Traversée des Ecandies

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 5 illustrations.Par R.M.ussarci.

Ecandies, nom mystérieux qui, depuis la fermeture de la frontière, attire la convoitise des grimpeurs genevois. Mes camarades avaient déjà effectué en 1940 la traversée complète de cette magnifique arête rocheuse, située au fond du riant Val d' Arpettaz au-dessus de Champex. Ils nous avaient décrit cette course comme la plus intéressante de la région et firent leur traversée dans le sens classique: de la Fenêtre d' Arpettaz au Col des Ecandies. Cette traversée comporte de nombreux rappels de corde et une partie de varappe intéressante sur du rocher aux prises larges et solides.

En 1941, nous avons réussi la traversée en sens inverse. De cette façon, les difficultés augmentent et elles se présentent sous forme de fissures, de dalles, de vires et de passages des plus aériens, cela sur un superbe granit. Cette arête déchiquetée, avec ses tours, ses gendarmes, est des plus grandiose.

Je m' étais promis de revenir pour savourer les délices d' une grimpée en basse altitude, car dès que le soleil dore les roches, la température devient si agréable qu' elle permet maintes escalades qui nous rappellent notre cher Salève.

Le 16 du mois d' août 1941, nous quittons Genève pour le Val d' Ar. Nous laissons le train aux Valettes, et tout de suite nous nous élevons en direction de ce vallon charmant, entouré d' abricotiers qui ploient sous leurs fruits rouges et dodus 1 A mi-chemin, une petite buvette nous reçoit. La patronne, une accorte Valaisanne, nous raconte les derniers bruits de l' alpe et nous indique gracieusement les plus courts « raccourcis » à suivre; ils serpentent à travers bois, parmi un tapis de myrtilles et de petites fraises.

L' arrivée à Arpettaz est un enchantement pour les yeux. Le vallon entier est en fleurs et le clair torrent scintille de mille feux. De-ci delà, une vache broute calmement, ignorant la beauté de ces lieux alpestres. La nuit descend et nous mangeons de bon appétit. L' hôtesse est affable. Rarement, comme en cet endroit, je n' ai goûté de si grandes joies. Depuis l' eau du torrent jusqu' à la chanson des oiseaux, tout respire la liberté. Nous gagnons notre grange où le foin nous accueille. Montant de l' étable, le tintement des cloches des vaches berce notre premier sommeil.

Réveil matinal, il fait frais! Sur le ciel déjà clair se dessine le profil déchiqueté de l' arête, architecture hardie qui me laisse songeur.

Je suis quand même un peu anxieux et revois en pensée la grande dalle qui plonge sur un vide impressionnant... Allons, chassons ces idées et profitons du beau temps 1 Après les bois de mélèzes, voici la moraine où les cailloux croulent sous nos pas, puis le névé sur lequel la marche devient plus facile. Nous atteignons le Col des Ecandies. Un vent violent nous reçoit, et les quelques timides rayons solaires n' arrivent pas à nous réchauffer.

Un bruit de voix nous parvient; j' aperçois deux camarades qui sont montés par le Col de la Forclaz, ils se sont engagés dans une fausse voie et redescendeht. Je me prépare à gravir la première fissure; le rocher est froid, mes doigts s' engourdissent à son contact. Je m' élève, en me coinçant de mon mieux. Le corps surpris par ce brusque changement d' exercice ne répond pas encore à toutes les exigences des premières difficultés qui se révèlent à mesure que je monte. Me voici en haut; ma compagne me suit, et nous nous trouvons au pied de trois tours d' un aspect sauvage et rébarbatif. Nous laissons de côté les deux de droite, une photo depuis le sommet de gauche, et nous redescendons pour continuer sur l' arête aérienne. Elle se redresse en un surplomb sans prises qu' il faut franchir à l' aide d' une courte échelle périlleuse. Je décide de tourner l' obstacle par une vire qui me permettra de rejoindre la voie habituelle. Surprise... brusquement cette vire s' in laissant une profonde brèche qu' il faut passer en un bond. Ce passage est plus impressionnant que difficile. Encore une vire et nous arrivons au morceau coriace de la course: une dalle d' un seul jet de 40 m. qu' un dièdre permet de franchir. Au pied de celle-ci, de gros blocs permettent un assurage efficace pour le leader, qui peut s' élancer sans souci. Les premiers mètres sont légèrement en surplomb et le début du dièdre est délicat. Un piton qui se trouve précisément là permet de me reposer et me procure la sécurité nécessaire pour poursuivre l' aérienne escalade de la fissure. Une sortie sur la gauche... Je sais que le plus dur est fait. La grimpée qui suit réclame encore beaucoup d' attention, elle se poursuit le long d' une dalle fissurée légèrement inclinée d' une dizaine de mètres environ que je franchis à l' aide de bonnes prises. Nous voici à une brèche au soleil. Nous nous reposons et admirons les séracs du haut plateau du Trient. Saupoudrées de neige, les Aiguilles d' Orny scintillent sur le ciel brillant, tandis que de sombres couloirs se précipitent de leur crête vers les moraines arides du haut Vallon d' Arpettaz. Nous repartons par une succession de plaques et de vires faciles. Le sommet du premier groupe est atteint. On se restaure, d' autres cordées, des amis de Genève, nous rejoignent, nous échangeons de gais propos et observons la seconde partie de la traversée où quelques passages seront particulièrement ardus. Je vais placer un rappel qui nous permet de franchir une grande cheminée, la double corde nous déposera à la plus basse dépression séparant nettement les deux groupes des Ecandies.

Un passage raide fait suite à cette brèche. Nous nous élevons le long de belles dalles garnies de prises solides qui procurent au grimpeur joie et confiance. La vue sur le sommet que nous venons de quitter est saisissante. Puis se succède toute la gamme des gendarmes et des couloirs. Un passage de haute classe nous fait vivement réagir, car les muscles commencent à se fatiguer à cette gymnastique. Nous apercevons une grande plateforme; là-bas finissent les difficultés.

Nous poursuivons notre route en direction du sommet principal, mais le rocher change. Nous nous engageons sur un terrain croulant et des éboulis de toutes sortes. La meilleure solution serait de faire la traversée jusqu' au milieu et retourner au Col des Ecandies; redescendre depuis la brèche séparant les deux groupes sera l' itinéraire adopté par les alpinistes pressés. Nous préférons jouir entièrement de cette belle journée passée au cœur du massif du Trient et poursuivons par l' arête jusqu' à la Fenêtre d' Arpettaz, où se termine la traversée. Lorsque nous parvenons à cette Fenêtre dominée par l' élégante Pointe du Zennepi, nous savourons la fin de cette magnifique journée, et avec mélancolie il nous faut quitter ces lieux où nous avons vécu si intensément.

Rapidement nous dévalons le vallon et arrivons à la buvette. Il y a à Arpettaz de délicieuses tartes aux fraises, pommes, abricots et myrtilles...

Courte halte, il nous faut repartir car le train n' attendra pas. Nous laissons derrière nous ce vallon hospitalier. Les Valettes, la foule, mais que nous importe, nous avons eu une journée de joie saine. Que ceux qui sont amateurs de belles varappes et de beaux sites s' en aillent aux Ecandies, à la découverte...

Feedback