Tous les 3000 mètres des Grisons. Année internationale de la montagne

Tous les 3000 mètres des Grisons

Gravir tous les sommets de 3000 m des Grisons, c' est là l' ambitieux projet qu' ont formé Emil Inauen et Walter von Ballmoos pour marquer l' Année internationale de la montagne ( AIM ). Ils commenceront leur périple début avril 2002, dans la région de Davos. La série des ascensions se poursuivra alors jusqu' en octobre, un sommet après l' autre.

« Les Alpes »: Emil Inauen, vous lancez le projet « Grisons 3000 » pour l' Année internationale de la montagne. Dites-nous d' abord qui vous êtes et le pourquoi de ce projet de grande envergure?

Emil Inauen: Mes parents m' ont transmis la passion de la montagne. Enfant déjà, j' allais très souvent avec eux dans les montagnes. Après ma scolarité obligatoire dans le canton d' Appenzell, j' ai fait un apprentissage de menuisier dans l' entreprise de notre famille. En même temps, j' ai étendu mes diverses activités en montagne, tant en Suisse qu' à l' étranger. C' est pendant ma préparation de la maturité fédérale que j' ai opté pour les sports de montagne. Depuis 1997, grâce à un contrat avec l' entreprise Rossignol, je vis en professionnel de la montagne, avec l' avantage de connaître toutes les facettes des activités sportives en montagne. Parmi elles, il y a notamment le traîneau et mes 13 chiens huskies avec lesquels j' ai traversé les Grisons d' un bout à l' autre en mars 2001.

Beaucoup d' alpinistes se fixent des objectifs aux noms exotiques dans des régions très éloignées. Vous, vous avez choisi un projet au seuil de votre porte. D' avril à octobre, vous avez l' intention de gravir tous les 3000 mètres de votre canton. Comment en êtes-vous arrivé à cette idée? Je m' étais déjà fixé des objectifs qui n' étaient pas très à la mode, par exemple des montagnes du continent africain. Le fait que je ne sois encore jamais allé au Népal montre aussi que je ne suis pas très « dans le vent ». Les aventures ne sont d' ailleurs pas forcément liées à des noms qui impressionnent, comme l' Everest. Nous autres Suisses, nous avons la chance de vivre dans un pays incroyablement riche du point de vue de l' alpinisme. Les montagnes suisses offrent non seulement la possibilité de pratiquer des activités sportives très différentes mais aussi de vivre de véritables aventures. C' est ce que j' aimerais aussi montrer avec mon projet.

L' ascension de près de 450 sommets exige une très sérieuse préparation. Avant de les gravir, il est nécessaire de réunir des informations à leur propos. Qu' avez défini comme sommet et comment avez-vous établi votre liste?

Cette partie de la préparation du projet n' a pas été simple, car il n' y avait pas de document tout prêt que j' aurais pu faire apparaître d' un coup de baguette. Les demandes de renseignements adressées au GIS 1, à Coire, et à l' Office fédéral de topographie ne m' ont pas permis de trouver ce que je voulais. C' est pourquoi j' ai dû m' y mettre seul. J' ai d' abord défini mon « concept de sommet ». Pour mon projet, je considère en effet comme sommet toute élévation cotée du canton des

1 GIS est le système d' information géographiqueGravir 459 sommets grisonnais qui dépassent les trois mille mètres, pendant huit mois, ce n' est pas une mince affaire! Ici, un petit échantillon des sommets choisis Le Piz Languard ( 3262 m ) et le Crasta Languard qui s' étend vers la gauche Pho to :R olf Ca na l olf Ca na l LES ALPES 3/2002

Grisons, élévation portant un nom et située à plus de 3000 m que l'on peut trouver sur les cartes nationales au 1:25000. Pour le Piz Languard par exemple, j' ai intégré à ma liste le Pitschen Languard ( 3124 m ) et le Muot de la Rischa ( 3026 m ). Dans les massifs frontaliers, je n' ai considéré que les sommets dont le point culminant se trouve sur le sol grison ou juste sur la frontière. Dans le Val de Camp, par exemple, le point le plus haut du Corno di Dosde, qui est à 3232 m, se trouve sur territoire italien donc je ne l' ai pas inclu dans ma liste.

Au cours d' une deuxième phase, j' ai vérifié tous les noms par le biais des topo-guides du CAS et j' ai ainsi obtenu une liste définitive. Au cours de ce contrôle, j' ai découvert des itinéraires qui se recoupaient et, finalement, le nombre des sommets s' est établi à près de 459.

La liste des sommets, c' est une chose. La suite des ascensions, c' est une autre affaire. Comment avez-vous procédé?

Le premier critère de classement, pour chaque sommet, a été celui de la saison, c'est-à-dire l' ascension en été ou en hiver. Pour chaque sommet, j' ai examiné s' il valait mieux une ascension hivernale, à ski, ou une ascension estivale, comme course d' escalade. Si le sommet peut être gravi aussi bien en été qu' en hiver, je l' ai rangé dans le groupe « joker ». Ce groupe forme une sorte de réserve au cas où les conditions ne seraient pas optimales! Au cours d' une démarche ultérieure, j' ai regroupé les sommets par région et j' ai ainsi obtenu des groupes pour les ascensions en été ou en hiver. La série de ces groupes peut être modifiée au cours des huit prochains mois, notamment en raison des conditions météorologiques. C' est bien pourquoi, par exemple, il n' est pas question de définir la date à laquelle nous gravirons le Badile mais bien plutôt de savoir à quel groupe il appartient et quand ce dernier sera abordé.

Quand démarre au juste le projet?

Le départ est fixé au 30 mars, dans la région de Davos. Puis suivra le groupe de la Silvretta. Nous espérons que nous pourrons faire autant de sommets que possible à ski. Je n' apprendrai rien aux lectrices et aux lecteurs des Alpes en rappelant que la chronologie des ascensions prévues ainsi que leur réalisation vont dépendre principalement des conditions météorologiques.

Le Piz Buin Grond ( 3312 m ) et le Piz Buin Pitschen ( 3256 m ), deux sommets faisant frontière avec l' Autriche Vue du Piz Nair ( 3056 m ) en direction ( ouest–sud-ouest ) du Güglia, ou Piz Julier ( 3380 m ) Emil Inauen, à l' origine du projet « Grisons 3000 » Walter von Ballmoos est, lui aussi, de l' aventure Pho to :R ob ert B ös ch Pho to :B er ni va n Die ren don ck Pho to :R olf Ca na l LES ALPES 3/2002

Démarrer dans la région de Davos, ce n' est sûrement pas un hasard, non?

Non, en effet. J' habite depuis plusieurs années à Davos ( Dischmatal ) et je connais bien la région. Mon domicile est quasiment le camp de base du projet. Ainsi, comme pour chaque expédition, c' est là où je reviendrai régulièrement. Au lieu de passer des jours et des jours à attendre et à tuer le temps en jouant aux cartes, fait inévitable lors d' expéditions, je vais pouvoir retrouver ma femme Barbara et ma fille Naina.

A tout cela s' ajoute le fait que je n' aborde pas seul ce défi sportif. Walter von Ballmoos, que je connais depuis l' époque où j' étais aspirant-guide, sera aussi de la partie. C' est un alpiniste enthousiaste et généraliste, comme moi. Nous avons déjà fait beaucoup de courses ensemble. Nous avons largement eu l' occasion de constater que nous avions la même conception et les mêmes manières de mener une course. Je suis sûr qu' ensemble nous avons les ressources psychologiques pour mener à bien notre projet; c' est d' ailleurs un facteur très important puisque toute l' affaire va durer près de huit mois. Comme Walter habite également Davos, son camp de base se trouvera également ici.

Y a-t-il des différences entre votre projet et l' alpinisme habituel?

Les itinéraires sont conçus de manière à réduire les dénivelés, ce qui va à l' en des tendances actuelles: on fait généralement un ou deux sommets avec une nuit en cabane puis on redescend. Nous, en revanche, nous avons prévu beaucoup de traversées et nous devrons bivouaquer très souvent. Nous pourrons ainsi montrer, d' une part, comment se déroulaient jadis les ascensions et, d' autre part, mettre en évidence les aspects « aventure » qu' il y a justement dans les traversées et les bivouacs.

Quelles sont les raisons d' entreprendre « Grisons 3000 », un projet d' une pareille envergure?

Le défi, le goût de l' aventure, la curiosité, comme lors de toute expédition. Nous allons gravir des sommets sur lesquels personne, peut-être depuis des décennies, n' a posé le pied parce que la difficulté est modeste, du 3 e ou 4 e degré ou tout simplement parce qu' ils sont passés de mode. Je suis curieux de voir ce qui a changé dans nos montagnes par rapport aux informations dont on disposait auparavant, par exemple les changements dus à la fonte du pergélisol. Je suis également curieux de consulter les livres de passage, sur les sommets. Il doit y en avoir de très vieux qui ne sont même pas à moitié remplis. Nous allons faire partager ces informations et nous espérons donner envie aux alpinistes de chercher, eux aussi, l' aventure à leur porte. Il ne faudrait toutefois pas me faire dire ce que je ne veux pas: je ne suis pas du tout opposé aux courses dans des régions éloignées; j' en ai fait moi-même.. " " .Vivre et laisser vivre, telle est ma devise. Qu' attendez de votre projet?

Le fait que la Suisse soit un pays idéal pour toutes les formes d' alpinisme, c' est ce qu' ont toujours montré les membres du CAS. Mais j' aimerais, pour ma part, le démontrer à un public encore plus large et montrer aussi que les Grisons ont beaucoup à offrir sur ce chapitre. Pour ce qui est de l' alpinisme, les Grisons sont souvent un peu oubliés et passent derrière l' Oberland bernois et le Valais. Je suis donc heureux que « Graubünden Ferien » soit sponsor officiel du projet. En tant qu' alpiniste professionnel, je dois faire appel à des parrainages.

Et comment voyez-vous votre projet dans le cadre de l' Année de la montagne? J' espère que nous réussirons et que nous pourrons gravir les 459 sommets des Grisons. J' espère aussi que nous sortirons sains et saufs de cette aventure et que nous continuerons, une fois le périple accompli, à trouver notre bonheur en montagne. Je souhaite en outre montrer les bons côtés de l' alpinisme et rendre les gens attentifs au fait que la protection de la montagne nous concerne tous.

Enfin, comme l' art de l' alpinisme consiste entre autres à savoir attendre – à chaque sommet son jour – je compte bien me perfectionner aussi dans cet art. a

Margrit Sieber ( trad. ) Vue du Piz de la Margna ( 3159 m ) sur le Bergell ( sud ). Le Piz Kesch, avec ses 3418 m, est un autre trois mille mètres de la longue liste d' Emil Inauen Pho to s:

Rolf Ca na l LES ALPES 3/2002

Escalade libre / Compétition

Arrampicata libera e di competizione

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