Un délicieux petit bonheur hivernal Randonnées à skis dans la région de Lidernen

La région de Lidernen se cache au fond du Riemenstaldner Tal, un monde de contes de fées au cœur de la Suisse centrale. Les randonneurs à skis y trouvent, dans un espace réduit, tout ce qui peut faire leur bonheur: des sommets panoramiques, des descentes dans la poudreuse tourbillonnante et même une cabane CAS qui vaut une visite à elle seule.

Un monde enchanté, voilà ce qu' évoque cette forêt. De lourds flocons se posent doucement sur les branches et sur la mousse, habillant de houppelandes les souches et les rameaux. Nous avançons en silence sur nos skis, troublant parfois le silence hivernal lorsque l' adhérence défaillante des peaux nous oblige à déchausser et progresser de quelques mètres à pied, ou que des branches basses nous contraignent à quelque gymnastique peu discrète.

 

La montée à la Lidernenhütte n' est vraiment pas compliquée: le téléphérique Chäppeliberg-Spilau mène du fond de la vallée à proximité immédiate de la cabane et de son univers de randonnées à skis. L' horaire du téléphérique est à l' image de la vallée, un peu endormi: hors des périodes de grande affluence, la station de départ de Chäppeliberg paraît abandonnée. Un bâtiment nu, habité seulement d' une cabine métallique rouge, vide, tristement pendue au câble métallique. Tant pis pour la facilité, la montée à travers la forêt fait de chaque pas un enchantement. 500 mètres de dénivelé pour effacer de chaque souffle le quotidien. Peu à peu, le couvert s' éclaircit, et l'on voit à l' orée de la forêt apparaître la Lidernenhütte entre les blanches ondulations de l' alpage. Les volets striés de rouge et de blanc décorent de riantes paupières les fenêtres éclairant le bois sombre des façades. Cette cabane pourrait bien faire oublier aux randonneurs le but de leur visite: confortable et amicale, elle enveloppe le visiteur d' une bonne odeur de croissants chauds; un poêle suédois diffuse la douce chaleur d' un feu qui pétille. Irène et Pius Fähndrich, gardiens du lieu, ont fait vœu d' accueil et se sont appliqués à créer dans la cabane une ambiance conviviale. Photos de montagne aux parois de bois et cuisine bio donnent le ton d' une fraternelle simplicité. Irène a pétri de ses mains la pâte des croissants aux noix. En été, le lait et le beurre sont apportés de l' alpage voisin, et les œufs pondus dans l' appentis de la cabane par les « Lidernenhühnern » ( poules de Lidernen ).

 

Parvenus à la cabane, nous nous sommes ainsi régalés d' un grand café et chauffons nos mains au poêle du grand séjour boisé. Il est vraiment difficile, dans ces conditions, de retourner au froid pour se hasarder vers les hauteurs. Mais il y a cet épais manteau de poudreuse qui couvre tout le paysage et fait battre nos cœurs de skieurs. Et celui d' Irène Fähndrich qui exceptionnellement abandonne son royaume pour chausser ses skis de randonnée et se fondre dans le paysage.

Après le café dans la chaleur de la cabane, nous décidons de compléter notre journée de ski par la courte excursion au Rossstock. Les nuages entourent encore les crêtes enneigées. Le ciel et la terre se confondent dans un flou vaporeux qui rend l' orientation difficile, et, faute de repères, nous ne sommes même plus très sûrs d' avancer. Mais alors quelle révélation, lorsque les nuages se teintent de bleu pour laisser entrevoir les premières lignes de l' horizon, puis, éclatant, l' entier du paysage: le dôme proche du Rossstöckli, et, dominant la plaine blanche du Spilauersee, les dentelles du Rossstock.

 

Les possibilités de courses à skis sont nombreuses dans la région du Lidernen: Hundstock, Rossstock, Fulen, Chaiserstock, Blüemberg découpent le ciel comme les dents d' une scie fichée dans les molles ondulations des alpages. Certains de ces sommets sont abrupts et massifs comme des étraves de navires. Aucun d' entre eux n' atteint les 3000 mètres d' altitude, et la plupart n' opposent au randonneur guère de difficultés techniques. Les exigences de niveau alpin sont plutôt rares et d' ampleur modeste. Par exemple, les derniers mètres de l' accès à notre sommet du jour se présentent sous la forme d' une arête étroite dont les flancs, à l' est comme à l' ouest, plongent à pic dans la vallée. Pour nous, c' est l' épreuve de quelques violents battements de cœur lorsque sous la poudreuse brille soudain le miroir d' une croûte de glace vive où les carres ne trouvent pas de prise.

Le passage dangereux est pourtant vite oublié. Nous voici sur le sommet, contemplant le lac des Quatre-cantons, le Rigi, le Gross Windgällen, le Glärnisch. Plus loin à l' arrière, le Schärhorn, le Clariden et le Tödi. Nous sommes ici au cœur de la Suisse centrale, précisément sur la frontière des cantons d' Uri et de Schwyz qui coupe en deux le Riemenstaldner Tal. Les habitants de la vallée ne sont pas tendres avec leurs voisins: « Les Uranais ont l' esprit étroit comme leurs vallées », nous déclara une fois un Schwyzois de Riemenstalden, en contemplant sans arrière-pensée les hautes murailles entourant son village.

Rien pourtant, au sommet du Rossstock, ne rappelle ces vallées resserrées. Uri et Schwyz sont vastes comme la mer, et la descente nous donne l' illusion de danser sur les vagues d' un océan. D' un virage à l' autre, de relance en rebond dans le blanc duvet, nous oublions toute pause et glissons de creux en bosses d' une fuite éperdue jusqu' à l' inévitable arrêt, jambes tremblantes et souffle saccadé, poudrés jusqu' à la ceinture et transportés d' une joie céleste.

On rêve parfois de lointaines expéditions vers de telles aventures. Ici, dans la région de Lidernen, on est servi plus qu' à satiété. Il n' y a pas que le Rossstock avec son alternance de vastes pentes et de passages plus accidentés. On trouvera aussi de belles descentes lors de courtes excursions au Hundstock ou au Hagelstock. Mieux encore, il y a le roi des sommets skiables dans la région: le Blüemberg.

 

En été, le sommet voisin du Chaiserstock est un but de randonnée très fréquenté et il lui fait de l' ombre, mais le Blüemberg prend sa revanche aux beaux jours d' hiver. Pourtant, comme c' est une course d' un jour pour la plupart des excursionnistes, nous pouvons le visiter en toute quiétude, car nous passons la nuit à la Lidernenhütte et sommes ainsi en chemin avant tout le monde.

Ce programme procure l' avantage du silence et de la paix durant la montée, mais aussi la jouissance hédoniste du déjeuner à la cabane: pain frais, miel et fromage d' alpage. Après quoi nous repeautons pour prendre un départ tranquille dans le calme du paysage hivernal encore endormi. Les excursionnistes de la journée attendent encore, à Chäppeliberg, la première cabine du téléphérique.

Comme toutes les courses de la région de Lidernen, l' itinéraire vers le Blüemberg passe par le faux plat ondulé du plateau avant d' aborder un raidillon qui longe la carène de ce navire de pierre. Et comme le jour précédent, cette portion du trajet respire l' ambiance alpine: il faut remonter en tapant des pieds pour creuser des marches, une main tenant les skis et l' autre la corde fixe. Une construction simple qui permet d' atteindre le sommet sans avoir trop de coton dans les genoux malgré l' exposition.

Heureusement, car il serait trop dommage d' avoir les jambes sciées pour la descente qui nous attend. Une courte pause au sommet est suivie d' une descente de 1000 mètres dans la poudreuse. Aucune trace ne nous précède, car les excursionnistes de la veille ont heureusement choisi d' autres itinéraires de descente, directement vers la Lidernenhütte ou vers le Muotatal.

Nous choisissons un itinéraire intermédiaire qui, par les pentes escarpées de Rupperslaui, nous mène en ligne droite vers le fond du vallon qui relie le Riemenstaldner Tal au Muotatal. C' est une descente comme on en rêve: les virages se succèdent, on ne s' arrête que pour reprendre son souffle entre rires et cris d' allégresse.

 

Le seul bémol de cet itinéraire de descente est la brève montée nécessaire depuis le fond du vallon pour regagner Höchi ( 1487 m ), d' où l'on se laisse glisser en pente douce vers la station de départ de Chäppeliberg. Ce ne sera pas pour nous. Le fœhn apparu ce matin a mangé la belle neige de la veille, et il pleut. Les toits des maisons et des étables dégoulinent, et nous trébuchons dans les prés glissants et les résidus de neige à demi-fondue.

Le téléphérique est en service pour nous ramener sans délai à la station terminale de Gitschen, survol anachronique des sapins noirs dans le vibrant cockpit de tôle rouge. Dix minutes seulement nous séparent alors de la cabane, où nous retrouvons le séjour lambrissé, le poêle suédois et la table familière. A travers les antiques fenêtres à croisillons, on voit le soleil vespéral dessiner des stries roses sur la neige et orner d' une couronne rouge cerise la cime du Niederbauen Chulm. Il nous reste un jour. Nous allons repeauter pour terminer notre séjour par l' ascension du Hundstock, juste avant la tempête de foehn qui fera rouler son tonnerre sur cette étrave de pierre du vaisseau Lidernen pour en balayer d' un souffle brûlant toute la couverture de neige. 

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