Sur les traces des bouquetins Randonnée au Sazmartinshorn

Les premiers bouquetins de Suisse ont été lâchés voici près d’un siècle entre le Calfeisental et le Weisstannental. La chance de les rencontrer ou de tomber sur d’autres animaux est ici presque plus importante que de croiser des personnes.

Mon regard longe l’horizon, puis s’arrête. Il est attiré par deux structures en forme de sabre. En se rapprochant et en y regardant de plus près, j’en ai la confirmation: un bouquetin est couché là-bas. Lentement, il tourne la tête et quand je me rapproche, il se met à lancer un sifflement. Nous nous faisons face calmement, le temps pour moi de prendre quelques photos, puis je me retire tout doucement.

Je me réjouis de cette rencontre. J’avais bien sûr espéré tomber sur ces animaux ici, au Sazmartinshorn. Il est possible que ce spécimen soit un descendant des premiers bouquetins remis en liberté il y a longtemps. Pas si sûr cependant. En effet, la réintroduction initiée en 1911, sur l’autre versant du Sazmartinshorn, au-dessus du Rappäloch dans le Weisstannental, s’est avérée plus difficile que prévu. Malgré plusieurs lâchers, la colonie a mis du temps à se développer. Début 1957, elle ne comprenait qu’une douzaine d’animaux.

Cet insuccès fut attribué à différentes raisons: région très avalancheuse, long hiver, chutes de neige importantes et un climat foncièrement rude. Les responsables réagirent en introduisant des animaux à la fin des années 1950 sur les flancs sud du Calfeisental et non dans le Weisstannental. Cela eut un effet positif, puisqu’en 1960, on estima le cheptel à quelque 40 bêtes.

Une montagne délaissée

Mais les bouquetins ne sont pas les seuls à sembler avoir trouvé ici leur habitat idéal. Alors que mes compagnons et moi arrivons sur l’arête ouest du Sazmartinshorn, non sans avoir sué à grosses gouttes dans les éboulis de la dernière portion de montée depuis St. Martin, nous vivons un autre grand moment faunique. Nous pouvons contempler d’en haut un aigle royal en train de planer en cercles au-dessus de la cuvette d’Ober Piltschina dans le Weisstannental. D’ici on aperçoit aussi le Rappäloch.

Outre bouquetins et aigle, il nous sera également donné d’admirer d’innombrables fleurs, lichens ainsi que des cailloux multicolores, instables par endroits. Sur les hauts de l’Alp Brändlisberg, nous ne rencontrons en revanche pas âme qui vive. Le Sazmartinshorn ne semble jamais avoir subi une grande affluence. En 1894 déjà, F. W. Sprecher écrivait dans notre revue: «Le 14 septembre de l’année dernière, j’ai à nouveau été pris de frénésie montagnarde, ceci d’autant plus que je connaissais le Sazmartinshorn comme une montagne délaissée.» En effet, depuis sa première en 1888, documentée par un certain Monsieur Gröbli, il ne semblait pas qu’un autre touriste l’ait gravi. La première elle-même avait été accomplie par des membres de la section St. Gall. Au vu des rares inscriptions figurant dans le livre de sommet, nous constatons que ce n’est aujourd’hui pas non plus un hasard que nous soyons les seuls êtres humains à fouler le sommet de cette montagne.

Somme toute «une magnifique promenade»

A l’instar de F. W. Sprecher, nous contemplons le panorama. C’est avant tout la face nord du Ringelspitz qui nous impressionne. Cet alpiniste était lui-même parti de Tersol et avait gravi le Sazmartinshorn par son sommet sud. De cette course, il avait écrit dans un compte-rendu très détaillé qu’elle «avait attisé son sens de clubiste pour des envies et un enthousiasme nouveaux». Selon le livre de sommet, cette variante est encore parcourue occasionnellement de nos jours. En l’examinant de plus près, j’en déduis que l’arête ouest ne présentait pas de difficultés pour F. W. Sprecher. Bien que celle-ci n’offre effectivement aucun passage particulièrement exigeant, bénéficier d’un pas sûr y demeure indispensable. Son commentaire à propos du sentier d’alpage abrupt sur les derniers 500 mètres de descente démontre que les critères des alpinistes de l’époque étaient quelque peu différents des nôtres: «Le chemin qui descend à St. Martin par la Brändlisbergeralp et à travers les forêts de sapins peut sans grand risque être qualifié de magnifique promenade.»

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