Succès au Dhaulagiri

Hans von Känel, Berne; Fritz Luchsinger, Hünibach; Dr Simon Burkhardt, Berne Au printemps ig8o, une expédition himalayenne ( en majorité suisse ) a réussi l' escalade du Dhaulagiri ( 8i6j m ). Cet exploit est remarquable: en effet, r¢ des 1 y participants ont atteint le sommet!

De Katmandou au camp de base Fritz Luchsinger ( chef adjoint de l' expédition ) NOUVELLES MÉTHODES Depuis qu' on organise des expéditions, on a toujours accordé beaucoup d' importante à la composition de l' équipe. Ainsi on a tenté de regrouper des alpinistes qui se connaissent au moins en partie, que ce soit par des courses, des expéditions vécues en commun ou par la vie civile, les études, le service militaire... En plus des qualités personnelles, ce sont les meilleures conditions pour former une unité à partir d' indivi affirmées. Chacun devrait également être capable de remplir un poste dans l' expédition, que ce soit dans l' équipe de tête, l' accompagne et le guidage des porteurs ou la mise en place des installations techniques. Les différentes cordées devraient être de force égale.

Durant des décennies, on s' en est tenu à ces principes-là, dans la conviction que le succès d' une expédition en dépendait pour une grande part.

En I g80, des alpinistes ont pour la première fois l' occasion de s' inscrire à l' expédition au Dhaulagiri organisée par Eiselin Sport SA à Lucerne. Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère de l' alpinisme ou est-ce une conséquence naturelle du tourisme de masse?

COMPARAISON En 1956, j' ai participé pour la première fois à une ascension himalayenne: c' était l' expédition suisse à l' Everest et au Lhotse, organisée par la Fondation suisse pour les recherches alpines. Vingt-quatre ans plus tard, qu' y a-t-il donc de changé?

Autour du petit aéroport de Katmandou, de nombreux indigènes s' attroupent aujourd'hui encore. Ils espèrent gagner quelques sous en transportant les bagages des voyageurs jusqu' à la ville. On a prévu d' agrandir les bâtiments de l' aéro. Le contrôle douanier se fait toujours avec la même rigueur. Nos trois camarades, qui sont à Katmandou depuis une semaine et tentent de récupérer les bagages arrivés par avion, ne perdent pas confiance: dans deux jours, nous devrions pouvoir commencer notre marche d' approche. Dans la ville, on a bâti de nombreux hôtels; le touriste peut loger aujourd'hui dans plus de 40 hôtels arborant d' une à cinq étoiles. Les rues fourmillent de gens, les autos essaient de se frayer un passage dans la foule. Katmandou serait impensable sans vélos et sans coolies. Aujourd'hui encore, les matériaux et marchandises les plus divers sont transportés par eux. Ils accomplissent leur dur travail presque joyeusement. Le soir, ils rentrent à la maison couverts de poussière et de sueur. Les emplois de toute sorte sont recherchés, car il y a beaucoup de chômage. Mais l' image des rues de Katmandou serait incomplète sans la svelte silhouette des Népalaises dans leurs saris colorés, les cheveux noirs ornés de fleurs. Des marchands et des artisans animent la vieille ville si fascinante avec les toits arqués de ses pagodes et ses statues de dieux et de démons.

On appelle Katmandou la ville aux toits d' or. Les temples sont certes encore debout, mais pour combien de temps? Il est triste de voir le délabrement d' un grand nombre de ces merveilleuses constructions qui risquent hélas! de s' écrouler bientôt si on les laisse dans cet état.

MARCHE D APPROCHE Deux chemins mènent au camp de base du glacier de Mayanghdi, au pied occidental du Dhaulagiri. Les premières expéditions ont choisi d' emprunter la vallée de Mayanghdi, longue de 150 kilomètres. Ces dernières années, on a préféré le « Jomoson Trek » par la vallée du Kali Gandaki. Cette voie est plus courte de 30 kilomètres. Cette vallée, située entre deux huit mille, l' An et le Dhaulagiri, est la brèche la plus profonde de la Terre. Du point de départ, Tukche, on passe grâce au col de Dambusch ( 5180 m ) dans le Hidden Valley où on doit encore franchir le col des Français à 5200 mètres. Après avoir pesé les avantages et les inconvénients des deux voies, nous décidons de prendre le chemin de la vallée de Mayanghdi. Nous prendrions trop de risques aux cols de Dambusch et des Français, car, au mois d' avril, ils sont encore recouverts d' impor masses de neige. Nos porteurs ne sont pas équipés pour marcher des jours durant dans la neige. Nous constaterons ensuite que notre choix était judicieux: deux mois plus tard, au retour, nous serons surpris par de violentes chutes de neige au col de Dambusch.

Le 21 mars, tout est prêt. La veille déjà, un camion chargé de matériel et de vivres a pris la route. Quant à nous, nous quittons Katmandou en direction du sud-est dans un bus qui convient bien aux conditions locales. La route poussiéreuse, très raide par endroits, serpente le long de plusieurs affluents du Kali Gandaki, dans un terrain boisé et vallonné. Ces vallées étroites ne sont que faiblement peuplées.

Plus nous approchons de Pokhara, plus la plaine de Kaski devient fertile: elle se couvre notamment de champs de colza d' un beau jaune. Après 8 heures de route ( 206 km ), nous atteignons Pokhara ( 850 m ) en fin d' après. Cette ville de presque 100000 habitants est, avec Katmandou, le centre le plus important du Moyen-Pays népalais. Au cœur de la ville, on trouve un bazar après l' autre sur des kilomètres. Pokhara est un centre commercial. D' ici, on transporte les biens de consommation jusque dans les vallées les plus reculées, par coolies ou sur des petits chevaux, que l'on charge au retour de céréales, d' œufs ou de laine.

Nous quittons bientôt la ville. Les charges sont rapidement réparties, et une demi-heure plus tard les premiers porteurs prennent la route d' un pas léger. C' est un grand soulagement que de pouvoir confier à une agence de trekking l' organisation du portage. Nous aussi, nous nous mettons en route et longeons bientôt des jardins riants, plantés de palmiers et de bananiers. Du riz pousse sur les pentes. Dans la tour dallée des fermes, simples mais belles, des femmes assises battent le blé. A notre droite apparaît dès maintenant un décor fascinant. Les voici, ces montagnes tant attendues: le Machapuchare majestueux, l' Annapurna. Les arêtes décrivent des arcs élégants et des parois abruptes, pures et presque irréelles, s' élancent dans le ciel bleu d' acier. La végétation est partout luxuriante. Dans les jardins des petites bourgades poussent des orangers, des citronniers ou des légumes. En revanche, la sobriété des coolies nous étonne constamment. Le foulard de coton, noué autour de la tête ou des hanches, est leur seule protection contre le froid. Ils ont des vêtements légers, artistement raccommodés. La nuit, ils dorment en plein air, serrés les uns contre les autres et protégés seulement par une couverture filée à la main. Parfois un rocher ou une caverne leur offre quelque abri. La plupart des porteurs marchent sans chaussures. La peau de la plante de leurs pieds est dure comme de la corne. Mais les crevasses qui s' y forment provoquent souvent des infections désagréables. En général, ils quittent le bivouac le matin sans rien manger pour prendre de l' avance avant les grosses chaleurs. Vers 9 heures, ils s' arrêtent près d' un point d' eau et font la cuisine. Ils prennent alors un repas consistant: riz ou bouillie de farine, enrichie d' épices ou de plantes qu' ils ont cueillies en chemin.

Au cours de la semaine, nous ne gagnons que lentement de l' altitude. Notre marche est faite de montées et descentes continuelles. Le 2 avril, nous plantons nos tentes au milieu de la forêt parmi les rhododendrons népalais. C' est le camp baptisé jardin des roses, à 3000 mètres. Au dire du sirdar, nous devrions atteindre en un jour le camp italien, notre camp de base, à 4600 mètres. C' est à peine croyable: t 600 mètres de dénivellation en un jour. L' après, nous atteignons le camp où des restes d' anciennes expéditions sont visibles. Mais l' altimètre n' indique que 3800 mètres. Le sirdar- et son chef à Katmandou - se sont trompés en prétendant que le camp de base que nous projetions et le camp italien étaient les mêmes. Le glacier de Mayanghdi ne commence que plus haut. Les coolies sont ravis d' avoir atteint leur but... mais ce n' est pas le nôtre. Nous commençons à discuter. Les porteurs ne veulent pas aller plus loin et ils aimeraient rentrer. A notre grande surprise, il se met à neiger. Tremblants et claquant des dents, serrés les uns contre les autres, les coolies attendent le paiement de leur salaire. Finalement nous parvenons à en convaincre une quarantaine de rester. Nous leur passons tous nos vêtements de réserve ( pantoufles de gymnastique, chaussures, chaussettes, pulls, trainings, gants, bonnets, lunettes ).

Vendredi saint 4 avril: le thermomètre descend à -6°. En altitude, il a beaucoup neigé. Le ciel est sans nuages. Aux premières heures du jour, une puissante avalanche de poudreuse balaie le versant ouest du massif du Dhaulagiri. Nos tentes sont secouées, mais une moraine latérale de 80 mètres de hauteur nous protège bien. L' expédi prend dès maintenant un caractère alpin. Nous faisons la trace dans la neige fraîche qui recouvre le glacier. Comme nous ne disposons plus que d' un sixième des porteurs, nous laissons une partie du matériel en dépôt sur le glacier. Notre officier de liaison prend peur, il pense ne pas pouvoir laisser les coolies grimper plus haut. Mais nous ne pouvons nous rallier à son point de vue, et les habiles porteurs continuent tout de même à progresser en notre compagnie sur un glacier qui est vraiment sans danger.

Le 7 avril, nous commençons à installer le camp de base, à 4700 mètres. D' après nos calculs, la marche d' approche par la vallée du Kali Gandaki aurait duré i jours, tandis que le chemin de la vallée de Mayanghdi, plus long mais plus sûr, nous a demandé une semaine supplémentaire.

Une étape importante: l' installation des camps d' altitude Hans von Känel ( chef de l' expédition ) Troisjours plus tard, l' équipe entière et tous les bagages sont arrivés au camp de base. Malgré le gros effort fourni par les porteurs restants - dont certains portaient double charge - nous avons perdu sept précieuses journées d' après notre programme de marche. Mais qu' importe! l' essentiel est que tous les alpinistes et les sherpas soient en bonne forme et capables de continuer.

Notre premier but est de trouver et de baliser un passage sûr jusqu' au col Nord ( 5600 m ). Nous transportons tout de suite le plus de matériel possible vers le haut. Chaque jour, une équipe progresse en tête, tandis que les autres cordées portent des charges, tout d' abord jusqu' à un dépôt situé à 5000 mètres. Transporter des charges et faire la trace est une épreuve sérieuse à cette altitude. En tant que chef, je m' assure d' une part que notre temps est bien rempli, d' autre part que personne ne « claque » à la suite d' un effort exagéré. C' est aussi pour cette raison que je recommande aux alpinistes de passer la nuit au camp de base et de prendre un ou deux jours de repos selon un tournus établi. Mais malgré le temps splendide, l' ambiance est médiocre, même mauvaise. Personne ne peut monter au col Nord!

Ce matin, le sommet du Dhaulagiri arbore un drapeau de neige qui s' étire loin vers le nord, tel un voile géant, et se détache en blanc sur le fond bleu foncé du ciel. Sur les flancs nord et ouest s' accumulent donc d' importantes masses de neige. Nous essayons d' imaginer ce qui se produira avec le rayonnement solaire et l' élévation de la température. C' est à moi de décider si nous allons continuer à grimper malgré le danger d' avalanche ou alors attendre ici. Je me résous à l' attente, bien que le temps nous soit compté et que certains participants manifestent leur impatience. Nous tâchons de bien employer cette journée de repos. On explique le fonctionnement des appareils à oxygène, on les essaie. Le médecin de l' expédition, Simon Burkhardt, nous parle des dangers et problèmes que les alpinistes rencontrent en haute altitude.

Soudain à il heures, une violente secousse et un grondement terrible font vibrer l' atmosphère. Très haut sur le Dhaulagiri, une avalanche monstre se détache, dévale le long de l' immense versant, recouvre en un éclair les traces de notre traversée, puis roule au fond de la cuvette glaciaire, avant de rejaillir dans les airs avec une violence inouïe. Nous apprendrons plus tard que ce même jour, trois membres de l' expédition à l' Annapurna ont été emportés et ensevelis par une avalanche.

Après deux jours de repos forcé, nous pouvons heureusement continuer. Un village de toile se construit peu à peu au col Nord, et le dépôt de matériel augmente à mesure qu' arrivent les cordes fixes, les pitons à glace, l' oxygène et tous les vivres. Le 24 avril, nous sommes suffisamment acclimatés pour passer la nuit au camp de base avancé ( au col Nord ) et commencer à monter les camps d' altitude. Le camp de base proprement dit n' est utilisé que par les groupes qui prennent deux à trois jours de repos après un gros effort ou par des camarades dont l' état de santé laisse à désirer.

Ducol Nord au sommet du Dhaulagiri ( 8 t 67 m ), la dénivellation est encore de 2500 mètres! L' épe NE, qui commence au-dessus du col, se présente d' abord comme un dôme aplati, puis, à partir de 6000 mètres, il se développe en arête nette de neige et de rocher qui file en ligne droite jusqu' à une altitude de 7200 mètres. De là, l' arête s' incurve vers l' est pour rejoindre enfin le sommet par un arc de cercle orienté au sud. Si l'on con- sidère les dangers objectifs, l' éperon NE est une voie favorable et sûre; cependant, l' arête est exposée à la violence des tempêtes d' altitude. Ces tempêtes commencent régulièrement tous les jours à midi et se prolongent tout l' après. Cela signifie que nous devrons nous mettre en route très tôt le matin si nous voulons éviter de faire la mauvaise expérience des conditions météorologiques du sinistre Dhaulagiri. D' abord tout va bien, mais à mesure qu' on s' élève, les problèmes s' accu rapidement. Les capacités varient énormément d' un alpiniste à l' autre. Parfois on observe même une certain insouciance, et d' aucuns ne semblent pas prêts à se soumettre à la discipline indispensable. L' organisation et la répartition des tâches deviennent donc plus ardues pour le chef. On assiste également à des retours de manivelle chez ceux qui s' étaient surestimés. C' est ainsi que, lors d' une reconnaissance, deux camarades doués grimpent plus haut que prévu. Ils rentrent très éprouvés et sont obligés de prendre plusieurs jours de repos au camp de base. Cette initiative nous coûte un temps précieux: les autres grimpeurs doivent fournir un plus grand effort, car leurs deux camarades ne peuvent plus les aider à installer les camps d' altitude. Mais cet incident a aussi un bon côté: les participants sont désormais plus prudents, et chacun s' efforce de travailler pour le bien de l' équipe entière.

Au col Nord: la plus haute unité de soins intensifs du monde Simon Burkhardt ( médecin de l' expédition ) 2g avril ig8o: au camp du col Nord ( 5700 m ): Marcel et Johann sont en panne. Il y a deux jours, ils sont partis, pleins de zèle, avec pour mission de reconnaître l' emplacement du second camp d' altitude. Celui-ci est prévu sur l' éperon NE du Dhaulagiri, à 7000 mètres environ.

Avant le départ déjà, Marcel ne me faisait pas bonne impression. Sa voix était voilée, une bronchite se préparait. Ils sont tout de même partir. Ils ont dépassé le camp I, à 6400 mètres, sans s' arrêter. Vers le soir, nous avons encore pu observer leur progression sur l' arête de glace, puis ils ont disparu dans un épais brouillard. Le lendemain, aucun signe de vie. Pourvu qu' il ne leur soit rien arrivé!

Ce n' est que le surlendemain à midi que nous découvrons à la jumelle deux petits personnages perches très haut sur l' arête. Lentement, beaucoup trop lentement, ils redescendent. Il y a quelque chose qui cloche.

Sans retard, une patrouille de sauvetage se met en route.Vers le soir, Sepp annonce par radio:

— Marcel est sérieusement malade. Il peut tout juste se tenir sur ses jambes. Il a de la peine à respirer et tousse sans arrêt.

Une idée me vient immédiatement à l' esprit: œdème pulmonaire dû à l' altitude. La tente-réfectoire est rapidement transformée en unité de soins intensifs. Un lit confortable est fabriqué avec des cartons, des matelas pneumatiques et des sacs de couchage. On place les bouteilles d' oxygène à la tête du lit. L' appareil de réanimation est con-necté, le masque pour la respiration assistée est à portée de main. On prépare diverses perfusions de sérum sanguin et de médicaments. Des gourdes remplies d' eau bouillante réchauffent le lit. La plus haute unité de soins intensifs du monde est prête.

La nuit est profonde. Des lumières vacillantes s' approchent du camp. Je vais à leur rencontre. Marcel me tombe dans les bras. Son visage est gris, son souffle court et bruyant. Il présente une dyspnée, des accès de toux et des expectorations sanglantes. Ses doigts sont glacés, le pouls est filant: le malade est en état de choc.

Nous couchons Marcel dans le lit chaud et lui appliquons tout de suite le masque à oxygène. Il respire profondément. Tout à coup notre camarade a une quinte de toux et il arrache son masque. Je le calme. De nouveau il respire l' oxygène vital.

Johann se met à raconter:

a a commence à 7250 mètres. Marcel s' est mis brusquement à tousser. Il avait de plus en plus de peine à respirer. Il se bat depuis 24 heures contre la mort. Il ne pouvait rien manger, presque rien boire et était à bout de force. Je l' ai conduit le long de l' arête jusqu' au camp de base.

Pour moi, le diagnostic est clair. Un œdème pulmonaire dû à l' altitude, déclenché par une infection virale, par un gros effort physique et par une progression trop rapide de l' altitude de 5700 à 7250 mètres. A cela s' ajoute la dessiccation par manque d' absorption de liquide durant presque 24 heures et un effondrement du système circulatoire. L' administration d' oxygène continue. La circulation se normalise grâce aux perfusions d' al et de différents liquides. De l' Ultracorten, de la Cedilanid et du Vibravenös complètent le traitement. On renonce à une injection de Lasix.

Je suis occupé toute la nuit. Le froid pénètre dans la tente. A -2O°, les liquides de perfusion gèlent. Bouteilles et tuyaux doivent être dégelés et entourés de linges chauds. Le masque se givre. Enfin au bout de 5 à 6 heures, la respiration de Marcel se fait plus calme. Il peut uriner pour la première fois. Le lendemain matin, le combat est gagné. Nous descendons au camp de base principal, à 4700 mètres. Marcel se rétablit rapidement. 17 jours plus tard, il foulera, lui aussi, le sommet du Dhaulagiri. Un miracle s' est accompli.

La montée au camp III ( 7500 m ) Hans von Känel ( chef de l' expédition ) Le temps passe très vite, nous sommes déjà au début de mai. Nous savons tous que nous devons atteindre le sommet entre le c o et le 20 mai si nous voulons réussir. Souvent les précipitations de la mousson commencent déjà à la fin de mai, et la date de notre retour en Suisse approche.

Le io mai, les camps I ( 6400 m ) et II ( 7050 m ) sont bien installés et équipés. Vers le camp III, la voie est déjà en bonne partie équipée de cordes fixes. Fritz Luchsinger, quatre sherpas et moi progressons sur une portion d' arête très abrupte et nous atteignons le camp III ( 7500 m ) par un vent violent et une averse de neige. Ang Rita, Lakhpa Gyalzen, Fritz et moi, nous nous y installons le plus confortablement possible, tandis que Nawang Tenzing et Mingma Gyalzen redescendent. Grâce au travail de nos habiles sherpas, nous disposons de vivres et d' oxygène en suffisance pour pouvoir tenter une première approche du sommet. Mais le lendemain matin, la tempête qui fait toujours rage secoue nos deux petites tentes Dunlop. Nous nous serrons les uns contre les autres et faisons cuire constamment du liquide ( soupe ou thé ). Chaque geste requiert force et maîtrise. Nous balayons constamment la neige poudreuse qui s' infiltre dans les plus petits interstices. Nous enlevons la glace de nos barbes et nous massons réciproquement les doigts et les orteils. Nous attendons ainsi un jour, puis deux! La situation est inconfortable et moralement éprouvante. Mais je garde confiance, de même que Fritz, de qui émane une grande sérénité et dont le moral est excellent. Je ressens une grande admiration pour cet homme de 59 ans qui a réussi en 1956 avec Ernst Reiss la première du Lhotse, sommet difficile de 8511 mètres. Rien ne me ferait plus plaisir que de fouler le sommet du Dhaulagiri en même temps que Fritz, ce serait pour ma vie d' alpiniste aussi un sommet.

Vers le sommet Fritz Luchsinger ( chef adjoint de l' expédition ) Nous restons bloqués trois nuits et deux jours au camp III. L' étroite tente à deux places ne permet pas une grande liberté de mouvements. Mais nous tenons le coup. Pas trace de panique ou de claustrophobie. Nous sommes bien reposés et avons absorbé suffisamment de nourriture et de boissons. Notre condition physique et psychique est excellente.

13 mai: diane à 02 heures. Un jour plein de promesses se lève. S' achèvera aussi bien qu' il y a vingt ans, jour pour jour, quand Peter Diener, Ernst Forrer, Albin Schelbert et Kurt Diemberger ont atteint le sommet encore vierge du Dhaulagiri? Le chiffre 13 nous portera-t-il bon- heur ou non? Chacun de nous sait ce qui l' attend et ce qu' il doit faire. Hans et moi n' avons encore jamais fait de course ensemble. Mais nous sommes sur la même longueur d' ondes. Nous avons non seulement le même idéal, mais encore la même vision du monde. Nous savons bien que, à des altitudes et dans des conditions semblables, il n' est plus de position sociale ou de fortune personnelle qui tienne. Ce qui compte, c' est le caractère et la volonté. Avant que nous sortions en rampant de nos tentes, peu avant 05 heures, notre sherpa Ang Rita est déjà prêt au départ. En chantant, il fait les « cent pas » sur la plate-forme de 30 centimètres de large devant nos deux tentes. C' est tout un rituel. Ses drapeaux de prière, qu' il a montés jusqu' ici, flottent dans l' air du matin et emportent ses prières vers le ciel. Ils ont aussi pour mission d' apaiser les mauvais esprits de la montagne. La nuit s' efface lentement. 5000 mètres plus bas, la vallée du Kali Gandaki est encore dans l' ombre. Nous nous encordons sans mot dire, contrôlons les appareils à oxygène et commençons à monter. Il fait froid. C' est Ang Rita qui fait la trace pendant une bonne heure. Quel garçon robuste! Il grimpe sans oxygène et enfonce jusqu' aux genoux dans la neige soufflée tombée ces deux derniers jours. Puis c' est Hans qui le relaie. Mais il a tout autant de peine à ouvrir la trace. Nous évaluons le risque d' avalanches. Sur le flanc nord exposé au vent, la neige tient mieux sous nos pas. Ce versant nord que nous devons traverser semble n' avoir pas de fin. Nous montons sensiblement, sans faire de pause. Les deux cents derniers mètres sont raides. La neige accumulée par le vent nous arrive de nouveau aux genoux. Lentement, mais sûrement, nous progressons tout de même. Les difficultés augmentent avec l' altitude. Chaque longueur doit être assurée. Nous n' avons plus qu' une chose en tête: le but, le sommet. La matinée est telle qu' on les souhaiterait toutes: air limpide, soleil, température agréable, vent faible. Aucun signe de fatigue dans notre cordée. J' esca la corniche et découvre un haut plateau. Nous sourions, confiants et heureux. Le sommet est seulement à un jet de pierre. Encordés de façon rapprochée, nous montons ensemble le large sautsommitaljusqu' au point culminant du Dhaulagiri: 8167 mètres.

Grande est notre joie d' avoir atteint notre but, grande aussi est notre reconnaissance. Nous enlevons nos masques, nos lunettes ( pour un instant !) et nous embrassons, les yeux brillants de joie. Il nous a fallu 5 heures et 25 minutes à partir du dernier camp.

Il y a en l' homme quelque chose qui le pousse à dépasser ses limites, à affronter régulièrement la difficulté, et aujourd'hui nous avons remporté une victoire sur nous-mêmes et sur nos faiblesses.

Il n' y a pas de conflit de générations en montagne. Hans a vingt ans de moins que moi. Il y a trois ans, il a escalade le Lhotse, haut de 851 t mètres, alors que moi-même, j' ai foulé ce sommet ( encore inviolé ) avec Ernst Reiss, il y a 24 ans. Depuis lors, Hans a gravi encore deux autres 8000. Ang Rita se trouve pour la seconde fois sur cette cime. Il y a donc ici 3 hommes qui totalisent huit 8000; une cordée de choix!

Nous jouissons d' un repos bien gagné, prenons des photos, admirons l' Annapurna et le Tibet mystérieux. Les sommets succèdent aux sommets. Lequel sera notre prochain but? Chacun de nous est plongé dans ses pensées.

De puissants nuages venus du sud s' amoncel sans pour autant provoquer encore un changement de temps.

Nous nous décidons à redescendre. La neige soufflée a partiellement recouvert nos traces de montée, mais nous atteignons le camp III sans encombre. La seconde cordée de trois y est arrivée entre-temps. Après un moment de repos, nous poursuivons notre descente et, peu avant 18 heures, nous atteignons la base avancée du col Nord à 5700 mètres. Le jour s' achève, un jour couronné de succès, bien rempli, un jour tel que tout alpiniste rêve de vivre une fois.

Conclusions médicales Simon Burkhardt ( médecin de l' expédition ) Ce n' est pas par goût du sensationnel que j' ai relate l' incident dramatique survenu au col Nord ( 5700 m ). C' est plutôt pour en tirer une leçon. L' œdème pulmonaire dû à l' altitude peut surprendre n' importe quel alpiniste. Personne n' est à l' abri, pas même les grimpeurs chevronnés. Cependant, plusieurs physiologistes et médecins d' expédition expérimentés ( O. Oelz, R. Zingg, R. Grover ) ont dégagé quelques règles de base qui ont été vérifiées à des altitudes extrêmes. Elles se sont confirmées pour nous aussi au Dhaulagiri.

1. La période d' acclimatation doit être au minimum de trois semaines à une altitude supérieure à 3500 à 4000 mètres. Durant ce laps de temps, on ne devrait pas faire d' effort physique extrême. L' idéal est de monter à plusieurs reprises à 6000 ou 6500 mètres, d' y rester peu de temps ( t ou 2 jours ) et de redescendre au-dessous de 5000 mètres en intercalant des temps de repos de 2 ou 3 jours au camp de base.

2. Ne jamais forcer, en grimpant à une altitude extrême, si l' état général laisse à désirer ( fatigue, refroidissement ).

3. Accorder une grande importance à l' apport de liquide: 3 ou 4 litres par jour et par personne sont un minimum. Contrôler en gros la quantité d' urine. Elle devrait être d' un litre par jour environ ( en trois fois ).

4. Le Lasix tant vante, diurétique puissant, doit être écarté de la pharmacie de poche de l' alpiniste participant a une expédition: il soutire de l' eau au corps déjà desséché et ne guérit pas un œdème pulmonaire.

5. L' ascension jusqu' au sommet devrait être tentée, après un temps d' acclimatation suffisant, d' une traite depuis le camp de base - si c' est possible. Des séjours prolongés au-dessus de 7000 mètres ont en effet une influence négative sur l' état général et compromettent donc les chances d' arriver au sommet.

Les nuages, annonciateurs de la mousson, ont atteint le versant méridional du Dhaulagiri ( 8i6y m ) 2Plusieurs de nos porteurs, qui marchaient pieds nus, nous ont abandonnés dès la chute de la première neige 3Pèlerin népalais de la vallée de Mayanghdi

Bilan

Hans von Känel ( chef de l' expédition ) De notre équipe de 17 alpinistes, 14 ont atteint le sommet, ainsi que 3 sherpas. C' est évidemment un très grand succès. Mais ce qui compte le plus pour moi, c' est que tous les participants sont rentrés en bonne forme physique.

Pourquoi une équipe composée un peu au hasard, à laquelle on accordait peu de crédit au début, a-t-elle remporté finalement un si beau succès? On peut énumérer plusieurs raisons. D' un côté, nous avons eu la chance de bénéficier d' un temps particulièrement favorable, avec des températures supportables; d' autre part, le noyau de l' équipe et les sherpas étaient vraiment forts, ce qui a permis une progression rapide au moment de l' installation des camps d' altitude. Ceux-ci étaient prêts à fonctionner dès les premiers jours de beau temps. Le matériel de l' expédition était parfaitement adapté, et l' équipement pour l' oxy a fonctionné impeccablement. Un élément décisif est, sans aucun doute, la bonne entente entre participants, l' absence de clans et de conflits qui auraient pu gêner le travail ou gâter l' am.

En plus des éléments qui dépendaient de nous, nous avons aussi eu la chance de notre côté, ce qui ne va pas de soi pour une ascension pareille qui comporte de nombreux risques. A ces altitudes extrêmes, il n' est pas rare que l' homme atteigne les limites de ce qu' il peut supporter et souvent il suffit d' un incident mineur, tel un changement de temps, ou l' épuisement des réserves d' oxygène ou encore un moment de faiblesse, pour que l' individu ne puisse plus maîtriser la situation. Souvent aussi, c' est l' égoïsme qui conduit à des accidents. Des règles élémentaires de l' alpinisme ( p. ex. le fait de rester groupés ) sont alors négligées, et on abandonne des compagnons de cordée. Bien des accidents graves, survenus au cours d' une expédition himalayenne, auraient pu être évités avec un peu plus de discipline et de solidarité. Une expédition vers un huit mille est 4 Ambiance de départ au camp de base ( 4600 m ). Au fond: le col JVord Photos: Hans von Känel, Berne 5 Au col Mord ( j7oo m ): la plus haute unité de soins intensifs du monde! L' oxygène qui redonne la vie Photo: RolfBleiken, Zollikerbcrg toujours une affaire sérieuse qu' il ne faut pas sous-estimer.

Dans notre groupe, le plus grand risque provenait à mon avis de la différence des aptitudes entre les alpinistes. Des participants moins entraînés mettaient deux à trois fois plus de temps que ceux qui étaient en bonne condition. Ainsi par exemple les meilleurs groupes ont effectué en une journée la montée au sommet et la descente jusqu' au col Nord, alors que d' autres l' ont fait en trois jours.

Mais qu' importe! je suis heureux que tout se soit si bien passé et je repense souvent avec joie et reconnaissance aux heures merveilleuses vécues là-haut.

Trad. Annelise Rigo

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