Une ascension à l'Oldenhorn en 1843

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 3 illustrations ( 174-176 ) La section des manuscrits de la Bibliothèque cantonale de Lausanne possède un cahier délabré, fort malmené par les hommes plutôt que par les ans, et qui contient la relation d' un voyage à Chamonix en août-septembre 1843. L' itinéraire est établi à la Tœpffer: Lausanne-les Ormonts-avec ascension de l' Oldenhorn Lenk-Adelboden-Kandersteg-Gemmi-Sion-Martigny-Chamonix-Col d' Anterne de Coux-Champéry-Charpigny près St-Triphon. Toute la partie du voyage de Martigny à Chamonix manque ( 16 pages coupéespar contre le récit de la course à VOldenhorn est intact. Il ne brille pas par l' originalité, ni par des qualités littéraires, oh! non; néanmoins il offre un certain intérêt historique, car c' est la Die Alpen - 19S6 - Us Alpes25 plus ancienne description d' ascension de cette sommité. Jusqu' ici cet honneur revenait au récit de l' Anglais T. W. Hinchliff ( 1857Tandis que le sommet du Diableret n' a été atteint qu' en 1850 par Gottlieb Studer et Melchior Ulrich avec le guide glaronais Madutz et le chasseur D. Ansermoz, VOldenhorn semble avoir été gravi depuis très longtemps par les chasseurs. Les topographes bernois en avaient fait, entre 1811 et 1818, un point de triangulation pour leurs levés et avaient construit un cairn au sommet. En 1835 il fut de nouveau visité par les ingénieurs-topographes valaisans. Qui fut le premier touriste? Nous l' ignorons; aucun témoignage écrit ne nous en est parvenu. Toutefois le récit que nous donnons ci-après laisse supposer que l' ascension de même que l' itinéraire par la combe et le glacier d' Audon étaient bien connus.

Il ne nous a pas été possible d' identifier l' auteur; très vraisemblablement un étudiant en théologie de Lausanne. Trois de ses compagnons sont bien connus: J.J. Charles de la Harpe, médecin en chef de l' hôpital cantonal, qui s' occupa beaucoup de sciences naturelles et publia de nombreux travaux sur la botanique et la géologie; Elie Wartmann, dès 1838 professeur de physique à VAcadémie de Lausanne; Henri Hostache, pasteur à Ormonts-dessus de 1835 à 1845. Les autres ne sont désignés que par leur prénom: Eugène, George, Louis, et semblent avoir été des camarades de faculté.Louis Seylaz 21 août 1843. Depuis longtemps tout était prêt, les plans, les vêtements et les petits accessoires indispensables pour une course de montagne; nous n' attendions que le beau temps qui pour cette année semblait avoir abandonné nos climats.

M. le professeur Wartmann avait fixé le jour du départ au lundi 21e d' août, et nous ne pensions point que pour une ascension telle que celle que nous avions en vue, il pût se décider à partir autrement que par un temps fort clair... C' est un aspect que le ciel était loin de présenter. Cependant vers midi et demi M. Wartmann arriva et nous fûmes bientôt prêts; je ne pris que les choses indispensables à un voyage d' une quinzaine de jours, afin de jouir d' autant plus que j' aurais moins à porter. Une des premières courses projetées était l' ascension de l' Oldenhorn, montagne couverte de neiges éternelles qui sépare les cantons de Vaud, de Berne et du Valais. Nos plans étaient faits, nous devions laisser Legrand à Charpigny; M. Wartmann, Tucher et moi monterions le lendemain aux Ormonds, où nous serions rejoints par M. SolomiacCi ) et le docteur de la Harpe. Ce fut naturellement notre future ascension qui fit le sujet de la conversation sur le bateau.

Le temps avait l' air de vouloir s' éclaircir, mais il était encore très brumeux du côté de Genève. A Vevey nous eûmes le plaisir de voir les Vœgeli-Steinlen et Martin sur la jetée. Nous nous donnâmes rendez-vous aux Ormonds pour le mercredi soir. Dès que nous fûmes débarqués, nous eûmes soin de nous assurer la possession de la banquette ( Dame du Lac à Villeneuve ) où nous pûmes jouir pleinement de la belle vue.

A Charpigny, nous trouvâmes Jonathan indécis. Je vis dès l' abord qu' il redoutait cette course, aussi n' insistai point. Nous passâmes gaiement la soirée à faire de la musique au salon avec Hannah et les dames Wakley( ?). Les cousins ( moustiques ) ne nous laissèrent guère le temps de dormir; aussi fûmes-nous bientôt debout. Hannah nous avait préparé un excellent déjeuner, pendant lequel Jonathan nous déclara que son pied malade l' empêche probablement de nous suivre, et qu' il préférait renoncer seul à la course que de la faire manquer à tous. Nous le remerciâmes, tout en lui témoignant notre chagrin d' être privés de sa société. Il m' apporta alors un couteau, un gobelet de cuir, son manteau de caoutchouc, 1 Peaks, Passes and Glaciers, I. London 1859.

un peloton de ficelle et plusieurs choses qui ne pourraient manquer de nous être fort utiles. Hannah me fournit de figues sèches, de chocolat et de rhum.

Ainsi approvisionnés, nous partîmes à l' aube du jour; le char devait nous conduire jusqu' au Sépey. Jusqu' à la grande route, nous fûmes horriblement cahotés; je ne sais si ce fut cela qui causa à George le mal de ventre qui le tourmenta si fort plus tard, mais c' est probable.

Au Sépey nous déjeunâmes. MM. Wartmann et de la Harpe firent leurs observations barométriques, puis nous repartîmes à pied fort gais. Les lieux que j' avais déjà traversés plusieurs fois, et qui me rappelaient d' agréables souvenirs, manquèrent être témoins d' une grande infortune: Je laissai maladroitement choir sur un pavé la boîte qui contenait les quatre thermomètres à M. Wartmann. Tout était compromis, le but principal de la course manqué! Heureusement, rien n' était endommagé. J' eus quelque peine à me remettre de l' angoisse que m' avait causée cet accident; je promis bien de ne plus les toucher.

A Ormond-dessus, nous fûmes reçus très hospitalièrement par M. Hostache, qui non seulement nous fit les honneurs de son dîner, mais se chargea de toutes les provisions pour l' Oldenhorn. En attendant le dîner, nous nous promenons un peu. George se chauffe le ventre au soleil; il se couche sur une échelle, ressentant déjà les premiers symptômes d' un mal bien désagréable en voyage.

Après le dîner nous partons; nous suivons le cours de la Grande Eau que nous quittons bientôt pour celui du Dard, qui présente une assez belle cascade à mi-chemin du Pillon. Nos savants observent, calculent, et le temps s' écoule, de sorte qu' arrivés au-dessus du Pillon le soleil incline vers l' horizon. Un vacher s' offre de nous conduire et nous montons au pas de course par des chemins mauvais. George avait beaucoup de peine à nous suivre; ses maux de ventre allaient croissant, et il était tellement affaibli qu' il n' avait plus conscience de rien, se laissant mener comme on voulait et se couchant à terre des qu' on l' abandonnait. Après une montée de plusieurs heures et une terrible descente dans la neige et les rocailles, nous aperçûmes les chalets d' Audon 1. George se coucha aussitôt dans un des lits de la petite chambre; nous nous séchâmes autour d' un feu clair que nos bonnes gens avaient allumé. Nous nous entretînmes ainsi agréablement jusqu' au moment où le lait se trouva bouitli. L' appétit aiguisé par une vigoureuse marche nous fit trouver excellent notre simple repas. Le chocolat d' Hannah nous fut cependant très précieux: râpé dans le lait bouillant, il présentait quelque chose de plus substantiel et de plus agréable que le laitage pur que je n' aurais d' ailleurs pas supporté. M. Hostache nous fit une courte lecture accompagnée de quelques explications et d' une courte prière que les vachers écoutèrent avec respect, quoique la plupart ne comprissent pas le français. Nous préparâmes ensuite un peu d' eau sucrée pour George, qui paraissait avoir besoin de repos plus que de toute autre chose. Le docteur se coucha près de lui, M. Hostache et M. Wartmann sur l' autre lit, Eugène et moi nous nous rendîmes dans un autre chalet peu éloigné sous la conduite d' un des vachers. Nous montâmes par une échelle sous la soupente, où nous nous établimes aussi confortablement que possible. Je me préservai du vent qui soufflait entre les pierres en me couvrant du manteau de Jonathan. Nous nous endormîmes enfin après nous être frotté les pieds d' eau et avoir changé de chaussure. Nous ne tardâmes pas d' être réveillés par un ennemi d' un nouveau genre. Le chalet, appuyé à la colline d' un côté, présentait aux chèvres une plateforme fort agréable. Elles vinrent toutes s' y réfugier et firent pendant plusieurs heures des bruits 1 Le chemin suivi, du Pillon au chalet d' Audon, 1784 m ., est celui qui passe par Les Ertets et le Krottenberg.

incessants et divers au-dessus de nos têtes. En vain je frappai du poing contre les tavillons qui les supportaient, en vain le maître du chalet mêle ses vociférations aux noires: efforts inutiles. Elles ne cédèrent qu' à la force du ciel. Aux premières gouttes d' une ondée qui vers minuit était dans toute sa force, cet infernal troupeau se précipita en bas du toit. L' homme se laisse tellement conduire par les impressions du moment que je bénis la pluie qui, en brisant nos projets, me rendait le repos.

Cependant vers 4 heures du matin on nous réveille; le temps s' était de nouveau éclairci; à peine quelques nuages se traînaient encore sur les parois de rocher qui forment l' amphi au fond duquel se trouvait notre chalet. Après un repas semblable à celui de la veille nous nous mîmes en route, Louis chargé de la hotte aux provisions; moi du sac aux instruments de M. Wartmann. Nous commençâmes à gravir des pentes de rochers éboulés pendant une bonne heure avant d' arriver aux neiges proprement dites; jusque-là nous n' en avions traverse que des flaques. Peu à peu elles deviennent plus fréquentes, et nous nous trouvâmes bientôt au milieu du névé suivant pas à pas notre guide. La montée devenait de plus en plus rude et plus pénible à mesure que la neige était plus gelée, de sorte que nous fûmes obligés de mettre les pieds dans les traces du guide. La moraine sortait de la neige à mi-hauteur. Ce fut là que nous nous arrêtâmes pour déposer tout ce qui n' était pas indispensable, et voir les premiers rayons du soleil frapper les crêtes voisines.

Alors commença la partie la plus périlleuse de l' ascension. La pente était rapide, la neige dure et glissante, un vent fort et glacé nous frappant au visage nous gênait la vue et nous glaçait le corps. Eugène ressentait de vives douleurs dans le dos et avait beaucoup de peine à nous suivre. Je voulus en vain le dissuader de nous suivre; il ne voulait pas pour cela renoncer à l' ascension et perdre tout le fruit de la course. A 20 minutes du sommet nous rencontrâmes une crevasse large de plus de trois pieds, et dont le bleu sombre laissait deviner l' immense profondeur. Le guide la franchit le premier et nous après lui sans accident. La dernière pointe restait à escalader; nous le fîmes sans trop de peine, et arrivâmes ainsi après trois heures de marche au haut de l' Oldenhorn, à 9620 pieds. Nous serrâmes joyeusement la main du guide qui nous avait conduits et jouîmes d' un spectacle unique. Le cercle que nous pouvions embrasser nous laissait apercevoir le lac de Genève encore un peu brumeux, le Mont Blanc avec toute sa chaîne, les monts du Valais jusqu' au Mont Rose, les Alpes bernoises et tout le Jura. A nos pieds le glacier du Diableret dans toute sa splendeur. Nous pouvions y suivre à une grande distance les traces des chamois qui le traversent fréquemment, et des crevasses dont la couleur bleu-foncé tranchait sur cette neige éblouissante. De l' autre côté les vallées bernoises, les Ormonts, le lac d' Arnon, etc. Les savants se mirent à leurs observations; moi je bus une gorgée de rhum et de sucre, mangeai une bouchée de pain et, après avoir allumé un cigare et m' être enveloppé de mon manteau, je m' étendis sur la neige glacée pour jouir à mon aise. Le vent était tombé; la chaleur revint bientôt à nos pieds, amenant avec elle la gaieté; nous chantâmes, nous bûmes à la ronde à la santé de ceux que nous aimions, parents et amis, du guide, des présents et des absents. Je sortis de mon sac un petit drapeau rouge à la croix fédérale, que je parvins avec l' aide du guide à fixer solidement à la pyramide de pierres qui se trouve au sommet. Puis nous commençâmes à descendre après avoir jeté un dernier coup d' œil à cette magnifique nature. Jamais je ne m' étais élevé si haut sur nos cimes glacées, et jamais je n' avais vu de près ce qu' on nomme les Hautes Alpes...

Le soleil avait déjà un peu ramolli la neige, ainsi notre descente put-elle s' effectuer plus facilement. On enfonçait jusqu' aux genoux, aussi mes bas et mes souliers furent-ils bientôt remplis de neige. La croûte n' était point assez dure pour nous porter; néanmoins, comme mes demi-bas ne suffisaient point à me protéger, j' eus bientôt les jambes tout écorchées par cette lame tranchante.

Tout alla bien jusque là où le soleil n' avait encore donné que très peu, et où la neige était encore dure. Nous n' avions pas de crampons. En voulant retirer son bâton, M.Wart-mann perdit l' équilibre et glissa avec la rapidité de l' avalanche, sur une pente d' environ 200 pas, et justement dans la direction de cinq ou six crevasses béantes qu' on apercevait une cinquantaine de pas plus bas. Nous fûmes saisis de frayeur en entendant le guide s' écrier: « II est perdu!... il est perdu! » En effet, la pente devenait de plus en plus rapide. Nous lui criâmes d' enfoncer les talons dans la neige. C' est à quoi il travaillait depuis un moment sans y parvenir, la neige ayant trop peu de consistance. Cependant il réussit à s' arrêter avant la crevasse. Je manquai faire de même en voulant retenir mon frère; mais le guide nous retint tous deux à temps.

Nous franchîmes heureusement la crevasse et une nouvelle qui s' était ouverte pendant notre montée. Le soleil avait aminci la croûte glacée qui le matin avait suffi à nous porter, et lorsque M. de la Harpe voulut s' appuyer sur sa pique, il la sentit disparaître sous lui. Il eut heureusement le temps de se rejeter en arrière. Nous la franchîmes heureusement comme la première. ( A la moraine, on sort les vivres de la hotte et... banquet. ) Il n' y avait plus de crevasse, et partant plus de danger. Nous nous amusâmes à rouler les pierres de la moraine et les voir arriver à d' immenses distances... glissant sur la neige qu' elles faisaient rejaillir comme l' eau d' un moulin.

Nous suivîmes leur exemple, les uns sur les pieds, les autres sur leur bienséant, et fîmes en cinq quarts d' heure le chemin que nous avions mis trois heures à monter. Nous quittâmes bientôt les neiges pour les pentes de gazon où nous pûmes cueillir une quantité de fleurs rares grâce aux indications de M. de la Harpe. Ail heures nous étions de retour au chalet d' Audon; je profitai de ce moment pour en prendre une petite esquisse.

Nous prîmes encore un peu de laitage, puis nous nous séparâmes de ces bonnes gens. Eugène prit la route de Gsteig, pendant que nous descendions à la Rüsch et de là aux Ormonds, nous félicitant mutuellement de l' heureuse réussite de la course...

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