Traversée Weisse Frau—Blümlisalphorn par l'arête

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( par l' arête — Pentecôte 1935.

Par Fr. Lambossy.

Debout! Pareil au fatidique et fallacieux « alerte »! de l' école de recrues, ce « debout » insidieusement bourdonné à mon oreille endormie vient me rappeler sans ménagements à une réalité pénible mais évidente: 3 heures du matin, des mètres de neige molle, un fœhn plein d' allégresse et une arête interminable en perspective!

Les paupières lourdes de sommeil, je barbote sur le glacier, le ciel est pur, constellé d' étoiles, mais un vent chaud persiste. Enfin la Weisse Frau dont nous atteignons bientôt le pied nous offre une neige plus consistante, un tracé moins pénible. Courte halte, je considère rapidement l' arête que nous allons entreprendre et qui relie la Weisse Frau à la Blümlisalp. Elle se découpe dans le ciel droit en face de nous, assez monotone et régulière, coupée par une seule dépression qui la scinde en son milieu.

Nous repartons sous les premières lueurs de l' aube. Une cordée de trois Bernois, nos seuls compagnons de la nuit, bifurque derrière nous; eux aussi comptent tenter la traversée, mais en sens inverse. Un appel: « A bientôt au croisement! » La pente s' incline toujours plus; à un moment donné une bonne petite taille sur la neige gelée et soufflée s' impose. 7 heures! Nous atteignons le sommet déjà éclairé par les rayons d' un chaud soleil d' été. Le fœhn est tombé, l' air est vif, la neige gelée ou poudreuse. La Weisse est à nous; la Blümlisalp, point terminus de la longue arête qui nous attend, nous sourit.

Mais mon compagnon, en proie à un malaise inexplicable, commence à m' inspirer des doutes sur la réussite de notre entreprise. Patience! Soudain trois points noirs émergent sur la Blümlisalp; sans arrêt ils franchissent le sommet et attaquent directement l' arête. Du doigt je les désigne à mon pseudo-malade. Cela suffit à raviver son courage; comme par enchantement le malaise disparaît: en route! Corde tendue j' attaque prudemment la crête étroite dont les corniches sont énormes! Je scrute le fil découpé de l' arête qui ondule devant moi, visant le tracé en deçà des corniches. Et pas à pas nous avançons; la neige est bonne. Sur le plat nous gagnons rapidement du terrain; la neige cependant cède parfois sous mon poids, j' enfonce jusqu' à mi-côte, sentant le vide en dessous: corniches! Heureusement que celles-ci sont encore assez épaisses et gelées par le froid matinal, malgré le fœhn de la nuit.

L' arête se poursuit, monotone; on monte, on descend, et ce n' est vraiment qu' un peu avant le milieu du chemin que la partie va se corser. De temps à autre, derrière une sinuosité de la crête, nous apercevons la cordée adverse qui semble avancer péniblement; longtemps nous la verrons agrippée à la descente dans une petite bande de rochers verglacés qui lui demanderont un effort continu de deux heures, et qui ne seront pour nous, grâce aux marches bien taillées, qu' une délicate montée de quelques minutes.

Le soleil tape dur maintenant. Nous parvenons au pied du grand ressaut, à la dépression de l' arête. Une halte brève. Et la partie sérieuse commence. Il s' agit de longer le bord extrême de la crête; on marche au-dessus du vide, et cela pour éviter de s' engager dans la paroi qui est de glace vive. Au début tout va bien, mais soudain je sens la corniche céder sous l' action combinée de nos poids et du soleil; rapidement je m' écarte pour tomber sur une glace dure et lamellée comme de l' ardoise. Taillant des marches aussi espacées que possible je désire à tout prix en avoir fini avec l' arête avant la grosse chaleur de l' après. Mon camarade, qu' il m' est très difficile d' assurer dans cette glace pourrie, monte derrière moi maudissant la longueur de mes jambes. ( Il n' a pas de crampons et mes Eckenstein sont dans le sac, adaptés à mes souliers de ski, car il m' a été impossible de les ajuster convenablement aux souliers d' été. ) Enfin nous voici réunis au sommet du ressaut sur un replat étroit. De tous côtés les avalanches tonnent sans répit.

J' arrive enfin à l' endroit qui m' aura donné le plus de mal de toute la course. Un gendarme enneigé barre l' arête. En été cela doit être un jeu de le contourner, mais avec ces conditions quasi hivernales je me vois obligé d' y renoncer sous peine de perdre un temps inouï dans ce verglas rocailleux et presque en surplomb, d' autant plus que l' assurance de mon compagnon est des plus théoriques; il est, en effet, placé dans la plus merveilleuse des neiges poudreuses! Une seule solution: m' aventurer sur la corniche très mince en cet endroit; déblayer le plus de neige possible, m' élever un peu et tenter un rétablissement les bras enfoncés dans la neige jusqu' au coude, au risque de déguerpir avec tout le paquet. Un effort, rien ne tient, tant pis, je risque le tout pour le tout.... je suis en haut. Mon compagnon, bien assuré, me rejoint haletant; nous arrivons bientôt en vue de l' autre cordée. Le croisement s' effectue avec précaution. Nous sommes ravis de trouver les traces des Bernois, et eux les nôtres! Suivre ces traces n' est plus qu' un jeu, jeu délicat si l'on veut, mais les trois quarts du travail se trouvent ainsi accomplis. Nous passons rapidement le sommet de la Blümlisalp et redescendons. Enfonçant jusqu' aux genoux sous un soleil implacable, nous dévalons le glacier en butte aux regards méprisants de quelques skieurs qui... collent tant qu' ils peuvent dans cette neige fondante! A 4 heures nous pénétrons dans la cabane, il nous a fallu pour notre course un tour de cadran. Le lendemain, l' arête Morgenhorn-Weisse Frau qui sur le papier ne paraît guère plus courte ne nous demandera que trois quarts d' heure!

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