Une semaine à 4000 m. avec un cours de ski d'une brigade de montagne

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 3 illustrations ( Nos 142, 143, 144 ) et 3 croquis.

Par André Rodi.

Au mois d' avril 1941, une brigade de montagne effectuait un cours pour skieurs avancés en même temps qu' un cours pour débutants.

L' effectif de chaque cours est ici d' une compagnie réduite de quatre-vingt-dix hommes Chaque compagnie est divisée en trois groupes. Chaque groupe comprend plusieurs patrouilles, et une patrouille est formée de trois à quatre cordées de trois hommes. La patrouille est commandée par un officier et initiée par un instructeur. A la tête de chaque groupe se trouve un officier et un guide chef ( guide diplômé ). Les cours sont dirigés par le capitaine B., officier alpin de la brigade de montagne.

Cette année le programme du cours est simple. La première semaine est réservée à l' entraînement des participants et à la révision de toute la technique du ski et de l' alpinisme. Les deux semaines suivantes doivent être utilisées pour un grand exercice d' occupation du sommet du Bieshorn, 4160 m.

Le premier jour du cours, une petite course de fond suivie d' un slalom géant servent à départager les soldats. Les moins bons skieurs sont classés dans le cours pour débutants. Les autres sont groupés de façon à former des patrouilles homogènes. Le soir même, chaque patrouilleur va toucher le matériel spécial: vêtements blancs, sac de couchage, toile de tente, pelle à neige, cordelette et sonde à avalanche, moufles, cache-nez, couvre-chaus-sures, réchaud à meta, corde, piolet. Le second jour, toute la technique unifiée du ski est revisée. Le troisième jour, c' est la cuisine en plein air, l' entraîne au bivouac, la construction d' iglous il en neige et les débuts de la technique de l' utilisation de la corde. Tous les participants des cours redescendent attachés en cordées de trois, ce qui n' est pas une petite affaire dans les chemins glacés et à travers bois. Le quatrième jour, ce sera la technique de l' escalade et de la descente dans le rocher. Les cinquième et sixième jours sont destinés à la mise en pratique de tout ce bagage de connaissances, au cours d' exercices tactiques. Les groupes sont opposés les uns aux autres et cherchent à se surprendre par des chemins détournés, en escaladant ou en descendant des arêtes escarpées.

Après la première semaine, les patrouilleurs sont sérieusement entraînés et déjà hâlés. Les officiers et les instructeurs ont, pour la plupart, déjà participé à d' autres cours et leurs qualités ou leurs défauts sont bien connus et même devenus légendaires.

Le lieutenant V. commande le premier groupe. C' est un coureur de fond de grande classe, d' une stature gigantesque, dont la résistance et la bonne Iglou vent dire en langage esquimau: maison.

humeur sont à toute épreuve. Le lieutenant K. a été surnommé Pinocchio et le lieutenant C. Carmen.

Parmi les guides se trouve Nestor Crettex, fils de Maurice Crettex de Champex. Nestor est un charmant garçon un peu sauvage, il est terrible à la montée et ne peut voir quelqu'un devant lui sans le dépasser. Il est monte de Zinal à la cabane de Tracuit par le détour de l' alpe de l' Arpitettaz en 2 h. 40 min. A la descente, il met la « mécanique », ce qui consiste à descendre en freinant avec les bâtons; cela amuse les vrais descendeurs. Il y a Pierre Mauris, des Haudères, Jean Rumpf, d' Evolène, Basile Bournissen, d' Héré, Rémy Theytaz, de Zinal, et d' autres. Les instructeurs sont répartis à raison de un par patrouille. Ils ont presque tous des surnoms: « la Mère » Bonnant, « le Guide » Léon, etc. La personnalité de certains patrouilleurs est franchement marquée: Desaule de Neuchâtel n' en est pas à sa première ascension, et Caillât de Genève, le vétéran territorial, n' en est plus à sa première course de fond.

Tous sont d' excellents camarades.

La compagnie a quitté Montana et est cantonnée à Zinal dans les petits hôtels, le bazar, les pensions et les mazots. Il a fallu aller chercher les propriétaires de ces chalets dans les vignes autour de Sierre, pour recevoir d' eux les clés de leurs mayens. Certaines patrouilles sont logées à merveille avec poêle en pierre ollaire et bois à discrétion.

Le 15 avril, mauvais temps. Une pluie monotone tombe toute la journée. Les hommes descendent à Ayer chercher du bois destiné aux cabanes.

Pendant la nuit la neige est tombée, et le 16 avril le temps se lève timidement. Le premier groupe, celui du lieutenant V. et de son adjoint, le guide Pierre Mauris, montera aujourd'hui pour occuper demain le sommet du Bieshorn; le deuxième groupe passera la nuit à mi-chemin, dans des iglous au Roc de la Vache; tandis que le troisième groupe, en attendant son tour, part pour la cabane du Mountet et le Col Durand.

André Guex, André Bernard, Joseph Crettaz et moi-même formons une patrouille indépendante, qui suit ou devance les autres groupes, suivant les besoins. Nous prenons un film de l' exercice, et charges des appareils de prise de vue et des pellicules, nous tâchons d' être partout où il se passe quelque chose de sensationnel. On nous appelle la patrouille-cinéma. Nous accompagnons le premier groupe jusqu' au Bieshorn.

Le temps n' est pas encore au beau. Des brumes traînent sur l' alpe d' Arpitettaz et dans la tombe de Tracuit. Les grands sommets émergent des brouillards; ils sont blancs et glacés et paraissent plus hauts qu' on ne se les rappelait.

La troupe est chargée, elle porte des vivres pour cinq jours, sous forme de rations concentrées à raison d' un kg. par homme et par jour; des réchauds à meta et le combustible. On compte un réchaud par cordée et deux paquets de meta par jour. Chacun a son casque et son mousqueton en sus de tout le matériel spécial déjà énuméré.

UNE SEMAINE A 4000 M. D' UNE BRIGADE DE MONTAGNE.

Les hommes sont bien entraînés et s' élèvent rapidement malgré les énormes charges de 35 à 40 kg.

Le second groupe est laissé au Roc de la Vache. Il est commandé par le Plt. M. et le guide-chef Rémy Theytaz. A peine arrivés, ils sont déjà en train de confectionner leurs iglous pour passer la nuit.

A Tracuit, la soirée est charmante. Le lendemain matin, le ciel est tout clair, il a neigé pendant la nuit. Le premier groupe s' ébranle pour le Bieshorn.

Nous sommes anxieux de savoir s' il sera possible de creuser des cavernes dans la neige du sommet En effet, quinze jours auparavant, les participants d' un autre cours militaire ont ascensionné le Bieshorn en un seul jour en partant de Zinal. Tout le versant nord a été trouvé complètement dégarni de neige fraîche et à tel point soufflé que la glace de fete précédent était visible à plusieurs endroits. Les skis avaient del être abandonnés au pied de la dernière pente de 700 m. de dénivellation.

Nous prenons les devants, filmant quelques vues de la montée parmi les brumes qui commencent déjà à envelopper le sommet.

Aujourd'hui, la neige est excellente et une couche de 20 à 30 cm. de poudre recouvre toute la montagne; l' air est calme.

Au sommet, le brouillard nous enveloppe et le Weisshorn reste invisible. Nous sondons la neige le long de l' arête reliant les deux pointes du Bieshorn. Une épaisseur d' au moins quatre mètres de neige se laisse admirablement creuser et permettra d' abriter toute la troupe. A l' aplomb du sommet ouest se trouve une longue rimaye que nous explorons. Sous la lèvre supérieure nous découvrons une grande caverne que nous aménageons. Puis nous bouchons l' entrée afin que notre abri ne se remplisse pas de neige soufflée.

Nous sommes montés en éclaireurs, légèrement charges, tandis que le groupe, au nombre de 35, arrive enfin et s' apprête à creuser ses habitats répartis tout le long de l' arête sommitale. Le brouillard persiste et il neige légèrement. Tandis que chacun est bien affairé à la construction de sa maison, nous chaussons nos skis et rentrons à Tracuit en une magnifique descente. Nous croisons dans le brouillard une cordée de trois dans laquelle se trouve le médecin du cours qui rejoint le sommet après avoir descendu à Tracuit un soldat qui s' était foule le pied pendant une halte.

De retour à la cabane, nous retrouvons le deuxième groupe qui, apparemment, a passé une excellente nuit à « Iglous-village — Roc de la Vache ». Le lendemain, 18 avril, nous redescendons avec ce deuxième groupe au Roc de la Vache, chercher du ravitaillement et des munitions apportés par les soldats du cours des débutants. Les malheureux n' ont pas pu tout prendre dans leurs sacs et tirent les lance-mines sur des traîneaux canadiens. C' est un travail de galériens car si les traîneaux de ce modèle sont excellents pour les transports à la descente, ils devraient toujours pouvoir être portés sur le dos à la montée. A l' alpe d' Arpitettaz les soldats sont épuisés; leur ravitaillement est repris par le deuxième groupe venu à leur rencontre, et par le troisième groupe du lieutenant de R. avec Jean Rumpf comme guide-chef qui vient du Mountet.

Ce soir, la cabane de Tracuit est pleine. Elle est occupée par deux groupes. Demain, 19 avril, c' est dimanche; tous vont monter au sommet du Bieshorn pour le culte et la messe. En effet, le lendemain, départ à 5 h. Le temps paraît menaçant. Deux malades ont été évacués du Bieshorn, un lieutenant avec les orteils un peu gelés et un soldat présentant des symptômes d' appendicite.

D' étranges nuages, éclairés par les premières lueurs du jour, sont très noirs par-dessous; ils forment de longues barres foncées et encapuchonnent les montagnes comme pour les protéger de la lumière.

A mesure que nous montons et comme par miracle, le ciel se dégage de plus en plus. A une certaine altitude, nous sortons des brumes pour jouir du soleil et des visions les plus magnifiques qu' il soit donné d' admirer. Une mer de brouillard cache les vallées et laisse sortir tous les géants du Valais: les Mischabel, le Mont Rose, la Dent Blanche, le Mont Blanc et tout près, majestueux de grâce et d' audace, le Weisshorn, notre voisin; tous sont présents à la cérémonie qui va commencer, une des plus belles et des plus extraordinaires: une messe et un culte protestant pour une compagnie entière de quatre-vingt-dix hommes à 4100 m. d' altitude. Le capitaine-aumônier K. est monté la veille car il doit être à jeun pour dire la messe. Le capitaine-aumônier F. est monté ce matin avec le reste de la troupe.

A notre arrivée nous retrouvons ceux qui viennent de passer deux nuits dans les iglous et qui en sont à leur troisième journée à l' altitude. Les uns ont bien dormi, les autres ont eu froid aux pieds; tous sont bien vivants, et en général ils sont contents car ils redescendront après le service religieux.

Le culte est émouvant, suivi de la messe; l' eau bénite a gelé et le pionier télégraphiste Bernard doit mettre le flacon dans sa poche pour la dégeler. Un autel de neige a été édifié, surmonté d' une jolie croix en neige également. Elle semble planer dans l' atmosphère paisible au-dessus de la mer de nuages.

Quelques hymnes patriotiques chantés à mi-voix et sur un rythme lent, à cause de l' altitude qui coupe le souffle, terminent la cérémonie. Le premier groupe est ensuite relevé et les nouveaux arrivants prennent possession des iglous déjà creusés et s' installent de leur mieux.

Pour nous, nous allons rouvrir notre crevasse et l' aménagerons pour passer une nuit aussi confortable que possible.

L' art de coucher dans la neige n' est pas tout simple et la technique et l' équipement pour nos Alpes ont été développés à tel point qu' on peut actuellement passer autant de nuits que l'on vent aux plus hautes altitudes, sans souffrir ni du froid ni de l' humidité.

Le premier bivouac en hiver en haute montagne date de 1936. Un cours dirigé par le major G. et commandé par le capitaine B. passa alors une nuit terrible aux Portes du Soleil sur Morgins, sous des tentes à courants d' air et sur la neige glacée. C' était en plein hiver et la tempête avait fait rage toute la nuit.

C' est le capitaine T. qui, d' après les méthodes des Esquimaux, s' ingénia à construire des iglous et y habiter. L' appointé Granchamp, qui trouva la mort dans une avalanche au Col du Pochet, avait inventé une sorte de hamac fait de la toile de tente, tendue sur les skis plantés dans la neige. Ce hamac a été encore perfectionné. Le capitaine B. a unifié la technique, et elle est actuellement enseignée et mise en pratique à tous les cours de ski et d' alpi de la brigade.

UNE SEMAINE A 4000 M. D' UNE BRIGADE DE MONTAGNE.

Voici quelques détails sur ces maisons de neige: On en distingue trois sortes: l' iglou, l' iglou et la caverne. L' iglou se construit sur la neige, en plaçant les blocs les uns à côté des autres. Les blocs montent en encorbellement et surplombent de plus en plus. Les morceaux de neige sont taillés de façon à ce que chaque nouveau bloc s' appuye sur le précédent ou se coince parmi les autres.

Iglou.

Une fois la voûte fermée, le dôme en gelant devient plus solide. Un tunnel sert d' entrée.

L' iglou est une combinaison entre l' iglou construit et la caverne creusée. La caverne sera creusée par un trou. La neige de la caverne est évacuée Iglou-caverne.

Caverne.

par ce trou et un iglou sera construit pour fermer cette ouverture. Pour entrer et sortir, on construira un couloir avec un escalier.

La caverne sera entièrement creusée, de préférence dans une pente. La caverne demande davantage de travail, mais est encore plus confortable qu' un iglou.

L' iglou pourra être construit en 1 à 2 heures, la caverne en 3 à 5 heures.

Pour éviter le danger d' asphyxie, la cuisine se fait toujours dans une chambre adjacente ou dans un iglou supplémentaire. En général, à l' endroit où l'on dort, on peut laisser brûler une bougie; lorsqu' elle s' éteint, c' est que l' oxygène commence à manquer.

Les iglous ou cavernes sont toujours construits pour des groupes de trois ou quatre au maximum. Si l'on est plus nombreux, la place manque et la vie en est rendue inconfortable. On disposera l' intérieur de l' iglou ou de la caverne en trois parties distinctes: 1° une cuisine, séparée par un passe-plats ou, si l'on reste longtemps, on construira tout de suite une cuisine-salle à manger avec bancs, etc.; 2° un couloir pour que chacun puisse aller à sa place; et 3° les couchettes. Le hamac est fait de la toile de tente boutonnée, dans laquelle sont passés les skis. Ceux-ci sont enfoncés de champ dans deux murs, un à la tête, l' autre aux pieds. Les skis des couchettes voisines seront attachés les uns aux autres aux extrémités. Les couchettes sont placées aussi haut que UNE SEMAINE A 4000 M. D' UNE BRIGADE DE MONTAGNE.

possible dans l' iglou pour permettre au dormeur de profiter de l' air le plus chaud. Les skis, aux deux extrémités latérales des couchettes seront amarrés par une pelle, un manche de pelle, un piolet.etc. Pour la nuit, la porte peut être Cuisine.

et des skis.

hermétiquement fermée avec un bouchon de neige.

Revenons maintenant sur notre sommet. Une fois nos couchettes construites dans la rimaye et toutes les fentes bien calfatées avec de la neige, nous descendons vers le village d' iglous pour voir comment s' organisent nos camarades. Chaque cordée a trouvé un iglou ou une caverne à son goût. Certains ont agrandi et perfectionné leur logement.

Rémy Theytaz a tout de suite commencé une caverne de l' autre côté de la crête, dans le flanc sud. D' autres équipes s' y construisent un solarium: une plate-forme abritée du vent avec un banc où toute la patrouille vient s' asseoir au soleil en face de la vue saisissante du versant nord du Weisshorn. Partout c' est un travail acharné, la neige est crachée hors des trous parsemés dans la pente. Nous allons voir, ici, cet iglou, là, cette caverne. Chaque soldat nous interpelle au passage: « Avez-vous vu le „ Bar Nestor " ( Nestor CrettexNon, où est-ilLà tout près, on y entre par cette porte fermée par le traîneau canadien! » En effet, le traîneau déplacé, nous suivons un couloir descendant de 8 à 10 m. qui conduit à une vaste pièce voûtée. Tout autour, il y a des bancs et des tables taillés dans la neige. Dans un coin du mur, un chandelier sculpté en neige et orné de guirlandes grenat. Au centre d' un panneau, une nymphe demi couchée, toujours en neige, orne la pièce, sa taille est soulignée par une bande de papier grenat. A l' entrée le mur blanc porte cette inscription « Bar Nestor », et le plafond est décoré par un croisillon de guirlandes grenat d' un goût très distingué. C' est qu' un soldat a reçu un œuf de Pâques monté par la poste militaire jusqu' au sommet du Bieshorn; l' emballage de cet œuf était de paille de papier grenat qui a servi à orner le bar. Les seules choses qui manquent sont les vins et les liqueurs. Quant à la glace, elle y est. Au fond de la pièce, une petite ouverture donne accès à la chambre à coucher plus basse, où l'on voit les deux murets qui servent à poser les skis pour les couchettes.

Dans notre rimaye, la nuit n' est pas des meilleures. Deux heures ne sont pas écoulées, que la lèvre inférieure qui descend continuellement en suivant le mouvement du glacier, s' est séparée du toit et qu' une fente d' un demi centimètre laisse passer un courant d' air fort désagréable. Jusqu' au lendemain, cette fente s' agrandira de 4 à 5 cm. L' air froid qui entre rafraîchit sensiblement la température intérieure de la crevasse, et nous apprenons le lendemain matin qu' il a fait moins vingt degrés centigrade à l' extérieur.

UNE SEMAINE A 4000 M. D' UNE BRIGADE DE MONTAGNE.

Nous sortons enfin de notre crevasse pour nous réchauffer au soleil. Nous décidons de creuser une caverne pour la nuit prochaine. Un emplacement est choisi dans le versant sud, et nous nous mettons immédiatement au travail.

Mon frère, médecin du cours, est monté au début avec le premier groupe. C' est sa quatrième journée à l' altitude, et il n' a pas encore eu une aussi mauvaise nuit que celle passée dans la crevasse.Vers 1 heure de l' après, grâce au capitaine qui vient nous donner un sérieux coup de main, notre caverne est prête et est très confortable; les deux nuits que nous allons encore passer seront excellentes. La vie, enfermés sous la neige comme nous le sommes, est très amusante.

Dès que le soleil baisse, tout est rentré, la porte est complètement fermée à double épaisseur avec un bouchon de neige.

Pour cuire, on prend la neige des murs même de la caverne. Chez nous, seul le trou d' aération fait par un manche de piolet, laisse échapper les gaz toxiques de la cuisson au méta.

La nourriture a été minutieusement préparée par le fourrier F., le premier-lieutenant quartier-maître R. et le lieutenant G. Elle a été prévue aussi riche que possible pour un poids minimum. Une certaine quantité de pemmican a été confectionnée en faisant cuire longuement de la viande hachée. Celle-ci est ensuite mélangée à de la graisse et du jus de citron. Ce pemmican a bon goût, il peut être mangé tel quel ou dilué et réchauffé dans de l' eau, ce qui fait une bonne soupe. Du beurre et du miei mélangés avant le départ sont étendus sur du pain de seigle très noir et très dur. Les seules conserves sont des boîtes de soya à la tomate et du Nescafé, aimablement offert pour l' occasion par la sous-section de Sierre du C.A.S.

Dans nos provisions, tout ce qui est susceptible de geler est gelé. Les œufs sont pris jusqu' au centre du jaune. Les citrons et les pommes également. Pour les manger, on les ramollit dans l' eau tiède. Le blanc d' ceuf devient caoutchouteux et fade. Mordre dans une pomme partiellement réchauffée, est une jouissance pour les dents. Celles-ci entrent tout d' abord dans une partie molle et chaude pour rencontrer presque immédiatement après le centre dur et gelé. Lorsque l'on pose une tasse ou cuillère sur la banquette de neige, les ustensiles s' y soudent immédiatement en gelant. A l' in de l' iglou, la température varie de moins 4 à 0 degré centigrade.

Heureusement il fait bon chaud dans le sac de couchage, isolé de la neige par le hamac. Seuls les pieds souffrent du froid. Chaque soldat invente un système pour maintenir la chaleur autour des extrémités. Remy Theytaz ferme ses pantalons blancs en-dessous des pieds. Lehner les retourne, il a le bas autour des cuisses et les pieds ont toute la place où se trouve ordinairement la ceinture. Majoraz met les deux jambes dans le même canon de pantalon. « Pinocchio » met l' extrémité du sac de couchage dans son sac de montagne. Chez nous, nous chauffons l' eau de nos gourdes qui servent de bouillottes. Elles restent dans le sac de couchage jusqu' au lendemain matin, et l' eau tiédie sera réchauffée pour le petit déjeûner. En parcourant le village des cavernes, on ne voit guère où se trouvent les habitations; si bien qu' en voulant filmer, André Guex qui me précède en portant l' appareil de prise de vue, marche sur le toit d' une cuisine qui s' effondre. Je le vois subitement disparaître et j' ai une forte émotion car je pense qu' il tombe dans une crevasse. J' en suis quitte pour la peur tandis qu' il ressort tranquillement par la porte de l' iglou.

L' après du second jour la compagnie fait de l' école de ski sur le sommet du Bieshorn. On se croirait au sein d' une station de sports d' hiver car chacun s' exerce comme le font des touristes en villégiature.

Le lendemain, une patrouille du premier groupe, partie de Tracuit, gravit le Brunnegghorn. Les deux autres groupes vont tenter d' atteindre ce sommet en descendant l' arête nord-est du Bieshorn. Le ciel est menaçant. Des nuages de détente se forment en franchissant l' arête nord du Weisshorn. Ils s' enfuient en guirlandes tourbillonnantes et disparaissent. Le vent souffle en rafales glacées. Toute la troupe est engagée le long de l' arête vertigineuse. Peu avant le col, le cheminement sur la crête devient de plus en plus délicat et la troupe renonce à continuer pour éviter le danger des gelures. La patrouille venant de Tracuit est plus heureuse, elle a atteint le sommet et nous la voyons dévaler l' immense pente du glacier de Tourtemagne dans une neige apparemment excellente.

Les nuages menaçants ont disparu et le soleil couchant embrase le ciel de vives couleurs. Du point culminant du Bieshorn la vue est remarquable vers l' ouest où chaque chaîne ressort en silhouette bleu foncé sur le ciel pourpre. On distingue les montagnes de Haute-Savoie, la Pointe Percée, le Buet, puis toutes les Alpes vaudoises devant le Jura, ligne sinueuse à l' horizon.

Le jour de la descente arrive, et c' est avec regret mais non sans une certaine satisfaction d' avoir si bien réussi, que nous devons quitter notre perchoir.

En cordées de trois ou quatre, lourdement charges, nous rejoignons la cabane de Tracuit et nous retrouvons le premier groupe qui a prépare un thé-citron pour chacun. Puis, c' est la descente sur le Roc de la Vache dans une neige de printemps de première qualité où toute la compagnie s' échelonne le long de la pente. De là quatre nouveaux traîneaux canadiens, charges d' un lance-mine et de sa munition, viennent s' ajouter aux charges déjà lourdes à transporter. Enfin après bien des péripéties, au cours desquelles les traîneaux risquent maintes fois de glisser dans l' eau au passage des gorges de la Navizence, la troupe se trouve au complet de nouveau rassemblée à Zinal où elle est inspectée par le colonel-brigadier S., commandant de la brigade de montagne.

Un instructeur de ski a eu les pieds gelés, au cours de la descente. Dans la soirée ses pieds reviennent peu à peu dans de l' eau glacée que l'on tempère lentement et le malheureux en sera quitte pour de bonnes douleurs dues à la réaction.

Au passage de la troupe à Ayer la compagnie est rassemblée au cimetière pour rendre un pieux hommage sur la tombe de notre regretté camarade Florentin Theytaz mort accidentellement dans un cours précédent. Puis, par petits groupes, les soldats s' éparpillent pour visiter les « iglous » d' Ayer et en ressortent parfois plus éprouvés par le Fendant qu' après une nuit sur le Bieshorn.

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