Souvenirs sur Emile Javelle

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Albert Gos.

D' un point de vue littéraire, critique et biographique, tout a été dit et redit sur Emile Javelle. En écrivant donc hâtivement cette notice que Les Alpes me demandent pour commémorer le cinquantième anniversaire de la mort de l' auteur des Souvenirs d' un Alpiniste, je ne saurais mieux rendre hommage à la mémoire de celui qui fut mon ami le meilleur qu' en laissant parler mon cœur. Je transcris donc ici, sans la moindre complication, le plus simplement du monde, quelques-uns des souvenirs les plus vivants des moments lumineux vécus avec Emile Javelle.

Nous nous rencontrâmes pour la première fois en 1875. Cette rencontre, pour le moins singulière, une des grandes dates de ma vie, marque l' orien décisive de ma carrière artistique et vaut d' être racontée. J' avais vingt-trois ans et Javelle vingt-huit. C' était dans mon premier atelier, au Pré l' Evêque, aux Eaux-Vives. L' après s' achevait. Je travaillais à une toile, penché sur mon chevalet, quand on frappe. J' ouvre... Mais comment traduire le choc qui me bouleversa? Je voudrais dire: « Une lumière était devant moi », et c' est, en somme, bien mon sentiment que près de soixante ans de passé n' ont pas usé. Mais comment exprimer en mots concrets mon impression? C' était un homme jeune encore, petit de taille, le teint doré, la barbe noire, le regard doux malgré des yeux noirs brillants, incisifs. « Je suis Emile Javelle, me dit l' inconnu. J' avais une lettre d' introduction pour vous, mais je l' ai oubliée. Et après tout, tant pis! Je vois que ce n' est pas nécessaire. J' arrive de Lausanne exprès pour vous voir. J' ai été très frappé avant-hier par votre tableau Clair de lune dans la vallée de Lauterbrunnen 1 ), à l' exposition fédérale des beaux-arts, au musée Arlaud, à Lausanne, et de suite, j' ai désiré de faire votre connaissance. On m' a dit là-bas que c' était le premier tableau d' un tout jeune peintre... J' étais très intrigué... Aussi j' ai pensé qu' un débutant qui ne craignait pas de peindre ,une vallée ,1a nuit avait vraiment quelque chose à dire... Encore une fois, j' ai voulu vous connaître... et me voici. » Tout cela était débité rapidement, avec un accent français léger, élégant, d' une voix infiniment sympathique. Javelle souriait. Et moi, ma palette à la main gauche, mon pinceau dans la droite, je restais là, sur le palier, immobile, comme absent, ému au plus profond de mon être, mais sans réaliser du tout le sens de mon désarroi. Et ce fut en somme Javelle qui entra dans mon atelier, sans que j' eusse pensé à l' en prier...

D' emblée, Javelle et moi, nous devînmes de grands, de vrais amis. L' admiration intelligente et critique, sévère toujours, qu' il témoignait à mes œuvres ( qu' on me pardonne cette allusion personnelle !), ses conseils si judicieux ne cessèrent d' être à mon travail le plus précieux des encouragements, le plus actif des stimulants. On conçoit ce que pouvait être pour un jeune peintre épris de poésie, de musique et par-dessus le marché d' un tempérament romantique, l' influence de cet animateur qu' un amour passionné de vérité guidait, ses élans vers une beauté pure sans cesse renouvelée et jamais atteinte, et sa marche vers la perfection.

Emile Javelle, l' homme, fut pour moi, en même temps que le plus merveilleux des amis, une révélation. Sa conception de la vie, affranchie de toute étroite convention, agrandissait, élargissait la vie intérieure des privilégiés qui l' approchaient; son amitié devenait un enrichissement. Elevé dans un protestantisme rigoureux et formaliste, je subis sur-le-champ l' ascendant presque irrésistible qu' il irradiait. Il fut littéralement mon initiateur aux choses spirituelles, mon seul vrai maître, et la grande flamme d' idéalisme qu' il alluma en moi et attisa, est demeurée en quelque sorte la lumière sur le sentier de ma longue vie d' artiste. Nous discutions un jour de religion. Je n' oublierai jamais ma stupéfaction quand, à mon objection timorée: « Pourtant Dieu nous dit que... » Javelle, vif, répliqua: « Ah! mon cher, sois tranquille! Dieu n' a jamais rien dit et ne dira jamais rien... du moins, pas le Dieu que l' homme croit devoir mêler à toutes ses petites histoires. » J' eus de quoi réfléchir et fus amené à concevoir Dieu sous une autre forme. Javelle me parla cependant une fois en termes transcendants de l' Imitation, et il suffit de relire certains passages de son livre pour se convaincre de la profondeur de son sentiment religieux. Nous avions des discussions passionnées sur mille sujets divers, philosophie, mysticisme, religion, art, nature, critique, etc., soit chez lui, à Vevey, soit dans mon atelier, à Genève. Et Javelle, comme pour prolonger la discussion ou en préparer d' autres, pensait toujours à m' envoyer avec une dédicace charmante, de sa fine écriture cursive, quelque ouvrage de philosophie ou de critique littéraire, d' histoire de l' art ou des religions, des vers, etc. Un jour, c' était un Renan, un autre jour, un Herbert Spencer, puis une traduction de Gœthe ou un volume sur la statuaire: j' ai le bonheur de posséder encore quelques-uns de ces précieux livres, dont les Conversations de Gœthe et d' Eckermann, ouvrage qu' il affectionnait particulièrement. A propos de ce livre, il me disait: « Ouvre-le souvent, il contient de grands enseignements. Tout y est. » Qu' on me permette de rapporter ici brièvement quelques traits peu connus du caractère de Javelle. Sans doute, n' ajouteront pas grand' chose à l' écrivain, au penseur et à l' alpiniste que son livre exquis et ses biographes nous ont révélé. Ils contribueront cependant à éclairer par le dedans, si je puis dire, l' homme, à mettre en relief cette nature généreuse et sensible, si parfaitement équilibrée et également intelligente et perspicace partout où la pensée s' exerce.

Sait-on, par exemple, que Javelle avait un fort joli talent de peintre, de violoniste, d' escrimeur et de graphologue? Dans ces différentes activités, qu' il ne pratiquait que rarement à cause de son peu de loisirs, aucun maître ne le guida. Tout chez lui procédait par intuition, plus même, par divination. Pour obéir aux impérieux besoins d' expression d' une sensibilité frémissante, Javelle prendra une palette et peindra. J' arrive un jour chez lui; il achevait la copie d' un paysage du lac, de Bocion. Est-ce une hérésie d' affirmer que la copie dépassait le modèle? Elle était « javellisée ». Une autre fois, il s' attaque à l' un de mes Cervin, un soleil couchant, avec, au premier plan, des arolles sombres. Non seulement la copie était réussie à s' y méprendre, mais par un mystérieux phénomène, à l' endroit précis où ma toile se craquela, un mois après, la sienne en fit autant... En course, Javelle dessinait volontiers. Il existe de lui de fort jolis croquis. Le Javelle musicien n' était pas moins attachant et d' une sensibilité et d' une compréhension sans égales. Il jouait très honorablement du violon, et son sens raffiné des choses de l' art et de la pensée lui permettait de suivre et de comprendre n' importe quelle œuvre musicale avec un sentiment admirable. Beethoven le bouleversait. Il y en- tendait, me disait-il, « le chant des anges » et y sentait « la vie du ciel ». Javelle avait rencontré à mon atelier le célèbre violoniste Eugène Ysaye, âgé alors de vingt ans à peine, beau comme un dieu, et qui, déjà soulevé par la gloire et le génie, s' élançait à la conquête du monde. Du coup, Ysaye et Javelle se comprirent. Qu' on imagine, dans la pénombre et le silence de mon atelier, Javelle, dans une attitude méditative, écoutant chanter le violon d' Ysaye... Nous avions soixante-dix ans entre les trois!... Quels souvenirs!... Le premier concert d' Ysaye à Lausanne fut organisé par Javelle. Il arriva qu' un jour les deux nouveaux amis voyagèrent ensemble. En wagon, Ysaye sort son violon et joue, joue, par besoin de jouer. Le lendemain, lettre enflammée de Javelle, plus même, délirante. Il terminait par ces mots: « J' aurais léché ses bottes pour l' entendre et l' entendre encore... C' est un demi-dieu! » L' apparition du grand violoniste dans la vie de Javelle ne fit qu' accroître cette sorte de ferment d' idéalisme qui donnait toujours l' impression que Javelle se consumait par excès de sensibilité. Ysaye et Javelle se lièrent d' une forte amitié et je me souviens très bien qu' en 1928, lors de son dernier concert à Genève, Ysaye me parla en termes touchants « de notre charmant ami Javelle, le jeune professeur de Vevey ».

Dans le domaine plus modeste de mon violon à moi, puisqu' il est question ici du Javelle musicien, Javelle me poussait beaucoup non seulement à l' inter musicale de mes tableaux, cette transposition de la peinture en musique l' intéressa toujours prodigieusement, mais surtout à l' improvisation. Nous nous trouvions ensemble un été à Zinal. Je travaillai passionnément à des études très poussées au point de vue de la copie du paysage. « Excellent exercice, me disait Javelle, pour te libérer rapidement de certaines connaissances de base indispensables et arriver avec aisance à l' interprétation; ce que tu fais là, c' est la gamme, la technique du musicien. » Mais un jour, m' arrachant de force à mon travail, Javelle me dit: « Prends ton violon, nous partons pour le Roc Noir. » Le même soir, nous couchions au Mountet, la vieille cabane, et le lendemain, par une journée splendide, sac au dos, et moi, en plus, mon violon en bandoulière, nous gravissions les pentes du Roc Noir. Au sommet, dans ces solitudes de neige et de glaciers, dans ces grandioses sau-vageries et en face des gigantesques arêtes étincelantes de la Dent Blanche, de l' Obergabelhorn et du Rothorn, je jouai pour mon ami...

Aussi précis qu' imaginatif, Javelle était d' une adresse étonnante dans tout ce qu' il faisait. Comme escrimeur, je l' ai vu soutenir, les yeux bandés, un assaut au fleuret avec un adversaire de taille. Un jour, ayant eu une discussion devenue orageuse avec un jeune Allemand, ce dernier le menace de sa canne; Javelle, à son tour, prend une canne, se met en garde et en quelques rapides parades immobilise son adversaire en lui paralysant les deux bras. Jongleur d' idées, sa conversation était étincelante, il se faisait tour à tour bon catholique ou excellent protestant, maniant avec virtuosité les arguments les plus subtils, défendant ou attaquant tour à tour ces deux religions, leurs principes, leurs dogmes, leurs convictions, d' une façon si serrée, d' une dialectique si précise, si claire et logique, qu' à moins d' être soi-même un brillant discoureur, on ne pouvait qu' accepter. La graphologie était aussi un des talents de Javelle, talent jamais appris, mais dont il possédait intuitivement toutes les ressources. Nous nous trouvions à Paris ensemble, j' oublie à propos de quelle exposition, et nous vîmes là l' abbé Michon, fameux prédicateur et graphologue français. Javelle suivait, amusé, la stupéfaction se marquer sur mon visage au fur et à mesure que l' abbé Michon me dévoilait mon propre caractère. En rentrant, en train, Javelle m' initia avec une clairvoyance inouïe aux mystères de la graphologie. Je n' ai rien oublié de cette leçon magistrale.

D' une jeunesse de caractère étonnante, Javelle s' entourait ou, plutôt, était partout entouré d' enfants et d' adolescents, attirés, puis retenus par la séduction inconsciente de sa personnalité. Je me rappelle certain été à Salvan où, se dépensant sans compter, il imaginait, improvisait, organisait une masse de jeux de société et faisait le bonheur de tout l' hôtel, grands et petits. Inutile de dire qu' il participait lui-même à tous ces jeux avec un entrain et une verve endiablés. Et ses élèves comme il les aimait! et comme il en était aimé! On sait ce qu' il fut pour eux: le maître incomparable et l' ami fidèle. De ces jeunes gens avec qui, l' été venu, il excursionnait en montagne, il me dit un jour ceci: « Jusqu' à 3000 mètres, ils sont meilleurs grimpeurs que moi, mais au-dessus, les rôles sont renversés, et je suis forcé de les encourager et de les diriger. » Nous montions en devisant les lacets de la route de Salvan. A ce moment, avisant au milieu du torrent un bloc portant une mince aspérité sur sa dalle inclinée, Javelle, interrompant la conversation, d' un bond, léger comme un oiseau, saute par-dessus l' eau bouillonnante et se pose avec grâce sur les quelques millimètres visés; il y reste, immobile sur une jambe, l' autre en l' air, dans la position d' un athlète, magnifique exemple de la statuaire antique. Ce trait n' a l' air de rien, mais quant à moi, j' ai toujours vu là le symbole de la vie intérieure de Javelle, toute faite de juste mesure, de clarté et de lucide intelligence.

Je ne saurais enfin clore ces brèves notes sans rappeler notre voyage d' Italie. Je venais de vendre un tableau, un de mes premiers, et Javelle me dit: « Tu ne saurais mieux employer cet argent qu' à voyager. Quitte ton atelier pour un temps, cela ne peut te faire que du bien, viens en Italie avec moi et n' oublie pas ton violon. » Comment résister à l' attrait de cette proposition? Voir l' Italie avec Javelle, quelle perspective!... Nous partons. Ah! ces journées inoubliables! ces semaines merveilleuses!... Gênes, son port, ses palais, ses rues grouillantes; Naples, son golfe, ses musées d' antiques, le mouvement de son peuple, sa musique, sa lumière. A Sorrente, sur la plage de sable doré, mon violon accompagnait le chant des pêcheurs, et je vois encore, sur un grand rocher plat, s' avançant en corniche sur la mer azurée, un bambino dansant une étourdissante tarentelle que j' improvise à grands coups d' archet, Javelle, heureux, sourit et applaudit... A Rome, sous un ciel sévère, nous déambulons, attentifs et impressionnés, entre les vieilles pierres et les monuments où survit la Rome d' autrefois... A Florence enfin, sous un ciel plus clément, nous admirons les collines harmonieuses enjolivées de cyprès, et dans les galeries d' art, ces primitifs d' une beauté si touchante, naïfs, sincères, tendres même, que Javelle aimait et m' apprit à aimer.

Je vis Javelle pour la dernière fois quelques semaines avant sa mort. Comme je lui racontai avec émotion une scène à laquelle je venais d' assister: un vieux cheval efflanqué, dégageant d' un effort superbe un pesant chariot embourbé, « quel tableau on ferait de ça! » dis-je. « Mais non, fit Javelle, tu te trompes. Ton émotion n' est que sentimentale. L' effort de ton cheval quelque émouvant qu' il soit n' est ni plastique ni esthétique. On en ferait une scène de genre, oui, si tu veux. Ce vieux cheval est sans doute touchant, mais il est laid et il faut à une œuvre d' art la marque de la beauté... Vois les chevaux du Parthénon, ils rayonnent de splendeur. » Tout Javelle est là: de la vie, de la beauté partout. Son existence à la ligne montante et droite et sa mort stoïque, baignée de lumière divine, en sont l' éclatante démonstration.

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