Sur les sentiers des Carpates roumaines

Roger Ballet, Neuchâtel

La chaîne des Alpes se prolonge bien au-delà de nos frontières, en direction de l' est, pour former la chaîne des Carpates, longue de neuf cents kilomètres.

Les sommets y sont modestes, néanmoins ma curiosité me poussait à en savoir davantage sur cette chaîne granitique qui me laissait supposer une varappe variée.

L' approche de montagnes inconnues, même sous nos latitudes, ne se fait pas sans pertes de Nous avons cependant reconnu un vendeur entrevu lors de notre premier passage. Il va nous conduire à l' endroit où l'on trouve ces concrétions typiques des fonds de lacs salés asséchés. Bientôt, nous creusons le sable, et à quelques décimètres sous la surface, nous découvrons ces roses, moignons enrobés de sable qu' il faudra laver et transporter délicatement. Un peu plus loin, un site riche en silex multicolores et en lames, grattoirs et pointes de flèches taillés par des peuplades établies en ces lieux il y a plusieurs milliers d' années.

Ici abondent les coquilles d' oeufs d' autruches, oiseaux depuis longtemps disparus de ces régions à la suite d' un durcissement des conditions climatiques.

Voici ensuite Ghardaïa en fête ( nous sommes le 7 janvier, journée de la visite des Rois ) avec ses maisons bleues et roses et ses ruelles tortueuses à souhait, et enfin Alger où le soleil brille encore, mais plus faiblement, où le ciel est encore bleu, mais moins intense, où les gens recommencent à être pressés et où le rythme de la vie n' est plus très éloigné de celui de l' Europe toute voisine et que nous allons retrouver demain.

temps, ni surprises. Pour le premier point, le hasard m' a fait connaître des gens du pays qui m' ont guidé avec compétence et courtoisie dans cette région de Roumanie. Malgré tout, les surprises y furent nombreuses: manque de renseignements, pas de véritables cartes topographiques, difficultés de ravitaillement. A cela s' ajoutent les caprices du temps qui se joue de prévisions météorologiques succinctes. J' avais choisi le train pour faire le voyage.

C' était une manière de revivre en pensée ce que fut l' Orient de la grande époque. Malgré les progrès de la technique, les longs arrêts aux frontières, les formalités douanières nombreuses et la vétusté du matériel sur certains tronçons des chemins de fer des pays de l' Est rendent le voyage moins attrayant. En prenant place dans le train à Zurich, le seul avantage est de se trouver, après une trentaine d' heures de voyage, à peu de distance du point de départ en montagne.

Cinq heures du matin dans une gare de Roumanie. J' attends l' aube naissante sur le quai en dévisageant ces voyageurs qui se rendent déjà à leur travail. C' est une fourmilière humaine, triste, distraite de temps à autre par la musique d' un transistor nasillard. Ce mouvement va se poursuivre ainsi jusque tard dans la soirée. Le trafic ferroviaire me paraît très dense: trains de voyageurs, trains de marchandises circulent en un mouvement perpétuel, de jour comme de nuit, sur des rails souvent fatigués, aux raccords sonores. Comme j' ai pu m' en apercevoir par la suite, c' est un peu l' image de ce pays: tout sent la fatigue, mais mon propos n' est pas d' en développer les causes et les raisons.

Dès Sibiu, au nord de la chaîne de Fagaras, un car nous conduit en une heure au point extrême qu' il est possible d' atteindre par la route, le petit village de Sebesu de Sus. Les gens y sont affables, nous prodiguent maints conseils. Le temps est gris, agréable pour une montée en cabane, mais m' empêche de saisir par la photo l' ambiance de ce village, maisonnettes colorées, scènes champêtres que je ne rencontrerai nulle part ailleurs. Les régions sont diverses, avec un habitat et des coutumes différents.

Nous sommes bien charges. Le sentier se développe sur une moraine boisée qui s' étire jusqu' à ce qu' elle touche les contreforts de la montagne, à la limite de la forêt.

La cabane, d' aspect fort agréable, ne se différencie guère de nos refuges, mais, passé le seuil de la porte, l' image en est bien différente. Tout est fait à l'«à peu près » et la propreté est souvent dou- teuse. C' est ainsi qu' il est normal d' emporter avec soi un napperon qui sera étendu sur la table à l' heure du repas. Les gardiens, très avenants, servent à manger quand ils en ont les moyens, et il faut s' armer de patience pour obtenir un potage ou une omelette. Les touristes sont résignés, l' esto le deviendra, et les provisions de route seront vite jugées insuffisantes.

Le balisage est fait judicieusement, peint avec des signes de formes et de couleurs différentes, suivant que nous sommes sur un sentier de cabane, sur la grande transversale de la chaîne des Fagaras, ou sur une variante évitant les passages jugés délicats. Les sentiers sont bien traces, et les endroits abrupts équipés de câbles ou de chaînes. Pour garantir la sécurité des touristes, un groupe de secouristes, appelés Salvamont et portant fièrement la veste orange, patrouillent dans les secteurs périlleux, prêts à porter aide. En cas de temps trop mauvais, ils interdisent le départ de la cabane aux touristes. Ce service est assuré bénévolement par des amis de la montagne qui y consacrent une partie de leurs loisirs.

C' est ainsi qu' au gré d' étapes de six à dix heures nous avons passé de la cabane Suru à la cabane Me-goiu, puis escalade en passant le sommet du même nom, à 2535 mètres. Après un beau parcours de crêtes, nous sommes redescendus à la cabane Bilea Lac, construite sur une presqu'île, un vrai décor de carte postale, pour atteindre le lendemain la cabane Podragu. Impossible de vérifier les différences de niveaux: rares sont les indicateurs portant une altitude, mais, en revanche, les temps de marche sont précisés.

L' accès aux sommets se fait toujours par le cheminement le plus facile. De varappe, peu ou pas. Certes les possibilités d' escalade sont nombreuses, mais les belles voies sont éloignées des cabanes et, dans cette région, il me semble que ce domaine n' est pas exploité, car je n' ai point rencontré de varappeurs. Il y a beaucoup de monde en montagne en cette deuxième quinzaine d' août. Les refuges sont complets et les touristes, avec un équipement souvent rudimentaire ( mauvaises chaussu- res, sac à dos difforme ), s' offrent des étapes éprouvantes.

Le paysage ressemble assez à nos Préalpes, avec un visage plus sévère selon que nous sommes sur le versant méridional ou septentrional. Au nord précisément, le regard se perd sur les hauts plateaux de Transylvanie couverts de moissons, tandis qu' à l' opposé la forêt ferme l' horizon. Sur les crêtes gazonnées c' est le domaine des moutons qui paissent par troupeaux de 250 têtes. Ces bêtes ont la curieuse manière de se déplacer à la queue leu leu, formant des chapelets qui ondulent au gré des reliefs du terrain. Chaque fin de journée le paysage est animé par les troupeaux qui regagnent la bergerie à l' abri des bêtes sauvages.

De nombreux petits lacs glaciaires émaillent de taches bleues ce décor reposant. Tout y est plaisant, n' étaient les têtes d' étape qui réservent toujours des surprises.

Le sixième jour, le ciel, hésitant jusque-là, décide de se mettre à la pluie. Nous sommes résignés. Faute de temps et vu l' inconfort des lieux, nous décidons d' abandonner les hauteurs des Fagaras pour regagner la plaine sans avoir pu escalader le Moldoveanu ( 2544.m ), le plus haut sommet de Roumanie. Le sentier s' enfonce très tôt dans la forêt, passe d' un vallon à l' autre, remonte, redescend. Quatre heures de marche sous ces couverts, rendus plus oppressants par la grisaille du temps,

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