Sur les ruines d'une montagne : à la recherche du Gl. de Tchiffaz

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations ( 105, 106Par L. Saudran

Une seconde tentative d' exploration, à la fin de l' automne, fut arrêtée à Anzeinde par la neige qui se mit à tomber drue et serrée. L' hiver s' ins sur la montagne. Toutefois le désir d' aventure ancré au cœur de l' homme tenait bon, et en août dernier je me retrouvais sur le chemin qui monte d' Ardon à Derborence. A partir du Mottélon, je me donnai le torticolis à force de renverser la tête pour scruter les parois du Vozé afin d' y découvrir une voie d' accès à Tchiffaz.T.rois possibilités: à gauche et au-dessous de la langue terminale du glacier il me semblait distinguer une ride dans la paroi. Plus à l' ouest, près du Bec de Vozé, une fracture dans la falaise offrirait peut-être un passage. Enfin, tout à l' est, il restait le Porteur du Mio et le Porteur au Prêtre, mais c' était allonger la route de deux à trois heures. A mesure que j' avançais, l' angle de vision et l' éclairage modifiaient l' aspect des lieux et m' obligeaient à changer mon plan d' attaque, si bien que j' arrivai au chalet Genetti plus embarrassé que l' âne de Buridan qui n' avait, lui, le choix qu' entre deux picotins.

Je rencontrai là un jeune clubiste, L. Delarze, qui s' intéressa à mon projet et s' offrit à m' accompagner. D' un commun accord, nous décidons de passer par le Porteur du Mio, la seule route, au dire des gens du pays, qui nous assurât l' accès à Tchiffaz. A 5 heures, le 20 août, nous sommes sur le sentier de guerre, soit la vague piste qui coupe au travers des glariers de Derborence vers les pittoresques mayens de La Tour. Franchi le torrent de la Pesse nous prenons par la forêt pour gagner les mayens des Luys. De là il n' y a qu' à monter tout droit: neuf cents mètres de gazons raides, coupés à mi-hauteur par la première barre de rocher. Une large vire herbeuse, montant obliquement d' ouest en est et où moutons et bergers ont creusé un vrai sentier, permet de la franchir aisément; c' est le Porteur du Mio, qui donne accès à l' alpe du Fenage ( 1935 m. ). Encore une heure de montée, toujours dans des gazons d' une impitoyable monotonie, et nous arrivons à la seconde barre rocheuse, au pied de la Tête au Gros Jean. Ce nom désigne une tour massive caractéristique, de calcaire blanc, véritable pilier d' angle de la montagne, et qui ferme à l' est le cirque de Tchiffaz. A droite de ce bastion, un large couloir de dalles grises mouchetées d' herbe: c' est le Porteur au Prêtre. Nous y grimpons lestement, heureux de la diversion, et pouvons bientôt déposer nos sacs sur la spacieuse terrasse de la Tête au Gros Jean ( 2420 m. ). Il est 8 h. 20, la fastidieuse marche d' approche est terminée.

Cet admirable belvédère mériterait à lui seul une visite. La vue est saisissante et neuve. C' est toute la plaine de Derborence, avec ses vastes glariers déserts et ses petits lacs mélancoliques, avec toutes ses avenues et ses hauts remparts. Au sud, des brèches ouvrent des perspectives lointaines Die Alpen - 1946 - Les Alpes3 sur les massifs éblouissants du Mont Blanc et du Combin et, par dessus la Croix des Trente Pas, vers le groupe des grands pics valaisans. Si beau que soit ce panorama dans le contre-jour vaporeux de cette matinée, ce n' est pas ce qui nous retient le plus longtemps, car la Tête au Gros Jean domine aussi le cirque de Tchiffaz, dont le regard peut d' ici fouiller tous les recoins, tous les étages, des pâturages de Vozé à la couronne du Zanfleuron. Mais si nous voyons très bien le chemin qui nous conduira au petit glacier, notre but principal, nous ne voyons guère comment nous pourrons nous en échapper. Tout espoir de sortir de Tchiffaz par le bas s' évanouit. La vire que j' avais cru distinguer dans la falaise qu' il domine n' était qu' une illusion, à peine une fossette sur la joue lisse du rocher. Juste sous la langue terminale il y a bien une profonde crevasse, où il serait peut-être possible de descendre par un rappel de corde, mais le torrent s' y engouffre, et nous risquerions d' être noyés ou balayés sous la douche. Nous nous remettons en route sans avoir résolu le problème.

Il nous faut d' abord gagner le fond du cirque en passant sous les vertigineuses parois de la Tour St-Martin, ceinturées juste à notre hauteur par une vire d' éboulis très raides. Ce talus escarpé est coupé de gorges et de couloirs alternant avec des épaulements qui font des reposoirs bienvenus. Nous suivons attentivement la piste des chamois, partout bien marquée. C' est ici leur royaume. Déjà un groupe de cinq a détalé devant nous, et nous sommes en train de regarder ces jolies bêtes descendre à bonds légers la falaise inférieure, un mur lisse où il semble impossible qu' aucun quadrupède autre qu' un lézard puisse s' aventurer, lorsque des bourdonnements rauques frouent à nos oreilles comme des frelons irrités. Sauve qui peut! En deux bonds de panique nous nous plaquons contre la paroi. C' est une autre harde qui a choisi la vire supérieure comme voie de retraite et fait pleuvoir sur nous cette mitraille. Tout haletants de l' alerte nous attendons, collés au rocher, que la rafale ait passé, puis nous nous lançons au galop à travers le couloir pour gagner le prochain promontoire où nous sommes hors de la trajectoire des cailloux. Encore des vires, puis un petit plateau couvert de gros blocs blanchâtres, une gorge à traverser et nous pouvons descendre dans la cuvette de Tchiffaz. Nous voici enfin sur le glacier, plus vaste qu' il ne le paraissait; un glacier bien complet: moraines en miniature, crevasses, rimayes, ruisselets courant dans un lit de cristal, rien n' y manque.

Mon obscur et lointain désir est exaucé; mais la joie est absente. Nous avançons sans parler, impressionnés par tout ce silence et cette solitude, saisis par le sortilège maléfique de ces masses pétrifiées qui nous entourent et nous emprisonnent, frappés par l' inhumaine étrangeté du site. Paysage lunaire, volcanique, hallucinant; vision apocalyptique de fin du monde, de planète calcinée. Partout des roches: roches dressées en immenses parois, tantôt de la couleur du blé mûr, tantôt d' une pâleur de cadavre, tantôt sombres et noires et qui luisent d' un éclat sinistre aux flancs des gorges suintantes. Roches fracassées, accrochées aux talus, ou semées en longues traînées comme des ossements, étalées dans la plaine, amoncelées en blocs énormes sur ses bords. Roches broyées, pétries et coagulées en ciment char- bonneux. Et tout là-haut, la tranche effritée, glauque et blafarde des séracs du Zanfleuron est plus une menace qu' un sourire.

Par où allons-nous sortir? Ce matin, sur la Tête au Gros Jean, nous avons congédié jusqu' à plus ample informé la question du retour. Elle est maintenant inéluctable. Le chemin le plus facile serait de monter au fond du cirque, d' étage en étage, jusqu' à une vire bien visible qui coupe le dernier ressaut à quelque 300 mètres au nord-ouest de la Tour St-Martin. Cela représente un détour d' au moins quatre heures. Peut-être qu' une large bande d' éboulis, qui s' amorce à l' ouest, juste à la hauteur du glacier, nous livrerait passage: trop aléatoire. Reste le grand couloir sombre qui raye la paroi ouest du cirque.Vue d' en face, de la Tête au Gros Jean, cette cheminée noire, humide, étranglée à mi-hauteur par un bourrelet de rochers jaunâtres, semblait verticale et laissait peu d' espoir; d' ici, la pente paraît moins redoutable; en outre, ce chemin nous permettrait d' aller rejoindre, là-haut, notre itinéraire de l' an dernier; essayons.

Ce fut bien plus aisé que nous n' osions l' espérer. Au point critique de l' étranglement, un tunnel visqueux et boueux, sous un gros bloc, permet de passer sans difficulté. Au delà, après quelques dalles, la pente d' éboulis allait s' adoucissant jusque sur l' Epaule. Toutefois, au lieu des 250 mètres comptés à l' estime, c' est bien 350 mètres qu' il fallut gravir.

Ce récit de nos aventures aurait pu et dû s' arrêter ici, puisqu' il ne nous restait qu' à suivre en sens inverse le chemin parcouru l' an dernier avec Gander. Mais au moment de nous engager dans la large creuse du Dérotchieu Delarze protesta. Sans piolet, avec ses vibrams qui ne mordaient mie dans la boue séchée, dure comme l' asphalte d' une grande route, il ne tenait que par des prodiges d' équilibre et d' habileté et renâclait devant cette traversée. Alors quoiPeut-être pourrions-nous suivre la coulée de l' éboulement jusqu' au point où elle quitte la paroi et forme un cône de déjections avant d' aller s' étaler sur le Grand Liappay. En tenant le chenal des ravines, on y trouverait des cailloux offrant de l' appui aux pieds. Encore une fois, essayons.

Je n' oublierai jamais — Delarze encore moins que moi — cette atroce descente de 800 mètres. Un cauchemar infernal. Tout d' abord nous dûmes mettre la corde pour gagner le fond de la ravine par une vire scabreuse. Puis le calvaire commença. La pente est extrêmement raide, interminable, inexorable, coupée de ressauts et de bancs de rochers noirs tellement rabotés et limés par chutes de pierres qu' ils n' offraient pas de prises. Il fallait alors passer d' une rigole à l' autre par une marche de flanc périlleuse. J' essayais d' entamer du piolet cette croûte intraitable, sans réussir à faire plus qu' une rainure dérisoire dans ce mastic diabolique. Deux heures de travail exténuant et dangereux, les nerfs et les muscles tendus à crier. Parvenus à 1900 m. environ, nous pûmes nous échapper vers la droite. Il y eut encore deux profonds fossés à traverser, dont les berges à pic pompèrent le reste de nos forces, puis le haut talus qui forme le flanc de la coulée, avant de fouler le gazon d' une oasis herbeuse parmi les blocs du Plan de Cheville. Nous étions fourbus et écœurés. Le fond de la gourde livra un pauvre gobelet de vin pour nos

Ì8A LA RECHERCHE DU GLACIER DE TCHIFFAZ gorges brûlées, et nous nous séparâmes. Delarze prit le chemin de Derborence tandis que je me hâtais vers Anzeinde et Gryon pour le dernier train. Rentré chez moi j' examinai mes robustes brodequins de montagne: huit tricounis rivés avaient été arrachés au cour de cette journée.

/ Derborence! Derborencel si ton nom « chante doux et un peu triste dans la tête », tes pierriers infinis et tes âpres rochers sont cruels aux genoux et aux pieds cuisants du pèlerin. Sur tes ruines arides et mélancoliques pèse la malédiction millénaire du malfaisant génie de la montagne, qui a effacé le sourire des œuvres de l' homme Et pourtant, Derborence, tu me tiens...

Septembre 1944 s' achève sous de furieuses averses. Un ami m' apporte des nouvelles alarmantes de Derborence: la montagne bouge; des craquements sinistres font trembler les mazots; des fissures se sont ouvertes qui s' élar de jour en jour; d' énormes blocs, messagers prémonitoires d' une catastrophe, croulent avec un bruit de tonnerre et descendent jusque dans les pâturages de Vozé, soulevant de sinistres nuages de poussière qui recouvre l' herbe des alpages comme de cendres volcaniques. La panique règne dans ce vallon où tout était si serein voici un mois à peine. Travaillés par la terreur séculaire, les pâtres ont quitté en hâte les mayens de Vozé et de la Tour, emportant tout ce qu' ils pouvaient enlever.

Mais en octobre, lorsque je remonte à Derborence, un hiver précoce a figé la montagne et ses décombres dans le silence solennel de la mort.

Il existe à la Bibliothèque publique de Genève un manuscrit' contenant le récit de la catastrophe de 1714 adressé par le curé d' Ardon à l' évêque de Sion:

Monseigneur, En voici le détail, qui conste certainement de ce qui est passé dans la Vallée nomèe Tricant ( Triquent ), touchante les limites de Vallay et de Berne. Il y a une montagne entre Valley et Berne nomèe le Sex Diableret; à gauche de nôtre vue elle est confinée à la montagne Zeveillie ( Cheville ); du Midy, à la montagne de Vogier ( Vozé ); du levant au glacier; de la minuit aux terres de Berne. Dessous les montagnes de Zeveillie et Vogler, il y avait une très belle campagne et plaine, pas que de moins que d' une lieue de largeur contenant passé les 64 mayens. Par cette plaine sortaient trois ruisseaux jusqu' au détroit de la Vallée...

Le Sex Diableret a commencé de bouleverser et tomber à la fête de St Pierre et Paul ( 14 juin ); puis derechef 14 jours avant la descente des fruits ( fromages, etc. ) et du bétail des montagnes; enfin le 23 de Septembre qui est dimanche passé, environ les 3 heures après-midy, dans l' espace d' un demi-quart d' heure au plus, a bouleverser presque toute la montagne de Zeveillie, de sorte qu' au lieu de nourrir 10-11 semaines 120 vaches toutes les années, elle a peine à nourrir 8 vaches. Toute la plaine des mayens, à scavoir 55 mayens, a été remplie des pierres grosses comme des bâtimens entiers à l' étendue d' une forte lieue, jusqu' aux détroit de la Vallée; les autres mayens avec la montagne de Vogler risquent grand hazard d' être perdu entièrement.

Le Sex Diableret qui est une des plus hautes montagnes est presque tout en bas, quoique rocher très vif et très dur. Le changement de place ( d' aspect ) se peut pas décrire; Publié par C. M. Briquet dans l' Echo des Alpes, 1887, pp. 72—83.

des hommes vieux ont peine de reconnaître où les plus grands mayens ont été. Dans ce misérable accident, il y a 14 personnes perdues...

Il y a à la plaine quatre petits lacs qui, après l' exorcisme, nous donnèrent derechef de l' eau; il n' y a rien à craindre pour la plaine d' Ardon, d' autant que le détroit est tellement muni de grosses pierres qu' il est impossible de faire rupture; la procession nous l' avons faite mardy... Dans la plaine ( de Derborence ), il y a plus de 2, 3, 4 piques ( perches ) de hauteur, rien que des grosses pierres comme des bâtimens sans aucune terre; tout le bois à l' entour est massacré; des hauts sapins on en voit que le bout.

Ardon, ce 28 septembre 1714.

Feedback