Une saison de faces glaciaires, 1955

PAR ADRIEN VOILLAT 1

Avec 4 illustrations ( 34, 36, 37, 40 ) L' Aiguille d' Argentière par la face nord - Eh!... les Jurassiens, vous allez aux bolets?...

Une cordée nous dépasse et nous interpelle de cette façon, trouvant sans doute notre allure trop lente. Il fait nuit noire; une vieille trace, de la cabane du Trient, se dirige du côté de la Fenêtre de Saleinaz. On n' a qu' à la suivre en somnolant, d' autant plus volontiers que la bruyante cabane ne nous a permis de dormir que d' un œil. Nous avons ce point de commun dans notre cordée: nous détestons les départs précipités et les marches rapides, surtout le matin et de nuit.

Parvenus à la Fenêtre, nous devons quand même attendre que les pressés - qui lambinent à présent - soient en dehors de la trajectoire des pierres instables que nous pourrions détacher. L' aurore radieuse du 21 août teinte délicatement de rose les sommets alors que nous remontons le glacier en direction du Col du Chardonnet. Notre but est la face nord de l' Aiguille d' Ar. On peut considérer cette face ( abstraction faite de la marche d' approche ) comme la sœur jumelle de la face nord-ouest de la Wellenkuppe 2. De la rimaye, elles ont toutes deux une dénivellation de 480 mètres et leur pente moyenne est de 50°. Jacques Lagarde et Henry de Segogne l' avaient parcourue partiellement le 2 août 1926 par de très mauvaises conditions. Ils durent traverser la face, rallier une côte rocheuse et se rabattre sur le chemin ordinaire du Col du Chardonnet.

1 Voir Les Alpes 1956, septembre et octobre.

2 Voir Les Alpes 1956, p. 267.

Le 10 août 1930, Bobbi Arsandaux et Robert Gréloz réussirent, à la quatrième tentative, la première ascension directe. Depuis ce quart de siècle, cette belle face, toute blanche, qui s' élève d' un jet de la rimaye au sommet, est en passe de devenir une course classique.

Notre camarade Brandt ayant son genou à peu près cicatrisé, notre équipe est de nouveau au complet. Selon notre habitude, tout en regardant la face, déjà nous ne parlons plus de la course amorcée, mais de nos projets.

- Quant on sera dans la paroi du Mont Gond, on n' enfoncera pas dans la neige! on aura les pieds bien au chaud! on varappera au soleil sur du rocher bien tièdei Inconsciemment nous considérons la course comme déjà réalisée. Cela nous permet sans doute de l' aborder plus « décontractés ».

Le glacier est vite traverse. Sur la pente qui précède la rimaye nous avons la surprise de trouver deux traces. Malheureusement, pour une fois que nous aurions la tâche facilitée, ces traces fondues partiellement par le soleil, puis regelées, sont inutilisables. Nous aurons plus vite fait de nouvelles à côté, sans nous occuper des premières.

Au-dessus de la rimaye la pente s' accentue, la neige croûtée s' améliore et la progression est rapide. Une des deux traces traverse vers une côte rocheuse et disparaît de notre vue. Quant à l' autre, elle prend la direction du sommet ouest.

Une grande crevasse se laisse surmonter par un magnifique pont de neige. La pente s' accentue encore et la neige devient superficiellement poudreuse. Quelques coups de la panne du piolet et une marche est établie. Un sérac nous oblige à traverser sur la gauche dans une pente raide, mais tout de suite après, l' inclinaison diminue et nous progressons sans tailler.

Dans notre dos le Chardonnet se découpe sur le ciel bleu profond, suivi à droite par la crête déchiquetée des aiguilles, fenêtres et clochers du cirque de Saleinaz. Plus bas, le Val Ferret est estompé dans les brumes matinales. Sur cet écrin de grisaille, les Combins reposent comme des joyaux lumineux. Au loin, les Pennines multiplient leurs cimes confuses, d' où émergent les grands sommets: Weisshorn, Dent Blanche, Cervin. A contre-jour, ce paysage est d' une douceur exquise.

A notre droite, voici de nouveau les vieilles traces qui, suivant la pente régulière, émergent sur l' arête près du sommet ouest. Il est tentant de les rejoindre, la pente est moins roide, plus courte, et on pourrait se reposer sur des rochers solides. Mais tourner la difficulté si rien n' y oblige nous paraît inélégant. Nous irons jusqu' au bout... Et nous sommes bien inspirés, car nons aurons là le plus impressionnant et le plus beau passage de toute la face.

Nous nous dirigeons donc légèrement vers la gauche. Sous les îlots rocheux, la roideur de la pente diminue, et je le regrette, car il faudra compenser cela par un tronçon plus redressé encore. Et en effet, au-dessus des îlots, déjà escarpés eux-mêmes, la pente monte « en chandelle », précédant un dos d' âne. Au début, cela va bien; mais à mesure que l'on s' élève, l' inclinaison s' accroît, la quantité de neige poudreuse à déblayer avant d' avoir une marche suffisante devient toujours plus énorme. Au point où la pente est extrême, il faut commencer à tailler plus haut que la tête pour finir à la hauteur des genoux. Le froid est intense et mes pieds me font terriblement souffrir, comme nulle part ailleurs cet été. Puis, insensiblement, la pente diminue: à présent il suffit de frapper du soulier pour établir une marche convenable... et subitement j' émerge sur la crête sommitale de la « Reine du cirque de Saleinaz ».

Je ne connais aucune arrivée au sommet plus impressionnante. Sans mot dire je fais monter Rose pour jouir de sa surprise. Sa stupéfaction dépasse mon attente. De grosses larmes de joie roulant sur ses joues trahissent sa profonde émotion.

Maurice à son tour est très impressionné. Impossible de ne pas être saisi, au sortir de la paroi nord, quand, sans aucune transition, on se trouve face à une muraille de rocs et de glace unique en Europe. Longue de sept kilomètres, elle présente une chaîne de sommets avec des à-pic de passé mille mètres qui, vus d' en face, paraissent d' une roideur incroyable. Ils évoquent irrésistiblement les géants de l' Himalaya.

En quelques minutes, nous atteignons le sommet L' ascension de la face à partir de la rimaye nous a demandé six heures. Les premiers ascensionnistes, par de meilleures conditions, en ont mis quatre seulement.

Assis sur des rochers roux, nous nous restaurons tout en regardant le massif cyclopéen qui s' étend sous nos yeux. Au loin, le Mont Blanc, auquel m' attachent les souvenirs de ma première grande course.Venu en 1934 pour le voir seulement, il me fascina... et je le gravis en solitaire. Près de lui, les Aiguilles; puis, à gauche, les Grandes Jorasses et, au premier plan, les Courtes, les Droites et la Verte, pour ne parler que des principales pointes visibles d' ici.

Un magnifique trace vertical grimpe en ligne directe la face nord des Courtes. A une centaine de mètres du sommet, sans raison apparente, il sort à angle droit sur l' arête à gauche. Cela fait chagrin de penser aux efforts qu' il a fallu pour arriver ce point, et la déception de laisser échapper le plaisir suprême de sortir au sommet Dans les faces nord, la satisfaction la plus haute est de créer un trace élégant aboutissant le plus près possible de la pointe extrême.

A nos pieds, des nuages envahissent le glacier d' Argentière. En altitude, les sommets commencent à fumer. C' est le moment de songer au retour. Nous ne pouvons prolonger notre sieste déjà beaucoup trop longue: nous ne serons jamais à la cabane avant la nuit.

Nous arrachant à notre contemplation avec un profond regret, nous n' avons à faire que quelques pas... et déjà nous attire la griserie de la séduisante descente.

Alors que nous faisons le premier rappel, un nuage vaporeux tout irisé de paillettes de glace se forme au-dessus de nous. Avec le bleu sombre du ciel, les rochers rouges de l' arête et le blanc de la face, c' est un jeu de couleurs inoubliable.

Trois rappels posés sur nos chevilles de bois spéciales nous déposent sous les îlots rocheux. La roideur de la pente diminuant, nous descendons librement et simultanément dans notre trace de montée. C' est à la descente que l'on retrouve la compensation des efforts modérés faits à la montée. L' air raréfié annihile partiellement la volonté et la prudence. Si la résistance physique est fonction de la résistance morale, l' inverse est vrai aussi. La fatigue favorise une sorte de laisser-aller, et de nombreux accidents n' ont eu leur origine que dans une trop grande hâte à atteindre le sommet Mieux vaut arriver tard que jamais. Dans une face glaciaire, les « temps » se trouvant toujours dans la dépendance des conditions de la montagne, on est moins tenté de les comparer et de céder au misérable esprit de compétition. La place reste libre pour l' exercice combien plus profitable de la contemplation, de la communion avec la montagne.

Parvenus aux séracs, comme la pente devient plus roide, nous faisons trois rappels en traversant sur la gauche; puis, reprenant notre trace, rapidement, face au vide, nous descendons sans incident jusqu' au glacier.

Cette première descente nous a demandé trois heures et demie.

Dans la neige ramollie, la traversée du glacier, la montée à la Fenêtre de Saleinaz, puis la pataugée jusqu' à la cabane du Trient sont laborieuses. Nous ouvrons nos « soupapes » pour laisser s' échapper notre mauvaise humeur: il est bon dans ce cas d' avoir des camarades pour se chamailler... Mais quand, au crépuscule, nous atteignons le refuge, nous oublions aussitôt le prix de peine et de fatigue qu' il a fallu payer. Déjà il ne nous reste qu' un souvenir de lumière.

Le Doldenhorn par la voie du Spitzstein et la face nord Le 24 septembre, dans la lumière douce d' une fin d après midi d' automne, nous déambulons le long du Lac d' Oeschinen sur le sentier de la cabane de Fründen.

Les mélèzes commencent à prendre leur teinte flamboyante. Une odeur subtile se dégage de la forêt, des feuilles mortes et des plantes fanées. Senteurs d' automne évocatrices de solitude paisible, de la montagne désertée par les touristes. La nature, comme avant d' entrer dans le grand repos tout proche, fait éclater ses réserves de beauté en un rutillant feu d' artifice.

Avec une certain nostalgie nous apprécions doublement cette féerie, sachant que c' est notre dernière grande course de l' année. La neige blanchit déjà les rochers au-dessus de la cabane. Le gardien Hari nous accueille avec un plaisir visible: il ne pensait plus nous revoir cette saison. La cabane Fründen est, dans POberland bernois, notre cabane préférée. Le chemin en est court et le paysage dégagé; la cabane est petite, coquette, et le gardien, comme ceux qui le précédaient, a été choisi avec discernement. Tout alpiniste comprend ce que cela veut dire.

La barre rocheuse séparant le glacier de Fründen de celui du Doldenhorn est recouverte de dix centimètres de neige fraîche quand nous l' abordons le lendemain. Heureusement nous sommes des habitués du passage. De nuit, et par ces conditions, l est difficile de s' orienter.

Parvenus sur l' arête Gallet, nous trouvons une telle couche de neige fraîche que nous perdons tout reste d' espoir d' atteindre le sommet du Doldenhorn par cette voie. Sagement nous traversons le glacier pour rejoindre la voie ordinaire du Spitzstein.

Le jour pointe au moment où nous atteignons les premiers rochers. Avec plaisir nous remettons notre lampe dans le sac: les rochers étant très délités la main libérée facilitera la progression.

L' arête s' escalade aisément. Parvenus sur le dernier ressaut, sous un beau soleil, nous chaussons nos crampons, tandis que deux cordées montant de la cabane du Dolden nous rejoignent.

La première, constituée par un alpiniste expérimenté! et par un jeune homme, continue directement la montée. Ce sera une de nos chances de la journée, I« jeune homme « fonce dans le tas » avec une ardeur et un souffle que nous envions. En restant le p entier, il nous fait la trace jusqu' au sommet. Dans cette neige profonde, ce n' est pas une sinécure!

Après avoir contemplé le paysage quasi hivernal, nous nous préparons pour la descente de la face nord1.

Les ascensions de cette face démontrent d' une façon exemplaire le rôle joué par les conditions de neige sur les temps nécessaires pour la gravir, comme sur les impressions qu' elle peut laisser. Les premiers la firent en huit heures; elle laissa à S. Plietz l' impression d' être extraordinairement exposée dans l' ensemble, et le dernier dixième lui parut « un tronçon terminal d' extrême raideur et fantastiquement impressionnant ».

Oswald Imobersteg ( celui de la face nord du Bl imlisalphorn ) gravit seul cette face. En une heure il en avait déjà dépassé le milieu. Mais les conditions changèrent, et il lui fallut 17 heures pour atteindre le sommet! Ses impressions sont les su vantes: « Milieu paroi nord, 6 heures 20 min., sommet à 22 heures 20 min., cabane Dolden, 01 he e 20. Horrible, la paroi! Tailler, tailler, et avec cela tempête de neige. Je suis à nouveau pariti les vivants. » 1 Cette face fut gravie pour la première fois le 8 juillet 1934 par Max Bachmann et Samuel Plietz. Puis cette belle ascension fut renouvelée une fois en 1935, 1936, 1937, 1940, 1942, 1946, 1951; en 1952 vraisemblablement deux fois. Le 2 août 1954 nous avons probablement fait la onzième ( voir le récit de notre camarade Brandt, Les Alpes 1955, p. 27 ).

Comme c' est généralement le cas pour chaque face glaciaire, l' inclinaison fut estimée suivant les cordées avec une grande fantaisie: 62°, 55°, et 75%, soit 37°. J' ai l' impression qu' à partir d' une certaine inclinaison l' estimation des degrés se fait comme sur les compteurs de vitesse des engins motorisés! Quant au pour cent de pente, certains s' imaginent que 100% sont synonymes de vertical, c'est-à-dire de 90°, alors qu' il ne s' agit que de 45°. ( Aussi longtemps qu' une pente peut s' ex en pour cent, elle ne peut être verticaleLa confusion qui règne au sujet de l' inclinaison est très compréhensible car, à moins d' être un habitué des pentes de neige, on les voit généralement beaucoup plus roides qu' elles ne sont en réalité. Lors de mes premières faces glaciaires, je sur-estimais toujours leur inclinaison. Quand ultérieurement je calculais leur pente, j' étais régulièrement déçu. En dépit de notre expérience, notre appréciation varie encore en plus ou en moins qu' à 7°. Le subconscient, comme un compensateur, fait dévier l' estimation et notre comportement d' après les conditions. Si la pente est neigeuse et en bonne condition, il y a sous-estimation; si elle est glacée, surestimation. L' inclinaison moyenne calculée d' après la carte C. N. n' est qu' appro: nous avons constaté des variations de même amplitude qu' à l' œil, et dans les deux sens. Ce n' est qu' avec un clinomètre - fabriqué spécialement avec une équerre transparente graduée et munie d' un fil à plomb, et pouvant servir en même temps d' altimètre si l'on vise une cote connue -que nous pouvons voir objectivement l' inclinaison d' une pente.

La hauteur et la longueur de la pente d' une face sont estimées avec une fantaisie généralement encore plus grande, et souvent confondues entre elles. Pour permettre de faire des comparaisons, en restant aussi objectif que possible, il faudrait logiquement que chacun prenne pour point de départ d' une face le point où le glacier - ou la pente de neige -formant la base n' influence plus la pente réelle de la face par la neige qui s' agglomère sur lui par la chute et l' écoulement. Ce point coïncide généralement avec la rimaye. Les pentes précédant ce point devraient donc être considérées comme marche d' approche. Pour en rester au Doldenhorn comme exemple, S. Plietz écrit: « Sur 700 mètres entièrement de différence de niveau, aucun point de repos! » Un autre touriste y trouve « une hauteur totale de 600 mètres »; un autre encore « une pente de 700 mètres sous les pieds ». En partant de la rimaye, je trouve une dénivellation d' environ 640 mètres ( d' après la C.N. comme les faces précédentes ), une inclinaison de 52° ( soit 128 % ), et une pente de 800 mètres par le rapport entre la hauteur et Tangle. Il est clair que, par la progression arithmétique, plus la pente est longue pour une hauteur donnée, plus les difficultés diminuent si la neige n' est pas trop abondante. La face nord de l' Ebnefluh peut être considérée comme une sœur de celle du Doldenhorn. Elle présente les mêmes caractéristiques; la dénivellation est aussi de 640 mètres et l' inclinaison est de 51 °. Des deux, je préfère le Doldenhorn pour la voie d' accès, le paysage et le ressaut sommital.

Sur les piolets des affables touristes, nous posons le premier rappel de 60 mètres. Le départ est très impressionnant car, après une courte pente, c' est un vide de passé 800 mètres avant que le regard s' arrête sur le glacier. La barre rocheuse sommitale, par son escarpement, fait disparaître toute la face. Empruntant une cheminée-couloir qui n' est même pas verticale, nous arrivons à bout de corde juste sous la barre rocheuse. Par ce grand enneigement ce passage est beaucoup plus facile qu' il ne l' est d' ordinaire.

Quand Rose nous rejoint, nous constatons que son piolet est resté planté au sommet avec ceux des touristes pour assurer les cordes. Ces dernières descendent... mais sans pioletCes touristes auront la gentillesse de nous le faire parvenir dans la même semaine déjà.

Le contact avec le sommet est coupé, nous nous sentons isolés, chez nous, replongés dans cette ambiance des faces glaciaires qui nous est devenue familière. Partout la neige vierge nous entoure, plus de trace humaine visible en dehors de la nôtre. Sous nos pieds, la pente vertigineuse, puis le glacier. Après un nouveau vide, le bleu profond du lac, entouré par le vert sombre des sapins parsemé de l' or que l' automne a répandu. A l' ouest, les montagnes bleutées ont une collerette de blancs cumulus. C' est féerique, notre cœur se gonfle de joie à ce spectacle. Joie accentuée, intensifiée, par le plaisir de la descente dans ce décor et par des conditions hivernales.

La face, abstraction faite du paysage qui l' encadre, serait méconnaissable. Jamais nous n' aurions pensé qu' en une année elle puisse se modifier pareillement. Un éperon rocheux sous lequel nous avions taillé longuement a presque disparu. Toute la pente est striée de profondes cannelures de neige et de glace, ce qui est un avantage. Nous en utilisons deux alternativement pour poser nos chevilles: la neige poudreuse y étant balayée, un gros travail nous est épargné. Nous descendons sans fatigue entre les cannelures sur les épais matelas de neige. C' est tout en sucre! un vrai dessert! Nous sommes exceptionnellement favorisés sous de nombreux points de vue: le temps est idéalement beau et... frais; pas de danger d' avalanche. Les conditions, pratiquement impossibles pour l' ascension, sont parfaites pour la descente. Nous jouissons pleinement, sans arrière-pensée, du plaisir que nous avons mérité. Nous éprouvons toujours une certaine gêne à descendre une face ou une arête difficile sans l' avoir gravie au préalable. Quand, exceptionnellement, cela nous arrive, nous faisons l' ascension ultérieurement, et dans le plus court délai possible, pour mériter la descente, qui, sans cela, nous pèse comme une dette.

Ayant fait l' ascension de cette face l' an passé, nous n' éprouvons donc aucune gêne. Aucune oppression non plus: les nombreuses faces parcourues au cours de la saison 1955 nous ont familiarisés avec les dangers objectifs. Trop familiarisés même, car, à partir d' un certain point, l' habitude, au lieu de continuer faire diminuer le danger, l' augmente. Elle incite inconsciemment aux imprudences. On atteint un point où l' expérience croît moins rapidement que la hardiesse.

Faisant des rappels de 60 mètres, l' idée me vient de contrôler la moyenne du temps qu' il me faut en descendant à vitesse normale pour parcourir cette distance. Ce temps est de deux minutes et demie... ça y est, j' ai remis le doigt dans l' engrenage! Pendant que j' y suis, je contrôle aussi réchauffement de mon « descenseur » ( modèle complètement métallique tel que je l' ai décrit dans Les Alpes ) en forçant la vitesse de descente. Résultat: la neige dont j' ai bourré l' intérieur n' a même pas fondu. L' instrument est donc excellent pour la longévité des cordes en nylon... mais pas encore pour chauffer l' eau du thé!

Quoi qu' il en soit, faisant simultanément la descente, Maurice vent me rejoindre. Piqués au jeu, nous avons l' idée pour le moins saugrenue de faire une course de vitesse, oubliant totalement l' en où nous sommes Rose a gardé son bon sens. Elle nous désapprouve et ne nous l' envoie pas dire... Peut-être ce fâcheux esprit de compétition nous vient-il aujourd'hui du vrombissement des autos participant à la course de côte Lac Bleu—Kandersteg, que l' atmosphère apporte jusqu' à nous!

Toutefois, notre imprudence n' est pas aussi grave qu' il ne semble. Il est vraisemblable que, malgré une chute, nous pourrions nous arrêter. Nous avons fait ailleurs des expériences volontaires de glissades sur une même inclinaison et dans la neige. Nous sommes parvenus à enrayer les chutes-glissades après environ vingt mètres. Ces essais furent faits aussi bien la tête en avant que les pieds les premiers. C' est un bon contrôle des réflexes et du sang-froid.

Parvenus sur la rimaye, surplombante en cet endroit, nous traversons côté ouest où nous trouvons un pont qui nous permet d' atteindre le glacier ensoleillé.

Il nous a fallu 5 heures 30 pour faire cette première descente. L' an passé, la montée nous avait demandé 12 heures.

Ainsi s' achève cette dernière descente d' une face glaciaire de la saison 1955.

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