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Une semaine de ski en Vanoise

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR RAPHAËL DE KALBERMATTEN

Avec 4 illustrations ( 244—247 ) Le 19 avril 1958, au matin, 29 participants à la semaine du Comité Central se rassemblent sur la place de la gare de Neuchâtel, aux ordres des Drs Edmond Brandt et Georges Zwahlen. Même l' inévitable retardataire a rejoint. Les organisateurs sont rassurés, nous pouvons partir.

Semaine organisée par le Comité Central du 19 au 27 avril 1958. 252 Le car est magnifique: une suspension formidable, un moteur du tonnerre, mais une boîte de vitesse assez extraordinaire. De ces vitesses, il y en a huit; pour passer de l' une à l' autre, successivement, c' est un peu long mais on y arrive. Quant à redescendre de la huitième à la première, en côte, c' est une autre histoire; alors, pour ne pas compliquer inutilement les manœuvres, on arrête le car et l'on recommence depuis le début.

Nous arrivons tout de même le soir à Pralognan, notre camp de base. Là, le premier mouvement est de se précipiter dans le magasin de sport pour parfaire notre équipement. C' est fou ce que nous avons pu oublier de choses: qui, un piolet; qui, des crampons; qui, un chapeau de soleil... Le maire de Pralognan qui est, en même temps, le marchand et notre guide, nous propose immédiatement des porteurs pour acheminer notre matériel vers les refuges. Le voilà qui doute déjà de nos forces! Il devrait pourtant se rendre compte que nous nous y connaissons, en haute montagne, à voir tout ce que nous achetons!

Nous voici donc prêts pour la grande aventure. Mais auparavant, permettez-moi de vous présenter nos deux anges gardiens. Le premier, c' est le maire de Pralognan, Fernand Rolland, un gars trapu, les yeux brillants, la face ronde, avec, au milieu de tout cela, un sourire...! Un peu timide du reste, le brave Fernand, et il lui faut un certain temps pour se familiariser avec nous.

L' autre, Constant Lombard, est un peu plus petit, mais tout aussi costaud, la face un peu longue, le sourire tout aussi gracieux, mais la bouche toujours ouverte pour raconter une bonne histoire ou exciter les traînards.

Le dimanche 20 avril, tout le monde est gonflé à bloc. Départ à 8 h. 15 pour le refuge de Péclet-Polset: 16 km à tirer sous un soleil de plomb pour une dénivellation de 1000 mètres seulement. Aussi, malgré le bel élan du début, les écarts se creusent-ils entre les participants. Le sourire des vainqueurs est un peu figé par la fatigue et les derniers arrivés, parfaitement dégonflés, ont de la peine à prononcer leurs noms. Mais aussi, quelle idée ont donc les constructeurs de cabanes de toujours prévoir, en fin de course, une jolie petite grimpée pour atteindre les refuges? Lorsque il y a un beau cirque de montagnes autour d' un mamelon, on met obligatoirement la cabane sur ce mamelon. « Pour la vue », me direz-vous. Que non point! C' est, paraît-il, pour ne pas faire de jaloux. En effet, le lendemain matin, chacun devra d' abord descendre de son perchoir pour remonter d' un autre côté!

Le lundi 21, nous quittons le refuge, bien restaurés et reposés. Nous suivons un flanc, sous une crête que, dans ma naïveté de novice, je prends pour le sommet!

Brusquement, notre guide s' arrête et enlève ses skis: « Maintenant, nous allons monter droit en haut et à pied. » Aussitôt, nos bons Suisses font un angle de 90° et attaquent la pente de face, les skis aux pieds. La déclivité augmente rapidement, 45... 46... 47°... peut-être même davantage. Après 100 mètres d' une telle ascension, le nez sur la pointe des skis, ils ont enfin compris, et enlèvent leurs lattes à leur tour. Nous grimpons ainsi une demi-heure et nous trouvons 200 mètres plus haut sur la crête, en bordure du glacier de Geroula. Quel beau pays! Quelles pentes pour le ski! Il y en a de tous les côtés et l'on ne sait vers lesquelles on préférerait se diriger. Un humoriste demande si nous redescendons par le chemin de montée. « Evidemment répond Constant Lombard qui a toujours le mot pour rire - mais en mettant les pointes de skis du côté d' en haut. » Après une courte halte, et après avoir dépose le matériel superflu, nous repartons en direction de l' Aiguille du Polset que l'on voit poindre derrière la crête rocheuse de Geroula que nous con-tournerons. Quelle neige splendide! Chaque pas nous rapproche du sommet et nous nous réjouissons de la descente qui promet d' être merveilleuse. Et pour ceux qui, comme moi, tirent un peu la langue et se trouvent à l' arrière, le spectacle du long ruban que font les premiers de la colonne dans la neige vierge et poudreuse n' est pas le moins réussi.

Arrivés au col, entre l' Aiguille et le Dôme de Polset, nous enlevons nos skis; les plus courageux ( presque tous ) font à pied les derniers 50 mètres qui mènent à l' Aiguille, tandis que les « sciés » montent directement au Dôme.

Trois quarts d' heure d' arrêt pour manger et admirer la vue qui, du Jura et des Alpes suisses, s' étend, à l' est, sur les italiennes; au sud, sur le Dauphiné; à l' ouest, sur l' Oisan et le Massif central.

Puis nous attaquons la descente vers le bivouac, dans une neige qui s' est malheureusement quelque peu transformée, devenant difficile par endroits. Le guide se voit, du reste, dans l' obligation de réprimer l' ardeur de certains « plongeurs » qui se croient sur les pistes du Lauberhorn, de Mégève ou d' ailleurs. Récupération du matériel et descente en direction du Col du Soufre dans une très bonne neige de printemps. Glissade magnifique qui, en petits virages serrés, nous mène d' un seul élan jusque sur le Lac Blanc. Là, nous nous retournons pour regarder les suivants et nous apercevons tout en haut, juste sous le col, un petit groupe arrêté. Nous apprenons avec tristesse que Félix Wannier, de Bàie, a basculé par-dessus ses skis dans un virage pourtant très lent et... qu' il s' est fracturé la jambe. Immédiatement, les secours s' organisent. Fernand Rolland, qui se trouve sur le lac avec nous, remonte à la cabane pour y chercher du matériel, tandis que Lombard, sur place, confectionne avec une maîtrise admirable une attelle provisoire et monte la luge de secours. Avec ces moyens de fortune, notre camarade sera descendu sur le lac et hissé ensuite jusqu' à la cabane où il passera la nuit, car la colonne de secours ne peut monter que le lendemain matin, à cause du danger d' avalanche. Les deux guides ont fourni un travail impeccable, et le blessé, le mercredi matin, avant que l' ambulance ne l' emporte, leur dira un chaud « Merci ».

Mardi 22, déjà! A 4 h. 30 « schuss » dans la pénombre, sur la neige durcie, jusque dans le lit du torrent, pour remonter de l' autre côté en direction du glacier du Génépi, du Dôme de l' Arpont et du Dôme des Nants.

Décidément, on dirait que nos confrères alémaniques boivent de l' essence, et de la « super »: ils ont le feu... quelque part! Ceux qui n' en ont pas bu sont de nouveau en queue de colonne. Aussi, après deux heures de course contre la montre, les organisateurs, bien inspirés, décident de partager le lot en deux: ceux qui iront jusqu' au bout et ceux qui n' iront pas. Dix-sept « possédés » continuent donc, à un rythme barbare, la montée vers les sommets, tandis que les douze restants iront d' un petit pas tranquille « le plus haut possible ». Arrêtés paisiblement sur le glacier du Génépi, ils se restaurent, pendant que les autres continuent leur ascension vers le ciel, petits points noirs éparpillés sur la neige, avec, toujours, ce long ruban qu' ils traînent derrière eux. Ruban au bout duquel on aperçoit des retardataires: les Romands qui, jugeant l' allure de leurs compatriotes exagérée, ont décidé de reprendre leur cadence coutumière.

Puis, tandis que les « faibles » descendent sur les chalets de Montairmont, vers Le Prioux, petit hameau avant Pralognan, par de merveilleuses pentes de neige, ou poudreuse, ou dure, ou de printemps, les « puissants » les « durs », les « malabars » plongent sur Le Prioux, par des pentes non moins admirables mais un peu plus ardues ( 22° de pente moyenne sur 2000 mètres de dénivellation )... Une constatation est faite: c' est qu' il y a aussi des traînards à la descente; mais, juste retour des choses, ce ne sont pas les mêmes!... Moralité: pour faire de la haute montagne au printemps, il ne faut pas seulement savoir courir, mais encore savoir skier!

Le programme de course indiquait: Mercredi 23 avril, repos à Pralognan. Mais le mardi soir, un petit nuage couvrant trois étoiles dans le ciel, les experts décidèrent: « Le temps se gâte, il faut profiter des derniers beaux jours, nous nous reposerons samedi. Nous partirons donc demain pour le refuge Felix Faure. » D' aucuns furent plutôt marris de ce changement de programme... ceux qui, par exemple, avaient tant mangé de fondue savoyarde au Chardon Bleu, restaurant tenu par la sur de Constant Lombard, qu' ils avaient fort à craindre pour leur digestion. Aussi y en eut-il qui dormirent tout habillés, cette nuit-là, pour gagner du temps!

Mercredi matin donc, après avoir pris congé de Felix Wannier en lui faisant des vœux de prompt rétablissement, nous prenons le téléphérique du Bochor qui, en deux minutes et demie et d' un seul jet, nous dépose 600 mètres plus haut. De là, un ski-lift nous élève encore de quelque 300 mètres pour nous permettre une belle descente dans le vallon de la Glière. Puis, avec les peaux de phoque, nous montons en 2 heures jusqu' au refuge Felix Faure, sous la neige et dans le brouillard. Pas de défections, pas de traînards, c' est presque trop beau. Nous ne voyons aucune montagne, nous sommes noyés dans l' ouate et les flocons tombent drus par instant. Mais Lombard, qui connaît bien son pays, nous promet le beau temps pour le lendemain. Effectivement, le soir déjà, le ciel est plus clément et, lors d' une accalmie, nous apercevons sous un clair de lune magnifique la Grande Casse, notre but de course du jeudi. Un léger frisson traverse tous les spectateurs. Que c' est beau, mais que c' est raide! Chacun se retire en silence sous ses couvertures pour se tâter et remonter son « trouillomètre » qui a fait, en sens inverse, le trajet du baromètre!

Pourtant, jeudi matin, nous sommes tous sur pied, ceux qui osent dire qu' ils ont peur et ceux qui n' osent pas. Après l' habituelle descente, nous attaquons la montée! Et quelle montée! Plus on avance, plus on s' étonne. Une première fois, nous enlevons nos skis pour passer une chute de séracs; tout le monde s' engage dans les marches de Rolland, tandis que Lombard stimule le dernier de la colonne, dont le déjeuner hésite terriblement entre l' entrée et la sortie! La pente s' atténue ( surtout, ne dites pas: « c' est plus plat » ) et, par paliers successifs, nous nous élevons jusqu' au bas des Grands Couloirs. Là, pour la deuxième fois, nous enlevons les skis et c' est même suffisamment raide maintenant pour que nous soyons obligés de chausser les crampons et de nous encorder. Georges Zwahlen, prudent, demande au guide s' il ne serait pas préférable de déposer les skis à cet endroit et de faire l' aller et le retour à pied. Le guide, qui connaît pourtant nos capacités, explique: les conditions sont bonnes, plus haut de belles descentes nous attendent encore, celle des Grands Couloirs a déjà été faite neuf fois en skis.

Nous aurons donc les honneurs de la dixième.

Les skis sur le dos, nous nous engageons. ( 47° de pente moyenne sur 350 mètres de dénivellation... Nous ne l' avons su qu' après!... ) Au-dessus, nouveau « faux-plat » où nous remettons les lattes. La neige est croûtée et ne présage pas une bonne descente. Par contre, la vue depuis le col et depuis le sommet de l' Aiguille nous récompense largement de nos efforts. Une mer de montagnes nous entoure, le spectacle est encore plus grandiose que celui des courses précédentes.

Enfin, voici le départ pour les Grands Couloirs, le cœur un peu serré... Le guide Rolland descend le premier, fait quelques virages, puis s' en va loin, loin, de l' autre côté du couloir; chacun se demande s' il y a un autre passage. Pourtant il ralentit, s' arrête, fait une conversion et attend. Il aide le deuxième à se retourner, lui commande d' aider le troisième, et s' en va 300 mètres plus loin, de l' autre côté. Deuxième conversion, troisième traversée. Nous sommes juste à l' endroit le plus raide! Le regard plonge et, à la vue de ce qui nous attend encore, chacun serre un peu plus fort... les poings! Fernand peste affreusement contre eux qui ne se penchent pas assez côté aval. Troisième conversion. Il repart, suivi d' un des participants. Tout à coup celui-ci, trop penché contre la montagne, dérape et le voilà à plat ventre sur la pente. Il glisse, glisse, mais se tient bien, la tête vers le haut, et une voix nous crie de loin: « Si vous tombez, faites comme lui. » Il est effectivement arrive en bas sans encombre, se relève et paraît content de n' avoir plus peur. Le deuxième, lâchant ses bâtons pour prendre son courage à deux mains, s' élance à son tour dans la traversée. Hélas! 20 m plus bas, le voilà déjà sur le ventre. Lui aussi, il se reprend, retombe, et s' en va rejoindre son camarade au bas de la pente. A cette vue, la plupart des participants décident de descendre à pied. Chose extraordinaire, ce sont les plus sûrs, les meilleurs skieurs! D' autres, obstinés, continuent en skis et c' est pourquoi nous voyons encore quatre clubistes prendre le chemin le plus court: droit en bas, et sur le ventre.

Malheureusement, l' aventure se termine très mal pour l' un d' eux. Parti le septième pour cette glissade, déséquilibré dans sa chute, la tête en bas, il tournique une ou deux fois, puis se met à rouler comme une boule, faisant des bonds de plusieurs mètres. Le guide Constant Lombard s' élance à sa rencontre, se fait bousculer et glisse à son tour, mais freine suffisamment le malheureux, qui s' arrête un peu plus bas.

Bilan: deux jambes fracturées pour la pauvre victime, un sympathique camarade d' Emmenbrücke, cinq skis et une demi-douzaine de bâtons cassés, deux sacs déchirés... La Grande Casse a bien mérité son nom... mais nous avons bien mérité d' elle: nous avons été les dixièmes à la descendre à ski!

Aussitôt, les secours s' organisent, les attelles sont posées, le traîneau est monté et la descente de notre blessé se fait d' une traite jusqu' à Pralognan, d' où une ambulance l' évacué sur l' hôpital de Moûtiers ( Savoie ).

Il fait un temps splendide et, du refuge, nous regardons la montagne qui s' est vengée de notre audace. Elle est étincelante et majestueuse... Au niveau des Grands Couloirs, nous pouvons suivre les traces de skis avec leurs virages à angles aigus, mais aussi les traces qu' ont faites les corps en glissant sur la pente. Il manque à l' appel 4 personnes: les 2 guides, qui ont assuré le transport du blessé; Edmond Brandt qui, en organisateur consciencieux, les a accompagnés - et le blessé lui-même.

Un jour, il neigera, les traces seront recouvertes, la montagne aura oublié!...

Le vendredi matin, les guides nous retrouvent à six heures, tous prêts à repartir, sauf l' un de nous qui souffre d' une cheville, souvenir des Grands Couloirs. Signalons le dévouement du collègue qui, inlassable, a passé son après-midi du 24 à rafistoler le matériel cassé!

Nous voici partis pour la pointe de la Rechasse. ( Le programme prévoyait le Dôme des Sonnailles et de Chasse-Forêt, mais il a paru plus sage de raccourcir cette course, étant donné les avatars de la veille. ) Je crois que personne ne le regrette, car la montée est moins longue et la descente, superbe, nous conduit directement au refuge. On a bien vu l' un descendre 30 mètres sur le dos, histoire de s' offrir un échantillon de ce que d' autres avaient ressenti à la Grande Casse. On a vu également des glisseurs de la veille ne plus oser bouger au milieu d' une pente qui n' était pourtant, et de loin, ni aussi raide, ni aussi longue que les fameux Couloirs. A part ces intermèdes, tout le monde suit à intervalles bien réguliers, à croire qu' il y a eu cours de ski pendant la nuit. La neige est facile; du vrai « beurre ». A onze heures, déjeuner au refuge et descente sur Pralognan par la Combe des Arcelins. Encore une de ces descentes à vous faire rêver! Cependant, c' est la dernière, car samedi est le jour de repos promis, et il faut bien songera quitter ces sites enchanteurs.

Vous y avez cru, vous, au jour de repos?... Le soir, certaines conversations surprises dans les couloirs de l' hôtel nous font comprendre notre erreur. Etant donné que demain serait peut-être le dernier jour de beau temps, il fallait en profiter... et nos gaillards, tout émoustillés, décident de remonter au refuge Félix Faure pour refaire la Combe des Arcelins. Je vous jure que si je n' avais pas le caractère bien trempé, j' aurais fini par y aller, moi aussi!

Dès 5 heures du matin, le samedi 26 avril, un branle-bas de combat dans l' hôtel dont nous sommes heureusement les seuls clients annonce le départ des « infatigables ». Ils sont 15. La descente fut, paraît-il, aussi belle que celle de la veille. J' en suis fort aise, mais les quelques heures de sommeil que nous avons gagnées et dont nous avons pleinement joui, nos 15 ne les ont pas eues, eux, et c' est bien fait!...

A 13 heures, nous nous retrouvons tous pour le déjeuner puis, après quelques ravages effectués dans le bazar du maire, nous bouclons les valises. A 19 heures, un dîner officiel nous réunit une dernière fois, et c' est la fin... Demain, dimanche 27 avril, nous rentrerons en Suisse, enchantés et reconnaissants. Reconnaissants envers les deux guides qui nous ont fait connaître un si beau coin de terre; envers Yves, le gardien des refuges, et ses deux tantes qui nous ont servi, à 2500 mètres d' altitude, des repas dignes du Café de Paris et un vin chaud... à se relever la nuit pour en boire. Envers Edmond Brandt et Georges Zwahlen, les parfaits organisateurs de cette semaine inoubliable en Vanoise.

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