Une nuit sur l'arête des Quatre Anes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Extrait d' une lettre de M. G. Simoni, ing ., à E. Gos Avec 1 illustration ( 141 )

... A Zinal, Bonnard m' avait déconseillé cette ascension, vu les mauvaises conditions de la montagne en cette saison au-dessus de 3500 m. Nous sommes quand même partis, avec mon guide habituel Hans Hari de Kandersteg.

Le temps est splendide lorsque, à 2 heures, nous quittons la cabane du Mountet, et toute la première partie de la grimpée, jusque sous la grande tour jaunâtre avant la jonction avec l' arête qui monte du Col de Zinal, fut d' une beauté à faire crier d' enthousiasme. C' est là que ça a commencé à se gâter. Ce fut déjà un dur travail de tourner la dite tour par les dalles verglacées du versant NE. Toutefois, à ce moment, le ciel était encore sans nuages; le soleil brillait - même un peu trop; car sur cette partie de l' arête, encore fortement enneigée, la neige pourrie ne tenait pas sur la glace sous-jacente, ce qui nous retarda considérablement. Et voilà, vers la fin de l' après, le temps qui se gâte. Adieu, ciel bleu! De vilains nuages viennent de l' ouest, et le tonnerre commence à bourdonner au loin.

Dès que nous nous sommes rendu compte que l' orage devenait menaçant, nous avons serate les rochers pour tâcher d' y découvrir non pas un abri, chose qui n' existe pas sur cette arête, tout au moins une possibilité de nous éloigner du fil même de la crête. Mais rien de rien.

Finalement, arrivés au dernier ressaut avant l' arête neigeuse finale, la nuit et l' orage étaient sur nous. Nous étions à une centaine de mètres du sommet; il eût été fou de se hasarder par l' obscurité et sous l' orage sur ces corniches traîtresses de neige pourrie. A trois mètres sous la crête, dans le versant sud, nous avons eu la chance de trouver un petit replat, disons horizontal bien que ce soit un euphémisme, de 1 m. sur 60 cm ., et c' est là que nous avons vécu ce qui a été, pour Hans aussi bien que pour moi, le pire bivouac de notre carrière de montagnards. A peine le temps d' enfiler tout ce que nous avions en fait de vêtements supplémentaires ( nous n' avions pas de sacs de couchage ), que l' orage éclatait dans toute sa violence. Nous devions nous trouver en plein centre du phénomène, car durant deux heures et demie, sauf quelques rares exceptions, nous n' avons jamais pu apprécier un intervalle entre la lueur de l' éclair et le coup du tonnerre. Les décharges se succédaient à 2-3 minutes de distance.

Maintenant que je « peux » raconter, je dirai que c' était extrêmement intéressant d' as du « dedans » à cette fureur des éléments: un spectacle grandiose. Sur le fil de l' arête à laquelle nous étions accrochés, s' amorçaient les flammèches bleuâtres. Elles dansaient sur les dentelures, grimpaient, descendaient, se croisaient, se superposaient en une acrobatie hallucinante, émettant leur bruissement quasi musical - je n' aime pas cette musique-là - et s' étiraient jusqu' à une hauteur de 20 cm.; puis c' était simultanément l' éblouissement et l' éclatement déchirant de la foudre, accompagné de l' odeur caractéristique de l' ozone, mais très poussée, car ça sentait le soufre. Adieu flammèches! toutes éteintes, sauf à recommencer au bout d' un instant. Souvent après chaque décharge, une rafale de grêle, brève heureusement, venait nous mitrailler douloureusement le crâne.

Comme de bonne règle, le spectacle prit fin avant minuit. C' est l' heure où les gens rentrent habituellement chez eux, pour s' aller envelopper douillettement dans leur draps... pour nous ce fut une autre histoire. Le reste de la nuit fut simplement atroce. L' orage ayant cessé, ce furent des bourrasques de neige chassées par un vent violent et glacial jusqu' aux premières lueurs de l' aube. Je me demande encore comment nous nous en sommes tirés sans gelures graves. Le froid était à hurler.

Au matin, il y eut une accalmie; il ne neigeait plus et le vent était supportable. Mais tout était bouché; nous ne pûmes voir que par intermittences l' arête finale ondulant vers le sommet, chargée en plus de toute la neige fraîche de la nuit. Il nous fallut deux heures et demie pour en venir à bout, nous assurant l' un l' autre à chaque longueur de corde.

A 7 heures nous étions au sommet, enveloppés de coton. Une poignée de mains et nous filons par l' arête sud, qui se présentait comme un mur de neige fortement corniche de 3 m. de hauteur. La traversée des gendarmes, sur des rochers enneigés et glissants, se fit avec une lenteur désespérante, si bien que la nuit venait lorsque nous prîmes pied sur le glacier au-dessus de la cabane Rossier. Malgré le brouillard, et bien qu' il ne connût pas la région, Hans conduisit avec une maîtrise parfaite: nous sommes tombés juste sur la crête rocheuse qui domine la cabane. A 22 heures exactement, nous en poussions la porte, 44 heures après avoir quitté Mountet.

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