Une «ouverture» de l'Obergabelhorn en solo

PAR ADRIEN BONJOUR

Avec 2 illustrations ( 91, 92 ) A Karine, qui sait accepter et attendre.

Après une montée solitaire au Rothorn en novembre \ cette course, sans doute, fera damer à l' imprudence tournée en manie ( pour ne pas dire plus ). Et pourtant! Il y a une façon d' envisager le danger qui permet, en montagne, de mettre une proportion raisonnable de chances de son côté. On ne m' en voudra pas, je l' espère, si je fais précéder le récit de cette ascension de quelques remarques personnelles sur les aventures de ce genre.

Loin d' être une manie, l' ascension solitaire d' un sommet important demeure une exception. Si je n' apprécie pas beaucoup les cabanes bondées, les bruits de la foule et les grands attroupements en montagne; si je préfère le silence de la nature ou le grondement de l' eau dans les moulins glaciaires, le long tonnerre de la chute de séracs ou le frémissement des paillettes de givre chassées par le vent des névés aux organes plus ou moins éraillés d' un quelconque Männerchor improvisé en veine d' expansion, je crois être, en cela, en assez bonne compagnie. En revanche, je goûte fort la course à deux, et s' il fallait choisir, je sacrifierais sans hésitation le solo au duo 2. Tout compte fait, l' exception que représente l' ascension solitaire n' apporte qu' un complément, mais un complément irremplaçable, à toutes les joies que prodigue la montagne; un enrichissement que seuls ceux qui ont vécu cette aventure peuvent concevoir. Livré à ses propres forces, plus que jamais conscient de ses faiblesses, l' homme seul doit lutter en ne comptant que sur son propre moral, sa propre volonté, soutenu par son seul enthousiasme face à la montagne qu' il admire, qu' il respecte, qu' il craint mais, surtout, qu' il aime. Que ce soit en varappe libre, dans la traversée d' un couloir ou sur le tranchant d' une arête neigeuse aérienne, la moindre défaillance peut entraîner la chute. D' où la nécessité 1 Cf. Les Alpes, janvier 1955.

2 Je choisis à dessein le terme musical pour marquer l' harmonie qui règne entre les partenaires d' une course à deux.

d' une concentration ( discipline salutaire ) de tous les instants. Concentration profonde qui fait apprécier d' autant plus, par contraste, l' oasis des pauses et des haltes, et qui n' empêche aucunement de garder intactes toutes les puissances de contemplation.

Je parlais tout à l' heure de mettre une proportion raisonnable de chances de son côté. Il est de fait que pour se lancer seul il faut pouvoir compter sur le beau temps. Il faut surtout savoir renoncer au sommet en pleine course si les conditions rendent l' entreprise trop hasardeuse ( et le seul moyen d' en juger c' est d' y aller voir soi-même ). Il m' est arrive une fois, dans le courant de mai, de reculer à portée du sommet de ce quatre mille des dames par excellence qu' est le Bishorn. Et ceci uniquement parce qu' étant seul à pied, je n' étais pas certain que le pont de neige sur lequel des skieurs avaient passé la veille me porterait. Savoir renoncer! Le succès n' est souvent que le couronnement fortuit d' une longue suite d' échecs. Mais lorsqu' on aime, en montagne, l' échec ne laisse jamais d' amertume. Au contraire, il ne peut que servir de stimulant.

Dans le cas de l' Obergabelhorn, la réussite fut le résultat d' un assez long travail d' approche -rêve caressé à l' occasion, renvoyé sur le champ au royaume des chimères, repris avec plus d' in jusqu' au moment où il reçut ce début d' exécution que fut une tentative manquée, un beau jour de fin juin 1955. Montant du « Cœur » par la voie directe, j' avais atteint la hauteur des gendarmes rouges lorsque je m' aperçus que le temps se gâtait. A vrai dire j' aurais du m' en rendre compte beaucoup plus tôt. Mais la dernière photo en couleurs que j' avais prise m' avait donne l' im que les quelques nuages animant le fond bleu sur lequel se profilaient les séracs de l' Arb n' annonçaient rien de grave. Entre temps j' avais été si absorbé par la montée d' un couloir très raide à neige molle et glace sous-jacente et de quelques dalles agrémentées d' un soupçon de glace noire trop discrète dans les fissures ombrées, que je m' avisai un peu tard qu' il était grand temps d' amorcer la descente. Pousser la reconnaissance jusqu' au premier dôme blanc fut une tentation dernière à laquelle je renonçai bien vite lorsque j' entendis le premier coup de tonnerre retentir au Grand Cornier. Je n' avais pas couvert la dixième partie des six cents mètres qui me restaient à descendre que les nuages étaient là, rendant ma solitude plus complète encore, accroché que j' étais à la pente, avec mon seul piolet pour me défendre, m' efforçant tant bien que mal de discerner mes traces de montée pour ne pas me perdre dans cette blancheur ouatée et mouvante, ce royaume de la visibilité nulle. Bientôt les traces s' arrêtèrent au gros îlot rocheux, les éclairs se firent plus pressants, m' envoyant à chaque coup une fraîche volée de grésil au visage - sensation plutôt désagréable lorsqu' on varappe à la descente, sans le moindre bout de ficelle, dans des rochers trempés. Ah! les rêveries du promeneur solitaire, elles ne s' en tenaient guère qu' au seul dilemme « tiendras - tiendras pas? » M' étant quelque peu fourvoyé, un cul-de-sac me força de remonter plusieurs mètres, et les volées du grésil qui m' entrait dans la bouche me firent soudain penser à l' aigle d' Hérédia, avalant son torrent d' étincelles. « Eblouissante et brève »... ah ouiche! L' ironie de la comparaison me donna le courage de franchir ce mauvais pas. Puis, assez vite, ce fut l' anticlimax ( comme disent les Anglais ). Le tonnerre cessa. Les nuées se trouèrent. Je revis le Mountet et le reste de la descente fut pratiquement sans histoire. Les seuls hôtes de la cabane, deux Autrichiens, étaient déjà couches lorsque j' ar, fourbu, trempé et content. Ils m' avouèrent le lendemain qu' ils s' étaient fait du souci et qu' ils avaient été fort heureux le soir d' entendre mes pas de leur dortoir. Pensée reconfortante pour moi. L' échec qui les attendait au Rothorn me confirma que le temps n' était décidément pas propice aux ouvertures.

Ce n' est que l' automne passé, soit plus d' une année après cette malencontreuse tentative, que je songeai de nouveau à l' Obergabelhorn. Bien décidé cette fois d' y aller avec un ami pour mieux me rendre compte si je retrouverais le courage d' y retourner seul. A mi-octobre, Luc accepte d' y aller voir avec moi malgré la saison tardive. Un peu de neige fraîche poudreuse, mais dans l' ensemble les conditions sont bonnes. Hélas, une fois de plus le facteur temps se révèle décisif. Peu à peu les sommets se sont couverts. A l' ouest la menace se précise et nous force à rebrousser chemin, alors que nous étions arrivés un peu plus haut que les gendarmes rouges, soit à quelques mètres de plus -ô plaisante ironie - que le point atteint lors de ma première tentative. Il serait dit que la coupole blanche m' échapperait cette année encore. Le temps sinistre qui nous accompagna tout le long de la moraine du Petit Mountet et jusqu' à Zinal nous persuada qu' il s' agissait bien du point final de la saison.

Le miracle, cependant, nous attendait. Une semaine plus tard à peine, le temps était plus serein que jamais: une véritable bouffée d' Indian Summer- ces beaux jours d' arrière à l' atmos si limpide. Et nous de remonter alors au Mountet d' un pas allègre, certains cette fois-ci de la clémence du temps. Brève veillée d' armes dans la paix d' une cabane assoupie pour une longue hibernation, et départ à 4 heures en cette aube lunaire du 23 octobre. Cette journée éclatante allait nous donner le sommet Fraîcheur, soleil, pas un souffle et visibilité unique: on distinguait nettement les Alpes liguriennes et, de l' autre côté, tout là-bas « vers chez nous », les derniers prés verts au pied des forêts jurassiennes de la région de l' Isle. Qui dira les splendeurs de l' automne à quatre mille? Qui vaincra les préjugés qui font d' une course à quatre mille en octobre une rare exception?

Rentrés juste avant la nuit, vers 6 heures, nous fêtions notre course, fascinés encore par tant d' effets de lumière. Et je pensais au seul incident de la journée, mon piolet cassé à la montée, lors de la traversée du « Verrou »1. La partie sommitale, le « Toit », était en glace, et Lucy passa une heure entière à tailler des marches que je déblayais à mesure avec mon moignon de piolet. Je sens encore le léger frisson qui me prit en quittant le soleil du sommet pour descendre notre escalier de glace dans ce versant toujours à l' ombre en cette saison, avec pour tout appui ce quart d' alpenstock cassé qu' était devenu le tronçon inférieur de mon pauvre piolet!

Mais alors, me disais-je, puisque je parviens à faire cette descente sans glisser dans de pareilles conditions, pourquoi ne réussirais-je pas, même sans assurage, avec un piolet bien entier dans la main? En cet instant je sus que j' y reviendrais seul. Plus tard, à la descente, je ne pus m' empêcher de faire une légère allusion à ce projet. J' entends encore la réponse de Luc ( meilleur alpiniste que moi, et prenant moins de risques ), réponse laconique et riche de sous-entendus: « J' espère que vous en reviendrez. » Si j' en suis revenu, c' est grâce, en partie, à l' expérience de cette course à deux qui m' a convaincu, de sang-froid, que par de bonnes conditions l' entreprise n' était pas trop risquée.

Ce lundi ter juillet, je muse le long du sentier nouveau du Mountet, tout heureux de repartir enfin en haute montagne. Ce sentier, beaucoup critique, je le défends avec conviction. Que c' est agréable de se sentir cheminer sur le faîte d' une belle moraine, de dominer sans cesse le vaste fleuve de cailloux ( Dieu reconnaîtra les siens, disait Samivel ) que l'on appelle glacier de Zinal sur les cartes. On peut cueillir des rhododendrons, on entend, que dir je, on voit des marmottes; il y a de l' eau fraîche en abondance et, surtout, on est assez haut pour jouir constamment de la vue. Enfin, un sentier bien 1 Le « Cœur » est un petit massif rocheux situé à l' ouest du grand cône de neige qui prolonge le glacier à la base de la face nord-ouest de l' Obergabelhorn. Vu du Mountet, il est à la verticale de la selle neigeuse du pied de l' Arben. Une barre rocheuse sépare le « Cœur » de la longue bande enneigée qui se traverse directement par la voie ordinaire, mais que l'on peut longer en direction de l' est jusqu' à l' arête nord proprement dite. En suivant cette arête on finit par aboutir, vers 3600 mètres, à une bande de rochers horizontale, assez escarpée, qui barre l' accès de la première coupole neigeuse menant à l' arête blanche, ou arête terminale: c' est le « Verrou ». A proximité immédiate de la base du « Verrou », vers l' ouest, se trouvent d' abord les gendarmes rouges, puis le couloir terminal de la voie directe ( la voie ordinaire passe plus à l' ouest encore, pour aboutir à la seconde coupole neigeuse ).

marqué, aéré, est moins fatigant qu' un immense cailloutis. Bien marqué est, par endroits, peut-être un peu trop dire ce jour-là: le sentier, en effet, a souffert de l' hiver. Mais bien moins que je ne l' aurais imaginé; et déjà, deux jours après, à la descente, les rares parties un peu éboulées étaient refaites en prévision de la saison. Vive le nouveau tracé.

Je flânais, sans projet bien arrêté. Je venais d' apprendre à Zinal par Edouard Vianin que seul, jusque-là, le Besso s' était fait. Aussi décidai-je de m' en remettre au temps. Si le temps n' était pas absolument certain, j' irais m' entraîner au Besso. En cas de beau fixe, je tenterais le Gabelhorn. Arrivé sur le dernier plateau, à la hauteur du « Grépon », j' examine à loisir mon futur itinéraire: à part d' immenses sillons de fonte, un peu inquiétants, creusés dans la pente des couloirs, tout cela m' a l' air de se présenter assez bien. La cabane, surprise, a les volets ouverts, il n' y a personne, mais il y fait chaud - sensation inusitée pour qui n' y va qu' en dehors de saison ( il est vrai que c' est l' époque des plus de trente degrés en plaine ). Je m' installe et me fais le thé traditionnel sur le potager à bois. Vers le soir apparaissent Oscar Vianin, le gardien, lourdement chargé, son aide et le Père Jean-Paul. Rencontre des plus cordiales ( en fait de soutien moral, je sens tout de suite que ce sera supérieur à celui de mes deux Autrichiens ). Souper de famille, Dôle excellente et bien chambrée, atmosphère aimable, et chacun son dortoir. Que désirer de plus?

Seul à nourrir des projets de course pour le lendemain, je mentionne évidemment le Besso et, sans avoir l' air d' y toucher, je fais une allusion discrète à l' Obergabelhorn. Un léger sourire sur les lèvres d' Oscar me montre seul ce qu' un tel projet pouvait en somme avoir d' insolite. Généreux, Oscar me prêtera sa vieille corde: ça peut toujours servir la descente dans les rochers. Comme il a bien mérité une grasse matinée, il est entendu que je me lèverai seul et que s' il la retrouve, le matin, sur la table, c' est que je suis allé au Besso ( corde superflue ). Simon, elle sera dans mon sac, quelque part sur les pentes inférieures de l' Obergabelhorn.

Un peu avant 4 heures, je vais sur la pointe des pieds ouvrir mes volets: une vraie splendeur, les dernières étoiles qui pâlissent, et pas un nuage. En bas, le baromètre, toujours très haut, n' a pas bougé. Ma décision est prise. Alors que j' allume le feu pour le petit déjeuner, tout en moi, je le sens, se prépare déjà pour la grande aventure. Insensiblement mon être se met un autre diapason: il y a en quelque sorte pré-adaptation à la vie intense que je vais vivre ce même jour. A mon calme se mêle une exaltation subtile qui me fait caresser mon piolet d' une main presque amoureuse, et prête au son métallique des crampons que je fixe à mon sac un timbre musical entraînant. Déjà l' air frais stimule mon énergie et je dévale la moraine à toute allure, pressé de sentir crisser le glacier sous mes pas. La neige légèrement durcie cède de temps en temps - la nuit n' a pas été très froide - mais je sais qu' à partir du « Cœur » elle tiendra; et c' est d' un pas rapide que j' atteins le début de la première pente. Maintenant plus de mille deux cents mètres de dénivellation me séparent du sommet, et je n' ignore pas qu' il faudra surveiller chaque enjambée en l' absence d' assurage. Mais le coup d' oeil est si prenant que la joie domine beaucoup plus que la crainte à l' idée de l' effort soutenu qui m' attend.

Bientôt j' ai regagné la hauteur du Mountet. Où serai-je quand d' autres volets s' ouvriront à la cabane? Où serai-je quand m' atteindra le premier rayon du soleil qui déjà illumine toute la Dent Blanche? La pseudo-rimaye du grand cône, à l' est du « Cœur », est franchie sans encombre ( la neige se durcit toujours plus ) et j' atteins alors la barre rocheuse qui mène à cette grande bande toujours enneigée formant un gigantesque T dont le « Cœur » est la base. Au bord de la vire je chausse mes « crabes » et m' apprête à suivre notre itinéraire d' octobre qui mène, assez bas, à l' arête proprement dite que l'on gravit ensuite jusqu' au « Verrou ». Mais la neige est si dure et les rochers si dégagés que je renonce à prolonger les joies du cramponnage pour emprunter la voie rocheuse la plus directe - en fait, celle de ma première tentative. Ces rochers, où j' avalais naguère des torrents... de grésil, sont secs, et c' est un vrai plaisir de les sentir sous la main.

Alternance de zones à neige dure, qui « tient », et se transforme en glace à l' approche des rochers, avec des dalles point trop délicates; l' ensemble toujours plus escarpé à mesure que l'on avance. Mais la belle sensation aérienne, que de voir le glacier s' étaler à ses pieds ( ou plutôt entre ses pieds lorsqu' on regarde en bas, face à la pente ) et le Mountet, minuscule et si plat! Les sommets, en revanche, prennent toujours plus de grandeur. La Dent Blanche et le Rothorn s' affinent et s' élancent au lieu de s' aplatir et graduellement de nouvelles crêtes émergent toujours plus éloignées. Le soleil m' atteint au point même où j' avais reculé sous l' orage menaçant. Quel contraste! Au lieu de cumulus noirs, bouchant tout l' horizon et lourds de promesses maléfiques, un ciel limpide et le scintillement des premiers rayons qui m' éblouissent.

Je taille un peu: c' est la partie la plus abrupte du couloir. J' avise, à droite, un semblant de vire assez délicate, et dans un calme absolu je fais les gestes nécessaires qui m' amèneront finalement à la base neigeuse de la première coupole. Le gros de l' ascension est terminé et bientôt j' émerge sur l' arête neigeuse d' où quatre cents mètres à peine me séparent du sommet. Spectacle toujours plus enivrant, solitude toujours plus remplie - exaltation et pourtant sérénité ( et sens de la réalité jamais en défaut ). Après la seconde coupole, l' arête se fait plus aiguë. Et si j' avais perdu le sens des réalités, je le retrouverais sous la chaleur, en bras de chemise, devant la partie la plus fine de l' arête en lame de couteau qu' il me faudra bien gravir, pas à pas, sans assurage. Balançant mon piolet de gauche, puis de droite, frappant le fil de l' arête de plein fouet, coup après coup j' émousse la fine lame, y incruste mon pied, avance un peu comme un équilibriste débutant sur une corde raide, les pieds à la Chariot, à tous petits pas comptés, ne prenant aucun risque ( car il n' y a pas de filet dessous ).

Maintenant c' est le boulevard - mais il grimpe, et la température est torride. Haletant, suant et soufflant, je m' arrête tous les vingt pas et m' éponge le front. Je m' approche lentement des quatre mille et, paradoxe, la chaleur se fait toujours plus vive. Chaque petite pause, cependant, me permet un coup d' œil sur un sommet, proche ou lointain - car il y a le choix. Je sais, ou plutôt je sens, que mes camarades de la cabane, Oscar et le Père Jean-Paul, m' observent à la longue-vue ( ils doivent avoir dîné maintenant ). Ils vont m' envoyer un appel que je n' entendrai pas lorsque j' atteindrai le sommet.

Reste le « Toit ». Telle est la chaleur que s' il me faut tailler, comme Luc, pendant une heure au moins, je crois bien que je renoncerai. La rimaye sommitale ( que le guide Kurz dit être parfois infranchissable ) s' annonce très bénigne grâce à l' enneigement. L' ayant franchie sans trop de gymnastique, j' aborde la pente sommitale. Devrai-je renoncer? Non, l' enneigement est excellent. La pointe du pied s' enfonce admirablement, le piolet jusqu' au collet, la main gauche jusqu' au poignet: il n' y a plus qu' à construire mon échelle. Le Grand Cornier touche l' horizon. Le seul petit rocher du « Toit », à peine visible, est atteint. Les quatre mille sont franchis. Il ne reste qu' une soixantaine de mètres. En dépit de la chaleur ( mais je pente à l' Arizona, en plein juillet, où le soleil nous écrasait sur le désert - moins éblouissant, cependant, parce que de sable ocré au lieu de neige ) je construis patiemment chaque échelon. La crête sommitale est proche. Bientôt je verrai émerger tout le cirque de Zermatt. D' un coup d' œil je passerai de la Pointe Dufour - un souvenir, j' allais dire d' enfance, mais à mon âge quatorze ans c' est l' enfance - à l' Hôtel Beau-Site, exactement trois mille mètres plus bas, dans l' échancrure du Trift.

Jamais je n' analyserai les impressions des derniers pas. La corniche sommitale qui s' avance comme une aile sur le vide; par delà, un gouffre, le Trift; un autre gouffre, le glacier de Zmutt.

Dans le dos, ou plutôt sous les talons, le Mountet - Oscar me hélant en vain de la cabane, apercevant mon salut, large mouvement du bras fait au hasard à lui comme à tout l' horizon. Cette corniche sommitale sur laquelle je m' aventure, avec circonspection, jusqu' au point que j' estime limite... La vie a de ces instants dont on se souviendra peut-être, à l' autre limite.

Un peu de viande séchée, un peu de chocolat, de longues gorgées de thé citron. Menu de cinq minutes, pour moi qui aime rester des heures à table en Bourgogne. Un peu plus j' admirerais l' ascé. Entre mes chevilles, cependant, le Mountet est bien bas, et le bivouac solitaire ne m' attire que fort peu. Aussi je m' arrache de ces instants trop rares: le plus dur reste à faire. La descente, en effet, c' est bien le revers de l' ascension solitaire. Face à la pente je reprends mes échelons. A cette altitude ça tient, et le rythme est bon, mais que sera-ce en bas dans les couloirs avec cette chaleur? Plaques de neige instables, glissements, avalanches, voire éboulements? Qui vivra verra.

En attendant, cela ne va pas trop mal pour le chat sur le toit, et pour m' encourager je pense à Hans Erti accroché tout seul sur les pentes vertigineuses de l' Illimani. En comparaison de la sienne, mon échelle de Jacob n' est guère plus escarpée que le Petit-Chêne à Lausanne. Un saut de deux mètres en crampons par-dessus la rimaye, et voilà la partie de repos jusqu' au haut des couloirs. Car je suivrai mes propres traces. Cette fois j' enfonce et travaille du talon. La vire qui mène au couloir supérieur est plus délicate, mais je prends mon temps avec un calme qui m' étonne. Dans le couloir je m' habitue à la pente, et lorsque j' atteins les premières dalles à la hauteur des gendarmes rouges ( toujours eux ), je regarde en souriant un piton auquel est encore accroché un petit reste de cordelette gris argenté. En dépit de la glace traîtresse je ne m' en servirai pas.

Comme il se fait un peu tard, je décide cependant d' employer la corde d' Oscar à la prochaine barre rocheuse ( il ne sera pas dit que je l' aurai portée jusqu' en haut « pour des prunes » ). Deux longueurs successives, tout va bien, je la dégage sans trop d' efforts. A la troisième et dernière, elle se fait rétive. J' essaye tous les tours; ce long serpent ondoyant, j' ai beau l' agiter dans tous les sens, il refuse de se décrocher. Remonterai je? Non, maintenant je suis un peu pressé. Laissons-la en souvenir, elle est vieille. Quelle belle mort pour une corde de chanvre! J' en rapporterai une autre à Oscar, rutilante, de nylon. Requiescat.

Amusé par la mésaventure - le vent m' avait emporté un lumberjack au Rothorn en novembre, cette fois il s' agit d' un objet plus extérieur encore - je décide d' éviter les rochers puisque la neige est lourde et que j' y enfonce bien, quitte à traverser par deux fois les étranges sillons de fonte ( trois mètres de large, deux mètres de profondeur, fond glacé ) qui aboutissent à de véritables cascades, bien loin au bas de la paroi. Un grand crochet pour éviter Pilot rocheux et j' atteins, non sans un travail ardu, la bande neigeuse qui surmonte le « Cœur » en barre de T. Le soleil s' est couché, mais j' enfonce et vis dans la crainte que quelque chose ne « descende ». Mais tout paraît assez stable jourd' hui; aucune chute importante. Le lendemain ( je l' appris une semaine après par Oscar ) tout dégringolait dans les couloirs de l' Obergabelhorn... Pourquoi pas ce même jour? Fortune, audace, intuition? Qui le dira?

J' appréhendais la montée de la haute moraine, dernier effort avant le flacon de la victoire. Mais non, le pas restait encore alerte, et quand j' entendis l' appel d' Oscar et du P. Jean-Paul venus à ma rencontre, un peu inquiets d' avoir vu mes traces se perdre sur le glacier, je sus, tout joyeux, en pleine forme, que l' aventure était finie, et bien finie.

Qu' il était bon, ce souper de famille! Et qu' elle était bonne, cette sensation d' une Dôle veloutée glissant dans un gosier trop sec et brûlé. Pour un peu j' aurais esquissé un pas de danse - en solo.

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