Un vrai

Ce soir-là, le Mont Blanc couvrit sa face, et pendant deux jours la pluie nous tint compagnie. C' est avec soulagement que ma femme me vit rentrer au foyer avec quarante-huit heures d' avance sur l' horaire prévu.

Je laisse à chacun le soin de commenter les faits que nous avons vécus. Il faut savoir cependant que les causes de ces divers accidents sont d' une part la violence du vent sur les arêtes, de l' autre un défaut de technique. L' arête des Bosses était lisse comme un miroir, tandis qu' une épaisse couche de glace recouvrait le refuge et les rochers. Or, aucun des alpinistes n' avait taillé de marches.

Et voici le bilan du week-end des 4 et 5 août dans le massif du Mont Blanc:

Au Mont Blanc, voie normale, 4 blessés, 3 tués.

A l' Aiguille de Bionnassay, 2 tués.

Au Mont Blanc italien, 2 tués.

A l' Aiguille du Géant, 3 Belges tués.

Au Mont Maudit, 2 blessés légers.

Ce qui fait un total de 16 victimes!

Un « Vrai »

PAR JEAN-PAUL HUMBERT Si j' avais quelque peu appréhendé ce tête-à-tête avec Maurice, garçon peu communicatif, je m' aperçois maintenant que j' ai eu tort. En marchant nous ne nous sommes pas dit grand' chose, et c' est assez normal, mais ici, dans ce petit bistro campagnard, nous n' allons tout de même pas nous comporter comme deux pots de géranium sur un bord de fenêtre. C' est cela que je craignais, et qui ne se produit pas. Car Maurice a écarté ses coudes sur le lino de la table, il s' est bien installé, solidement posé sur ses bras, et le voilà qui tient un langage inattendu, un langage qui m' ouvre son âme, qui m' admet dans son intimité, qui me fait confiance:

- Cette fois je suis content, parce que cette montagne que nous avons « courue », je commence à l' avoir dans la peau.

Une vive satisfaction fait étinceler l' enthousiasme dans son œil et peut-être, et sans doute même, les quelques bons coups de blanc avec quoi nous avons rafraîchi nos œsophages altérés. Et moi aussi, sous la même impression, je suis content, content de cette belle course, content qu' il parle ainsi, et j' attends qu' il continue, j' aimerais qu' il continue.

Il hésite encore, étant de ceux qui détestent forcer l' intérêt. Il faut l' encourager.

- Dans la peau?

- Ecoute. D' abord elle est toujours là, sur le patelin. Tu ne peux pas ouvrir to fenêtre sans la voir. Elle s' impose, elle te prend l' œil, tu n' y peux rien. Et les premières fois, je l' observais. Je voyais le grand triangle de rochers, et je me disais: « Voyons, par où est-ce que ça pourrait se prendre? » Mais déjà, sur la droite, une petite arête diablement taillée me faisait signe, et entre deux, un couloir coupé de dalles avec quelques fissures! Alors quand j' avais devant moi une ou deux heures, je n' hésitais jamais: la chemise de sport, les pantalons golf, les semelles de caoutchouc! A part ça, bien entendu, je la circonvenais par d' autres moyens. Je devais rester chez moi? La belle affaire! J' avais deux instruments d' investigation: les jumelles, la carte. Sans toucher ma montagne, je continuais de la découvrir. Là, on passe. Là, c' est plus difficile, il faudra voir sur place. Peu à peu, elle se livrait à moi. Je commençais à la lire, je la déchiffrais. Maintenant, ici-même, en fermant les yeux, je la vois comme je veux: les grandes dalles, leur position, leur forme, la longue coulée du pierrier, la succession des petites crêtes rocheuses, et l' invasion des arbres, et leur place: la mince plantée du siècle passé, les pins, les hêtres, les sapins. Les coins à varappe, les coins à escalade, les coins à flâner, les montées herbeuses. De la base au sommet, et sur quatre ou cinq kilomètres d' étendue, je m' y retrouve.

- Tu connais tout, absolument tout? Chaque sentier, chaque...

- Mais non, justement pas! Ecoute: j' en sais assez pour m' y retrouver, et pas assez pour n' avoir plus rien à découvrir, tu saisis? Tu vois ce que je veux dire? Je tombe sur un sentier, un petit lacet tout mince comme une piste de blaireau. Je ne l' ai jamais vu, mais je lui dirai: « Toi, si je te prends, tu vas me conduire du côté de la grande ravine! » Ou bien: « Toi, tu coupes le chemin des bûcherons et tu vas m' y descendre en cinq minutes.»Et... c' est toujours juste?

- Eh oui! Tu comprends, le plus important pour t' y retrouver, ça n' est pas de repérer une trace sur un arbre, ou une pierre en forme de crâne ou de poire. Ça, c' est la mise au point de détail. Mais ta position sur ta montagne, voilà ce qui compte! Et alors, la vue! Les coins d' où on voit entre les arbres, ceux-là, il faut les connaître. Tu constates du coup ton altitude et ta place sur la courbe de niveau. Tu es des bons!

Il se secoue, hausse les épaules:

- Mais au fond, savoir se guider, ce n' est pas le plaisir essentiel de la balade. Remarque, c' en est déjà un, et un grand. Seulement il y en a d' autres: l' arrivée au haut de la grande arête, quand tu t' y ramasses comme une pelote, sur ce replat pas plus grand que la main, pour regarder le panorama! Ce panorama, tu le sentais dans ton dos en grimpant. Il bougeait même un peu de temps à autre au coin de ton œil ou entre tes mollets, suivant les prises. Il t' attendait. Et maintenant, tu le remets à sa place, sa plus belle place, qui est sous toi. Pas pour le dominer, mais pour le voir plus vrai, comme ceux d' en bas ne peuvent le voir. Et tout d' un coup tu entends un grondement: c' est le train qui s' enfile dans la montagne, sous toi aussi, et tu le sens vaguement vivre là-dedans, à la trépidation que la pierre te communique. Puis tu tournes la tête de l' autre côté et tu l' attends la sortie. Tu vois déjà le rail, tout prêt: une longue coulée de métal qui brille, et tout d' un coup: le voilà! Il remonte le courant avec une souplesse parfaite. Puis tes yeux voyagent sur la crête opposée, sur l' autre versant de la vallée. Tu t' y amuses un moment, après quoi tu reviens à ton versant à toi, et tu grimpes le long de la route en dépassant toutes les autos. Tu arrives aux plateaux. Ils sont cachés, mais tu les sais là; tu pourrais placer chaque ferme, tu connais même la tête de certains paysans!

Il s' arrête un instant, hausse une seconde fois les épaules, vide son verre et conclut:

- Non, vois-tu, mon idée, c' est que tu découvres un nouvel espace, avec d' autres lois...

1

Feedback