Souvenirs d'un peintre de montagne

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Extraits.Par Albert Gos.

Mon premier contact avec la montagne.

( 1872. ) Rien n' est plus émouvant que ces surprises qui bouleversent l' esprit, soudainement, en pleine montagne: une vision, la rencontre inattendue d' un motif éclatant. La première fois que je subis ce choc mystérieux ce fut en 1872, alors que je faisais mon école de recrues d' artillerie, à Thoune. Dès les premiers jours, à l' exercice, au polygone, quelque chose vibrait en moi à mon insu, à la vue lointaine des merveilleux sommets des Alpes Bernoises, la Jungfrau, le Mönch et l' Eiger. Aussi quand, le grand congé venu, mes amis et camarades de batterie d' Espine et Louis Roussy me proposèrent d' aller faire une excursion à la Rosenlaui, par Meiringen, j' acceptai avec enthousiasme. Ah! voir enfin la grande alpe de près!

Nous partîmes. A peine sortis de Meiringen, une sorte d' inquiétude indéfinissable s' empara de moi et, laissant mes amis prendre de l' avance, je demeurai seul pour mieux m' imprégner de la grandeur romantique de ces paysages que j' adorais déjà sans les connaître. Les tableaux de Diday et de Calarne, auxquels je devais ce désir passionné mais encore confus, m' avaient préparé en quelque sorte à cette initiation. Mais je dois constater que la violence de ces premières émotions a comme voilé ma mémoire qui, pourtant, est d' une vivacité extrême. Je me revois assis sur un gros bloc au bord d' un torrent fougueux, entouré de sapins vétustés, et sentant monter en moi la houle tumultueuse d' un bouleversement que j' avais peine à contenir: j' étais conquis, subjugué, anéanti... C' était comme une joie immense et douloureuse, celle d' un enfant perdu qui, au bout d' un temps très long, aurait subitement retrouvé sa maison et sa famille. Cette crise me laissa dans une tristesse profonde; je sombrais dans un silence que je n' arrivais pas à expliquer et que mes amis eurent la gentillesse de respecter en devinant mon état d' âme. Ils le comprirent tout à fait, je crois, et s' en persuadèrent deux ans après, lorsque j' exposai à l' Athénée, à Genève, mon premier grand tableau, Clair de lune à Lauterbrunnen 2 ). Mais comment je retrouvai mes amis à Rosenlaui et de notre retour à Thoune, il ne m' en reste rien. Tout est effacé sauf le pacte de mon amour éternel pour la haute montagne.

Un nouveau chapitre de ma vie commençait. Rentré de Thoune à Genève, fin août 1872, je n' eus plus qu' une idée: repartir au plus vite pour... les Alpes. Suivant les conseils que me donnèrent des amis de mon père, je me décidai pour Lauterbrunnen. Une sorte de passion céleste, divine, m' animait. Ce premier séjour dans la vallée de Lauterbrunnen me laissa une impression paradisiaque, un état d' âme que je n' ai jamais éprouvé depuis, des moments sans description possible.

Les voyages étaient très longs à cette époque. A Berne, une école, fillettes et garçonnets, envahit mon wagon. Tous ces petits Bernois commencèrent de chanter; ils chantaient avec goût, avec amour, leurs voix étaient jolies et les mélodies ravissantes. Je sortis mon violon et, jusqu' à Interlaken, ce fut un concert charmant dont nous eûmes tous le plus vif plaisir.

A Interlaken, nous nous séparâmes. Pour ma part, je mis sac au dos et ma boîte à violon sur l' épaule, et bientôt j' arpentais le chemin de la vallée de Lauterbrunnen. Tout était enchantement ininterrompu. L' idée de réaliser un tel rêve, de découvrir seul tant de merveilles inconnues, cascades, forêts aux roches moussues, chalets, m' exaltait; des clochettes de troupeaux tintaient, des montagnards en me croisant saluaient gentiment. A Zweilütschinen, tout devint austère et le décor s' agrandit. Entre les immenses parois de rocher scintillait, là-haut, le sommet de la Jungfrau, divinité qui me parut vivante dans une gloire inaccessible.

Des toits et un clocher pointèrent: Lauterbrunnen. A l' entrée du village, un joueur de cor des Alpes ajustait son bizarre instrument. De longues notes graves s' élevèrent, éveillant de multiples échos et la cantate mélancolique monta se perdre vers les glaciers étincelants du Silberhorn. Ce fut mon baptême de la montagne; j' étais admis dans le sanctuaire des Alpes.

Solitude glaciaire.

Etre tout seul sur un glacier durant de longues heures, au grand soleil, sous le ciel bleu, non en touriste ni en chasseur de chamois, mais en artiste, en naturaliste, en chrétien, en penseur, en chercheur de vérités de la vie, être seul dans ces conditions, c' est découvrir qu' on ne l' est jamais complètement, mais que partout des présences invisibles vous entourent. Chacun sait que le glacier est en mouvement perpétuel, mais chacun ne l' a pas entendu avancer ou reculer minute par minute.

J' avais installé mon chevalet au beau milieu du glacier de Gorner, sur un îlot caillouteux et je travaillais à une étude, un minuscule lac bleuâtre d' une limpidité indicible. Dans un pareil silence, le silence lui-même semble être de la vie animée. En effet, l' immensité des glaces, et celle des grands monts voisins — Breithorn, Castor et Pollux, Lyskamm — n' est pas immobilité. Les premiers signes de vie sont presque toujours donnés par des abeilles voyageuses. Elles se précipitent, avides d' un peu de chaleur, sur l' aile d' un chapeau qu' elles remarquent de loin, car elles ont bonne vue. Mais qui donc chuchote là-haut, derrière moi? C' est un filet d' eau qui vient de trouver, dans une étroite fissure, un chemin pour s' échapper et descendre en glougloutant dans les profondeurs rejoindre des ruisseaux invisibles. A droite, ce sont au fond d' une crevasse des discussions sourdes, comme si on élevait la voix, comme si on se chicanait, puis tout se tait. Mais un rire ironique éclate, là tout près. C' est simplement par le mouvement insensible du glacier, ou le dégel du gravier qui glisse d' une paroi verte, laissant derrière lui, sur son rebord, un bloc qui peu après dégringole à son tour. Multipliez par cent, par mille ces multiples rumeurs et ces bruits, et vous comprendrez la vie du silence en haute montagne, sans compter les bouffées du vent ou le sifflet lointain d' une marmotte...

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