Les éléments se déchaînent. Visiblement on m' en veut. Quelle pensée m' assaille dans cette lutte contre moi-même, vulgaire ou tendre?

L' orage maintenant. Il faudrait me couvrir, chercher à m' abriter, faire taire ce frisson qui m' agite, infléchir ma trajectoire vers quelque refuge. La bourrasque. Des bribes d' éclaircies me laissent entrevoir la piste. Les grandes orgues martèlent ma chevauchée hallucinante. Serrer les dents. Lutter avec ce qu' il me reste de volonté. Taper ou mordre, recours hargneux des chiens dressés. Le sac, grossi de mille turpitudes. Et pas de compagnon, pas de Simon de Cyrène pour partager le fardeau, l' oppression. La cadence. La sueur. Très mauvais, la sueur! Je m' éponge le front. Mon pouls court le quatre cents mètres.

Insensiblement, à la fin des temps, je dépasse l' ombre. Transcendance. Un chant léger s' échappe. J' ai tenu. Finie la bastonnade! Je m' assieds sur un rocher. J' écoute ma Lorelei. Je goûte ce repos chèrement gagné, je reprends mes esprits. Que suis-je allé gagner de si inutilement nécessaire? Un instant, sous le nouveau soleil, je gonfle mes poumons encore chargés de soupirs, et j' étends mes bras comme une croix qui grandit pour saluer les déserts qui me font face. Nabot heureux, je dévisage des géants.

Puis je redescends.

La Meije

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