Souvenirs de ski en Algérie

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Pierre Carrard

Avec 2 illustrations ( 14, 15Lausanne ) Que les fervents de la haute route et des 4000 de Saas-Fee s' épargnent la fatigue de lire cet article s' ils n' ont pu garder quelqu' intérêt pour des montagnes d' altitude beaucoup plus modeste: elles n' ont pas droit à l' her des neiges éternelles, mais la brousse, humble bure, sied bien à leur genre de beauté.

Décembre radieux et clément réunissait encore chaque jour, sur la plage, à l' heure de midi, notre petit groupe de baigneurs impénitents. Comme j' allais dédouaner mes skis dans le port d' Alger, une montagne de sacs dégageait cette odeur de céréales en fermentation, caractéristique de tant d' entre maritimes. Entre les blocs de maisons grises, la mosquée profilait contre le ciel pur son élégante et blanche coupole.

Il y a maintenant quinze ans de cela et, depuis lors jusqu' à la guerre, j' ai goûté dix hivers de ski parmi les cèdres.

Mes skis importés succombèrent assez tôt dans un combat rapproché avec un chêne rabougri embusqué sous la neige. On m' indiqua un charron de la Mitidja, fabricant de skis à l' occasion. Il avait du beau frêne autochtone, mais voulut m' éblouir en me proposant un « gabarit Touring-Club ». Epouvanté à l' idée de ressembler à un skieur 1900, je m' armai de son crayon de charpentier et de ma pointe cassée et lui traçai un « gabarit norvégien »; il le découpa en ma présence à la scie à ruban. Suivit une belle séance de marchandage, terminée, comme il se doit, devant une bouteille d' anisette, dont le niveau baissait au fur et à mesure que le marché approchait de sa conclusion. Ces skis algériens me donnèrent satisfaction et j' en commandai une deuxième paire quelques années après.

L' Algérie, essentiellement montagneuse, sans qu' aucun sommet y atteigne 2400 m. d' altitude, possède d' assez nombreux terrains de ski. Toutefois, pour des raisons pratiques, l' habitant d' Alger hante surtout l' une des crêtes du Tell, à une cinquantaine de kilomètres, et le Djurdjura, chaîne principale de la Grande Kabylie, à 120 ou 170 km. suivant le point d' attaque choisi. Ainsi le Lausannois se contentera de Châtel-St-Denis ou s' en ira coucher à Anzeindaz, selon le temps dont il dispose.

Le Tell et le Djurdjura diffèrent par leur éloignement et leur altitude et par le genre et l' étendue des terrains qu' ils offrent aux skieurs. Ils se ressemblent par leurs conditions météorologiques, par l' importance et le mécanisme de leur enneigement.

A l' inverse de ce que nous voyons chez nous, en Algérie, quand le ciel est clair, la température demeure douce avec tendance à la hausse, même au cœur de l' hiver. Surviennent les nuages, elle baisse. Cette baisse s' ac pendant les précipitations, et cela d' autant plus que celles-ci se prolongent.

En une année il tombe, en moyenne, autant d' eau à Alger que dans le massif de la Jungfrau. Mais les trois mois d' été sont, dans la règle, uniformément beaux et secs et les saisons intermédiaires moins humides que chez nous. L' hiver compense bien l' été: aussi routes coupées et inondations sont-elles monnaie courante entre Nouvel-An et Pâques, tandis que, dans les montagnes, la neige, presque toujours compacte, atteint une épaisseur dépassant de beaucoup, compte tenu de l' altitude, ce que nous sommes accoutumés à voir dans nos Alpes.

Dans le Tell, première barrière aux vents du large et peu éloigné de la côte, ces phénomènes sont plus marqués que dans le Djurdjura.

Après ce préambule, allons dans le Tell, puis dans le Djurdjura.

Chréa, station d' hiver du Tell 6 heures du matin: dans la nuit humide et froide le moteur renâcle. Grâce à la pente des rues d' Alger, il est aisé de mettre la voiture en marche sans recourir aux accumulateurs, ni à la manivelle. Aux terrasses des cafés ou aux carrefours convenus, nous ramassons les compagnons. Puis, tous phares allumés, on fonce dans l' obscurité aussi vite que le permet l' asphalte détrempé. Au quarante-neuvième kilomètre rougeoient les cafés maures de Blidah. De là, une route de montagne, boueuse et glissante, aux virages en épingle, donne fort à faire au conducteur. Les lumières de la plaine s' en, et voici la brousse, la neige, puis la fin des ornières. Arrivés bons premiers, nous choisissons notre place, tournons la voiture et la mettons sur le bas-côté, prête au départ.

Les skis sur l' épaule, nous grimpons au petit jour par un chemin raide, bordé de chênes distors et de pins élancés, pour rattraper la route un peu plus haut. Les camarades, devant moi, s' arrêtent et rient: dans un trou rectangulaire, à un demi-mètre sous le niveau de la neige durcie, apparaît le toit noir d' une auto. Son propriétaire commit l' imprudence de la laisser là pendant une nuit de tempête et ne la récupérera qu' à la fonte des neiges. Encore un raccourci, quelques centaines de mètres de route et nous arrivons, sur la crête, à Chréa, station estivale devenue station d' hiver ( Blidah-Chréa: 20 km. par la route ).

Il souffle un vent mordant, aussi nous abritons-nous bien vite à l' auberge. « Des œufs au plat! » commande l' hôtelier, en nous voyant entrer. Nous dévorons un déjeuner bien gagné, puis parafinons nos skis à chaud, car le ciel est clair et le soleil, sitôt levé, ne tardera pas à ramollir la neige.

Laissant nos sacs à l' hôtel, nous gravissons en direction de l' est une taupinière d' une septantaine de mètres de haut. La crête chauve, assez arrondie, fournit les terrains de ski. De part et d' autre, dans les cèdres clairsemés, s' égaillent de petits chalets ou « cabanons ». Puis la forêt gagne en densité et recouvre les flancs raides de la montagne, qui pendent, au nord sur la plaine de la Mitidja, au sud sur la haute vallée de l' Oued Harrach.

Face au soleil éblouissant, une courte descente, puis un replat peu marqué, où nos skis tambourinent sur de vieilles traces durcies, nous amènent au Die Alpen - 1945 - Les Alpes5 haut de la « grande pente ». Nous la prenons « en schuss » pour nous dégourdir. La « grande pente » est en effet le meilleur terrain d' exercice de Chréa: étroite et raide dans le haut, elle s' étale dans le bas. Mais que le lecteur ne se laisse pas éblouir par son nom: sa dénivellation ne dépasse certainement pas 50 m. Nous avons la chance d' y être encore seuls et en profitons pour nous remettre sur la forme, sans crainte des carambolages. Un skieur d' abord, puis d' autres, toujours plus nombreux, font leur apparition. D' un ton impérieux et plaintif à la fois, débutants et débutantes demandent la « pi-i-iste » avec insistance. A mesure que le soleil monte, la densité de la foule augmente de façon inquiétante, et nous craignons de devoir aussi bientôt crier « la pi-i-iste » et attendre notre tour. Emigrons!

Comme nous quittons l' hôtel, sac au dos, nous croisons de jeunes Kabyles, marchands d' oranges, chaussés, en tout et pour tout, de morceaux de vieux pneus retenus par quelques ficelles.

Notre chemin, vers l' ouest cette fois-ci, suit la crête d' aussi près que possible, en tenant approximativement la courbe de niveau. En pleine forêt, tout de suite, nous retrouvons la solitude.

De Chréa ( 1400 m .) à l' Abd ( 1600 m .) la crête du Tell est, sur 5 km. environ, horizontale ou peu s' en faut, avec des bosses peu élevées ( la plus haute étant précisément l' Abd ) reliées par des selles d' où descendent, le plus souvent vers le sud, des clairières allongées et irrégulières, jolies pentes à slaloms.

Notre chemin, large de 1,50 m. à 2 m ., relie les selles en contournant les bosses, tantôt sur un versant, tantôt sur l' autre les douars du haut Harrach, au midi, bifurquent deux ou trois sentiers forestiers, si bien taillés à flanc de coteau, à pente si régulière que, pendant la belle saison, un cavalier, ou même un motocycliste adroit et prudent n' aurait pas grand' peine à les parcourir. Aussi n' ai pu m' empêcher de leur attribuer, à tort peut-être, une destination stratégique.

Nous gravissons les bosses susceptibles d' offrir, sur l' autre face, une descente pas trop boisée. Des jets de lumière éblouissante trouent l' ombre du sous-bois et sertissent au passage les branches de mille diamants, tandis que nos skis ouvrent leurs sillons dans la neige oscellée de bleu. De la mer, visible au delà des collines côtières ( sahels ), des nuages cotonneux voyagent jusqu' à nous, passent la crête, puis se disloquent au gré des ascendances, s' effilochent en dentelles lumineuses et se résorbent dans l' air sec et plus chaud du versant sud. A notre gauche, les chaînons parallèles du Tell, arêtes peu accidentées et presqu' horizontales, se succèdent comme une houle d' un bleu toujours plus ténu, sous un ciel infiniment pur et radieux.

La température printanière nous contraint de cheminer en manches de chemise; printanière aussi, et très maniable, la neige des clairières que nous dévalons jusqu' à leur extrême pointe. De beaux cèdres, de plus en plus serrés, se liguent avec les accidents du terrain et nous obligent à prendre des décisions rapides pour amorcer nos télémarks. Jeu enivrant dans un cadre splendide: nous faisons durer le plaisir. La neige alourdie et nos skis gorgés d' eau ne permettent plus que des « schuss », eux-mêmes très ralentis quand, le soleil ayant déjà largement dépassé le méridien, nous abordons la dernière selle pour escalader les 150 à 200 m. de la calotte boisée de l' Abd. En une demi-heure, estomacs creux et gosiers secs, nous atteignons la petite clairière du sommet, pleine de charme en toutes saisons. Au point culminant, une modeste case couverte de chaume servit de refuge à l' émir dissident, traqué par les soldats de Bugeaud. Les indigènes y viennent maintenant en pèlerinage, comme en témoignent les nombreux tessons de poteries grossières entassés dans un coin. A cette époque de l' année, on ne voit plus qu' une boursouflure de l' épais tapis blanc, et nous la gravissons les skis aux pieds.

En attendant que le soleil baisse et que la neige se raffermisse, nous mangeons et faisons la sieste, jouissant comme des lézards de la chaleur bienfaisante. Les ronflements d' Hippolyte me tirent de ma torpeur: réflexion faite, le retour presqu' horizontal vers la foule de Chréa ne me dit rien. Sur l' épaule nord-ouest de notre sommet, heureusement enneigée très bas, une clairière assez vaste, découpée dans la brousse, invite au slalom. Je secoue Hippolyte: « Béni soit Allah! » Il me regarde ahuri: « Béni soit le saint nom d' Allah! Dans sa sagesse, Il t' a, aujourd'hui, désigné pour fournir les moyens de transport, et Il t' ordonne de m' attendre à Blidah que je rejoindrai à pied. » — Ainsi, quand l' ombre frileuse des cèdres envahit la clairière et nous chasse, nous nous séparons en deux groupes, l' un passant par Chréa pour prendre la voiture, l' autre gagnant Blidah par l' épaule nord-ouest.

Nous descendons un chemin muletier, assez raide, dans le flanc abrupt de brousse coupée de petits sauts rocheux, passons une selle d' où nos regards plongent dans la coupure profonde de la Chiffa et atteignons peu après la clairière convoitée.

Le soleil, déjà bas, y sculpte des mamelons dorés et des creux d' ombres bleues. Au loin, de l' autre côté de la plaine, les collines des sahels dessinent un gracieux contre-jour entre la mer lumineuse et les marais éclatants. Sur la pente qui nous fait face, en longues files, les autos descendent la route de Chréa, tandis que, enfants gâtés d' Allah, dans un terrain riche de surprises, nous perdons 300 à 400 m. d' altitude en slaloms mouvementés.

Un groupe de gourbis où nous ôtons les skis, des olivettes, un chemin creux, la traversée à gué d' un oued paresseux où miroitent les derniers reflets du couchant, et voici Blidah, et Hippolyte, patient et souriant devant son anisette.

« Blidah! petite rose! Blidah, Blidah, fleur du Sahel! » écrit Gide dans ses « Nourritures Terrestres ». Pourtant la petite cité se serre au pied du Tell, 1200 m. sous la crête coiffée de cèdres, et 25 km. nous séparent encore des sahels, 25 km. de vertes orangeraies constellées d' innombrables fruits d' or. Nous entrons dans une voiture fleurie: Hipplolyte s' est laissé tenter par les petits Kabyles postés sur le bord de la route et tendant leurs bras chargés de perce-neige, de cyclamens et de petits iris dans l' espoir de glaner quelques sous.

Ainsi passèrent nombre de beaux dimanches. Mais les journées de tempête ne manquèrent pas où l' épaisseur des nuages faisait le crépuscule en plein midi, ni les orages d' hiver, si fréquents en Algérie.

Un après-midi de bourrasque, nous louvoyions tant bien que mal dans le revers boisé d' une des bosses dont j' ai déjà parlé. Soudain, la foudre éclata comme une bombe à moins de 50 m. de nous. Mon compagnon était plus près encore; il sentit l' ozone et connut quelques secondes de panique. Nous quittâmes précipitamment la crête, et jamais nous n' avons cheminé aussi vite dans un terrain aussi incommode.

Il me souvient aussi d' une montée solitaire à Chréa, à pied, par une nuit pluvieuse et si noire que je m' égarai à plusieurs reprises, dans un terrain pourtant bien connu. A mi-chemin, la lune guigna entre les nuages, éclairant la brousse, lèpre noire sur la neige livide. A ce signal, à peu de distance sur ma droite, des chacals entonnèrent un chœur d' aboiements plaintifs, terminés en sifflements, auquel une hyène mêlait son étrange et lente castagnette.

Peu avant Chréa, j' entrai dans un brouillard ouaté et blafard, puis dans la tempête. De chemins, plus trace; les cèdres m' égratignaient du bout de leurs branches, avant de sortir de. la nuit. Je ne fus pas long à perdre toute notion de ma position dans cet espace fort restreint dont tous les détails m' étaient familiers. Je me heurtai à l' angle d' un mur et devinai le bord d' un toit. En le longeant, j' arrivai à la porte d' un petit hôtel et la martelai avec insistance. Quand on m' ouvrit, je fus mal reçu: il était 2 heures du matin. Je passai le reste de la nuit étendu sur une table, devant le poële, pour me sécher.

... Dès que l'on parle de ski, le grand public, dont le jugement est faussé par les concours et les films cinématographiques, évoque aussitôt des bolides volant en l' air ou descendant des pentes formidables; aussi, pour lui, la notion de ski implique-t-elle des records à battre, de la foule, des applaudissements, c'est-à-dire un sport.

Or la montagne, quelle que soit la forme sous laquelle on la pratique, ski ou alpinisme, n' est pas un sport, mais une passion. Ces deux points de vue s' opposent. La montagne, en tant que sport, n' a qu' un temps, celui de la jeunesse; en tant que passion, elle dure toute la vie.

Zwingelstein, « Le chemineau de la montagne »

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