Un accident mortel au glacier inférieur de Grindelwald il y a un siècle.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Le 31 août 1821 un jeune pasteur vaudois en excursion sur le glacier inférieur de Grindelwald disparaissait subitement dans un entonnoir glaciaire à quelques pas de celui qui lui servait de guide et qui fut impuissant à l' arracher à la mort.

Ce fait eut un retentissement d' autant plus grand dans la Suisse romande que les excursions alpestres étaient encore chose rare et que la recherche du corps du malheureux se fit dans des circonstances fort dramatiques, sans compter que la victime, J. Aimé Mouron ( né en 1791 ), bourgeois de Chardonne sur Vevey, était très estimé et comptait beaucoup d' amis.

Par une bonne fortune pour tous ceux qui s' intéressent aux débuts de l' alpinisme, il se trouve que l'on possède sur cet événement, vieux aujourd'hui de plus d' un siècle, divers documents contemporains. Il nous a paru indiqué de les signaler dans cette revue.

C' est tout d' abord un récit détaillé paru dans la Feuille du Canton de Vaud de 1821. Nous l' avons reproduit in extenso dans la Famille de février 1922, dans deux articles où nous avons groupé tout ce que nous avons pu glaner sur la catastrophe et sur la victime.

En second lieu une curieuse aquarelle représentant la remontée du corps hors de la crevasse par l' énergique Christian Burgener. La légende de ce petit tableau étant rédigée en allemand, nous supposons qu' il fut fait en vue de la famille du guide Burgener. Il appartient aujourd'hui à M. A. Berchten-Schlsepfer, à Lausanne, qui a bien voulu consentir à le laisser photographier pour Les Alpes, ce dont nous lui sommes très reconnaissant.

Un autre dessin de la même scène a été publié dans le Messager boiteux de Berne et Vevey de 1823. Nous l' avons donné dans la Famille. L' auteur de cette savoureuse gravure sur bois s' est manifestement inspiré de l' aqua précitée tout en modifiant certains éléments. Son dessin est d' ailleurs moins soigné, dans le paysage en particulier.

Voici maintenant le récit de l' événement d' après le texte même de la Feuille du Canton de Vaud, mais en y pratiquant de nombreuses coupures, pour ne pas dépasser la place dont nous pouvons disposer ici.

« Arrivé à Grindelwald, M. le ministre Mouron demanda un guide pour aller à la Mer de glace. On appelle ainsi une espèce de plaine de glace qui se trouve au-dessus du glacier inférieur et qui se divise en deux branches, dont l' une monte au sud-est vers le Schreckhorn, et l' autre au sud-ouest vers le WiescherhornFiescherhorn ).

Après deux lieues de montée, il atteignit le glacier: il fallut alors descendre et remonter des pentes de glace fort raides, et souvent marcher sur une arête assez mince entre des crevasses plus ou moins profondes, avant d' arriver au SerenbergZäzenberg ); c' est une montagne gazonnée, située entre les deux branches du glacier, et où se trouvent quelques cabanes qui servent d' abri aux bergers et à leurs troupeaux. M. Mouron s' arrêta dans l' une d' elles. Le berger l' accompagna à quelque distance de son habitation jusqu' au bord d' un amas de pierres qui se trouve sur le glacier. Après y avoir marché dix minutes, il arriva près du gouffre où il devait trouver la mort. C' est une espèce de puits 1 ) que s' est creusé l' eau d' un ruisseau formé par la fonte des glaces, et qui coule assez abondamment lorsqu' il pleut ou que le temps est chaud. L' ouverture est large de 7 à 8 pieds et longue de 12 à 15. Le lit du ruisseau principal est de 5 à 6 pieds au-dessous de la plaine de glace: ses bords sont en pente, et l' eau en se précipitant dans l' abîme forme une bruyante cataracte. En s' avançant autant que possible sur l' ouverture, soit debout, soit en rampant sur le ventre, on ne voit point de fond, mais seulement des parois et des arêtes perpendiculaires, d' une glace polie comme un miroir par le frottement de l' eau. Le côté oriental est fort inégal, et par là-même d' un abord difficile et dangereux. Le côté occidental est uni et sans inclinaison: c' est de ce côté que M. Mouron arrive avec son guide. Ils s' arrêtent à quelque distance du bord. Le vieux guide voulant lui donner une idée de la profondeur du gouffre, lui recommande d' attendre, et fait quelques pas en arrière pour aller chercher une pierre: il se baisse pour en ramasser une, se relève, et ne voit plus personne!... Consterné, il s' approche du gouffre et n' aperçoit que le bâton du malheureux voyageur planté dans la paroi opposée à quelques pieds au-dessous du bord. Dans son angoisse, il fait le tour de l' ouverture, appelle de toutes ses forces... point de réponse... le silence de la mort. Il paraît que pendant l' instant où le guide avait tourné le dos, M. Mouron s' était approché du bord du gouffre; que pour contempler de plus près cet abîme, il s' était appuyé sur son bâton de montagne et que celui-ci avait glissé par le poids du corps. Le guide ne pouvant rien faire pour donner du secours, retourne en toute hâte au Serenberg et ramène le berger avec lequel il fait de nouveaux mais inutiles efforts pour s' assurer si l' infortuné vit encore. Ils descendent au village, où ils annoncent cette funeste nouvelle. M. le pasteur Müller de Grindelwald engage aussitôt quatre hommes forts et courageux de sa paroisse pour monter sur le glacier, le soir même, malgré les ténèbres et la pluie qui était survenue. » Ce premier essai fut sans succès. Une nouvelle expédition conduite par un ami intime de Mouron 1 ), accouru tout exprès d' Yverdon, « fut consacrée à sonder le gouffre, qu' on trouva profond de 125 à 130 pieds, et à réfléchir sur les moyens qu' on pouvait employer pour y descendre. De retour à Grindelwald, M. Brousson vit arriver deux parents et un autre ami de M. Mouron. Il fut décidé que l'on remonterait le lendemain, 2 septembre, avec les hommes et les instruments nécessaires. En conséquence, quinze travailleurs, parmi lesquels se trouvaient les quatre hommes qui étaient déjà montés sur le glacier le soir même de l' événement, les amis et les parents de M. Mouron et le digne pasteur de Grindelwald se rendirent sur le glacier. En chemin on coupa deux sapins, et chacun fut porté par deux hommes: mais à l' endroit où le sentier devient dangereux par une saillie de rocher il fallut qu' un seul entreprît ce passage, et ce fut le berger de Serenberg qui, chargé du fardeau, le franchit avec autant de courage que d' adresse; sept ou huit travailleurs étaient partis les premiers, pour commencer à détourner le ruisseau qui tombe dans le gouffre: pour cela on creusa dans la glace un canal qui traversait obliquement l' inch de l' un des bords du ruisseau et l'on établit une digue pour y amener l' eau. Pendant ce travail, d' autres personnes placèrent les deux sapins sur l' ouverture, et une troisième pièce de bois fut attachée solidement en travers. Bientôt la pluie obligea de chercher un abri dans les cabanes du Serenberg. Lorsqu' elle eut un peu cessé, on revint au gouffre, chacun avec des mottes de terre destinées à rendre la digue plus impénétrable; mais de nouvelles ondées amenaient à chaque instant une nouvelle quantité d' eau, et il en tombait beaucoup encore dans le gouffre, lorsqu' on résolut de tenter une descente. Un guide qui la veille avait offert ses services pour descendre refusa de le faire dans des circonstances aussi défavorables. Un autre guide qui avait fait la même offre n' était point monté ce jour-là sur le glacier. Alors un homme de Grindelwald, nommé Hildebrand Burguer 1 ), propriétaire de l' auberge de l' Ours, déclara qu' il était prêt à descendre. Quoiqu' il ne l' eût point communiquée, sa résolution paraissait prise d' avance, car il avait avec lui des habits de rechange. On l' enveloppe d' un réseau de cordes, dont l' une, appelée corde de secours, est attachée à son bras: deux autres s' élèvent de ses épaules, et une autre de son dos: il place sur sa tête une peau de chèvre pour se garantir de l' eau. Il s' assied sur la traverse qui porte sur les deux sapins, se suspend aux deux, puis à l' un seulement, enfin il lâche prise et commence à descendre; dix ou douze hommes vigoureux tiennent les cordes et les laissent filer de concert. Bientôt il fait entendre un cri, tous les travailleurs retirent rapidement les cordes. Il arrive au-dessus et dit qu' il croit avoir vu le corps, mais que l' eau lui tombant sur la tête et l' étourdissant, il n' a pu descendre assez bas pour s' en assurer.

Après s' être un peu remis, il descend une seconde, puis une troisième fois, mais il voit toujours moins distinctement, parce que l' eau l' étourdit toujours davantage et qu' il est près de s' évanouir; d' ailleurs une partie de cette eau se résolvant en vapeurs, l' empêche de distinguer les objets, et il déclare qu' il faut attendre un jour de beau temps, où on puisse la détourner entièrement pour faire une nouvelle tentative. On retourna donc à Grindelwald et le soir on tint conseil pour savoir si l'on continuerait l' entreprise. Quelques personnes paraissaient découragées. Cependant on résolut de faire un dernier effort, et le lendemain le nombre des travailleurs se trouva fort augmenté par une circonstance assez extraordinaire. On avait répandu dans la vallée le bruit que M. Mouron avait été assassiné par son guide, et cette inculpation, toute dénuée de fondement qu' elle était, aurait pu être fatale à la prospérité de cette contrée devenue florissante depuis que les étrangers la visitent. Il était donc de la plus haute importance que la vérité fût découverte, et dans ce but, une grande partie des habitants de Grindelwald se rendit sur le glacier. La journée fut des plus belles; rien ne contraria les nombreux travailleurs, et même la pluie de la veille, en charriant beaucoup de sable, l' avait amoncelé contre la digue, de sorte qu' il n' y passait plus que fort peu d' eau. On eut l' idée de creuser au-dessous trois petits réservoirs, qu' un certain nombre de travailleurs fut chargé de vider à mesure qu' ils se remplissaient. Ce moyen réussit complètement, et bientôt il ne tomba plus d' eau dans le gouffre. L' intrépide Burguer y descendit pour la quatrième fois et en atteignit le fond, où il resta 5 à 6 minutes. D' après son récit, il est partout à peu près de la même largeur, le glacier repose en cet endroit sur un rocher incliné; l' eau en tombant rejaillit contre la paroi opposée et forme dans celle-ci une espèce de galerie latérale qui probablement communique avec les sources de la Lütschine. Tout le fond est rempli de pierres plus ou moins grosses. C' est dans cette galerie que fut découvert le corps. Le courant paraissait l' y avoir entraîné et engagé entre de grosses pierres. Il était gelé et à moitié dans l' eau. Burguer l' attacha par la jambe droite et donna le signal, pour que lui-même fût d' abord remonté. Au moment où l'on commença à retirer le corps, une inquiétude mêlée d' angoisse se peignit sur la figure du vieux guide 1 ) et se communiqua bientôt à tous les assistants. A chaque effort des travailleurs, le cœur battait avec plus de violence et, les yeux fixés sur le gouffre, on attendait avec une douloureuse impatience le moment où paraîtrait l' infortuné qui y avait trouvé la mort. Lorsqu' il fut à une certaine distance du bord supérieur, quelqu'un ayant cru voir qu' il était dépouillé de ses vêtements, l' effroi devint général et l' angoisse du malheureux guide fut inexprimable. Cependant on s' aperçut que ce n' était qu' une illusion, et que la jambe seule était nue, le pantalon ayant été déchiré par le frottement. L' instant où le corps parut fut affreux pour tous ceux qui étaient là. Le guide, ne pouvant plus se tenir debout, s' était assis à quelque distance: son âme était en proie aux émotions les plus violentes, mais lorsqu' il entendit une voix s' écrier: « Venez recevoir sa montre et son argent », il se leva précipitamment et courut se jeter au cou des amis de M. Mouron.

L' examen du cadavre montra que le côté droit du front était enfoncé et qu' il y avait les marques d' un coup violent au nez et au menton. La jambe gauche était cassée en plusieurs endroits, ainsi que le bras: il est probable que l' épine dorsale l' était aussi. Le corps fut enveloppé dans un linceul et attaché en long à un grand pieu que deux hommes portèrent sur leurs épaules; il fut porté à la cure de Grindelwald, chez M. le pasteur Müller, de chez qui partit le convoi funèbre. » Disons pour terminer qu' on trouve une version très fantaisiste de cette histoire dans les Impressions de voyage en Suisse d' Alexandre Dumas, qui datent de 1833, et qu' une plaque de marbre commémorative, placée sur la tombe de Mouron par les soins de ses amis, a été plus tard encastrée sur la face ouest du temple de Grindelwald, où on peut encore la voir.

G. A. Bridel.

1 ) Il se nommait Hans Dellenbach.

Voici le texte de l' inscription tumulaire ( voir Conservateur Suisse XI, p. 263 ): Aimé Mouron, Ministre du Saint Evangile, cher à l' Eglise par ses talents et sa piété, né à Chardonne, dans le canton de Vaud le 3 octobre 1791, admirant dans ces montagnes les ouvrages magnifiques de Dieu, tomba dans un gouffre de la mer de glace le 31 août 1821. Ici repose son corps retiré de l' abîme après douze jours, par Chr. Burgener de Grindelwald; ses parents et ses amis pleurant sa mort prématurée, lui ont élevé ce monument. Heureux dès à présent ceux qui meurent au Seigneur. ( Apoc. 14: 13 ).

Feedback