Südlenzspitze-Nadelgrat

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par S. Aubert.

Chaque visiteur de Saas-Fee connaît cette fière pyramide dominant le village à l' ouest de ses 4300 m. Magnifique elle l' est, à la pointe du jour où son arête blanche étincelle aux premiers feux du soleil, comme au crépuscule alors que son ombre effilée se projette sur la vallée. Pour l' admirer dans toute sa majestueuse beauté, il faut cependant se rendre sur l' autre versant de la vallée de Saas, du côté de la cabane Weissmies ou de l' Almagelleralp. Et plus d' un touriste, à la vue de cette cime fièrement campée, a sentir naître en lui un désir de plus en plus puissant: faire à son tour l' ascension de ce beau sommet, non pour la gloire de pouvoir dire négligemment devant ses amis: « J' ai fait la Südlenz »; mais bien pour le seul plaisir de gravir une fois encore l' un des plus beau spécimens des Alpes valaisannes, d' entendre grincer les clous de ses souliers sur le bon granit et d' être pour quelques heures en tête à tête avec la montagne.

Ce désir, nous l' avons éprouvé et réalisé, mon ami Girard et moi, l' été dernier, sans temps record, sans hâte, mais avec une satisfaction et une joie immenses.

Donc, par un bel après-midi d' août, nous quittons Saas-Fee en direction de la cabane Mischabel. Il y a foule ce soir-là à la cabane, conséquence du mauvais temps des jours précédents, et nous ne serons pas seuls demain là-haut.

L' ascension débute par un long vagabondage sur le pierrier, blocs à escalader, pierres branlantes, rien ne manque pour rendre ce trajet assez ennuyeux. Il est cependant rapidement derrière nous et au lever du jour le glacier de Hohbalen est atteint. C' est là que débute l' arête de la Südlenz proprement dite; la partie inférieure, mi-neige, mi-rocheuse, est bientôt franchie, et nous voilà à pied d' oeuvre. Encordage, ultime vérification de l' équipement et en route. La transition est totale, et d' emblée on est transporté en pleine varappe. Les ressauts rocheux se succèdent sans interruption, quelques-uns sont sérieux et demandent quelques précautions dans le maniement de la corde, mais les prises sont bonnes et la neige tombée dernièrement a disparu. En sera-t-il de même plus haut? Nous voici au pied du grand gendarme, le plus sérieux obstacle de l' arête. L' ascension en est relativement facile, par contre un court rappel de corde est inévitable pour en gagner le pied ouest d' où une étroite arête partiellement enneigée conduit aux rochers déchiquetés qui précèdent l' arête neigeuse proprement dite. Ces rochers ne sont pas fameux; des blocs en équilibre instable; des bancs qui vous rejettent sur le versant est. Ces obstacles se laissent cependant franchir dans de bonnes conditions, et bientôt nous atteignons le pied de l' arête neigeuse. Le sommet semble tout proche, mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et une grande heure s' écoulera avant que nous l' ayons sous les pieds. L' arête est raide, très raide même dans sa partie médiane, tandis que la partie supérieure est relativement moins inclinée. La neige fraîche règne en maître à cette altitude; friable, poussiéreuse, elle n' offre aucune résistance et la glace apparaît dessous. Nous chaussons les crampons, manœuvre délicate sur cet espace de 30 cm. de large; à gauche c' est la grande paroi rocheuse dominant Saas-Fee, à droite la pente glacée rejoint quelques centaines de mètres plus bas le glacier de Hohbalen, sillonné de caravanes se rendant au Windjoch. Il ne sert à rien de tergiverser, et pas à pas nous gagnons de la hauteur, le nez contre la neige, le piolet bien en main. Voici le ressaut médian, plus de neige, mais de la glace blanche; il est franchi en douceur, et quelques minutes plus tard le sommet est à nous. Quelle bonne poignée de mains nous échangeons là-haut à 4300 m.l Le temps est superbe. A part quelques brouillards matinaux rien ne nous cache l' immensité des Alpes dont l' amphithéâtre s' ouvre devant nous. Au premier plan le Dôme que des caravanes matinales ont déjà atteint et ses imposants voisins: Weisshorn, Dent Blanche, Cervin; plus loin le Mont Rose, 1e Combin, le Mont Blanc. C' est à croire que chacun s' est paré de ses plus merveilleux atours pour attirer nos regards.

A quelques mètres c' est le vide, le néant, et cependant l'on se sent si sûr, si confiant que l'on voudrait crier sa joie et son bonheur de jouir d' un spec- tacle que ne peuvent comprendre ceux qui, sans fatigue, en chemin de fer ont atteint un belvédère à la mode.

Hélas! il faut s' arracher à cette contemplation, car on redescend de la Südlenz par un autre chemin que celui de la montée, et nous avons encore devant nous la traversée du Nadelgrat avant de songer à la descente. Cela débute par une arête neigeuse, admirablement festonnée, une promenade aérienne d' un genre très spécial; aujourd'hui, la neige fraîche en diminue singulièrement le plaisir et il vaut mieux ne pas trop approfondir les conséquences d' un faux pas. Nous franchissons les festons les uns après les autres, sans constater d' amélioration visible, et c' est avec un léger soupir de soulagement que nous prenons pied sur le premier gendarme de l' arête rocheuse qui fait suite à la neige. Enfin voilà du terrain solide, des prises à l' aide desquelles nous allons pouvoir nous livrer à une agréable varappe. Le premier gendarme tient ses promesses... jusqu' au sommet; hélas! le versant nord est encore recouvert d' une épaisse couche de neige fraîche, cachant et remplissant les prises. Impossible de descendre sans rappel de corde. Comme nous n' avons pas de corde de réserve, il en résulte une série de manœuvres assez délicates pour gagner la selle nord du gendarme. Ces gendarmes — il y en a sept ou huit — présentent tous les mêmes caractéristiques, côté sud sec avec de bonnes prises et côté nord enneigé, glacé, exigeant les mêmes exercices de rappel. Là où notre corde est suffisamment longue, cela va rapidement, mais où elle est insuffisante, il faut s' y reprendre à deux fois, et les minutes passent. Elles passent si bien qu' à 10 h. 45, nous touchons le sommet du Nadelhorn, 4334 m ., presque sans nous en apercevoir.

Le plus gros de la course est derrière nous et avec un plaisir évident nous savourons les douceurs que nous ont préparées des mains prévoyantes. Le sommet est désert, les quelque 25 touristes qui l' ont gravi ce matin sont sur le chemin du retour, peinant sur le glacier à nos pieds, si près que d' un saut on les rejoindrait. Le ciel se voile imperceptiblement, le temps se gâte-rait-il déjà? Que nous importe! Nous avons gravi la Südlenz, nous avons vécu une journée inoubliable. Que nous importe la descente du Nadelhorn dans la neige qui sabotte, la rimaie du Wind joch, la traversée du glacier de Hohbalen dans la fournaise de midi; et la descente de la moraine et celle du sentier abrupt de Saas-Fee. Tout cela nous le faisons le sourire aux lèvres, avec la vision d' une arête immaculée se profilant dans l' azur du ciel; notre rêve s' est réalisé...

Le lendemain il pleuvait.

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