Une traversée de l'Ober Gabelhorn dans la tempête

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Hans Haeberli, Oberrieden

2 h 30 du matin! Cabane du Mountet. Un coup d' œil à travers la fenêtre révèle un ciel bien nuageux par endroits. Vitel, mon guide, assure cependant que nous pouvons tenter une traversée de l' Ober Gabelhorn: montée par la face est et l' arête nord, retour par l' Arbengrat.

Nous quittons la cabane à 3 h 30. La nuit n' est pas froide et, à bonne allure, nous dévalons vers le glacier par des éboulis croulants et de gros blocs de rochers. Peu après, nous entendons le grondement suspect d' une forte chute de séracs entre l' Arbengrat et le Mont Durand. Munis de sacs légers, éclairés par nos lampes de poche, nous trottons assez allègrement sur le glacier, vers le pied d' un cône d' avalanche, sous la paroi est de l' Ober Gabelhorn. La neige est très dure; les crampons s' imposent, et grâce à eux nous arrivons promptement à la rimaye. Quelques marches, quelques prises pour les mains, et l' obstacle se franchit sans grande difficulté.

Le jour point, et nous constatons que le temps s' est plutôt gâté. Sous le sommet de la Dent Blanche flottent de petits nuages gris dont l' aspect et la forme - selon ma propre expérience - sont des signes avant-coureurs de mauvais temps. Je demande au guide s' il ne conviendrait pas de reculer, mais, en connaisseur de sa région, il estime le temps assez stable. Il ne croit pas qu' un véritable changement survienne avant la fin de l' après. Nous continuons donc.

Une mince couche de neige fraîche couvre la pente de glace raide et exige la taille de marches. Nous essayons de gagner de l' altitude en prenant par les rochers, mais ce n' est pas plus facile, car les plaques délitées et imbriquées exigent une grande attention. Enlever les crampons n' améliore guère les choses. Nous nous tenons plus à droite et, grâce à nos crampons, nous progressons rapidement sur la neige maintenant plus dure. Mais plus nous montons, plus la couche de neige s' amenuise sur la glace devenue très raide. Il faut recommencera tailler des marches, aussi essayons-nous une fois encore d' emprunter les rochers qui montent à l' arête nord, très enneigée. Nous enlevons nos crampons et atteignons l' arête par une escalade amusante dans du bon rocher.

Dans l' intervalle le soleil a percé les nuages, et nous nous octroyons une courte halte. Bien loin, bien bas, nous apercevons la cabane du Mountet, et des deux côtés, au pied de l' arête, le glacier étale son visage tourmenté.

Crampons aux pieds, nous suivons l' arête neigeuse fort raide, fort effilée et légèrement surplombante à gauche, si bien qu' il nous faut nous tenir un peu à droite, utilisant le fil glacé et acéré de l' arête en guise de rampe. L' inclinaison, très prononcée, nous oblige à de courtes haltes qui nous permettent de reprendre notre souffle. Avec une rapidité inattendue, les petits moutons sont devenus de gros nuages, et quelques bancs de nuées noires s' accrochent derrière la Dent Blanche. Le tonnerre se fait entendre dans le lointain.

Malgré la forte pente, il ne nous est plus permis de nous arrêter, car, au bout de peu de temps des lambeaux de nuages nous atteignent et nous enveloppent. Il est environ i i h 30.

Au bout d' un quart d' heure nous touchons le sommet. Une brève poignée de mains - et en route! Une forte odeur d' ozone et le crépitement des piolets nous conseillent d' achever la traversée dans le plus bref délai. Les premiers gradins rocheux de l' Arbengrat sont faciles. Soudain de violentes sautes de vent nous assaillent. Il commence à neiger et le tonnerre gronde. Nous dévalons aussi rapidement que possible jusqu' à ce que nous trouvions, sous l' arête, un abri précaire contre l' orage. Car déjà des éclairs sillonnent les nues, suivis de gros coups de tonnerre. Le vent souffle en tempête tandis que nous nous collons aux rochers. De fines coulées de glace glissent déjà sur la pente.

Au bout d' un moment les éclairs se font plus rares; nous reprenons prudemment la descente. Le rocher, à la suite de la neige fraîche de la veille, fondue et regelée, est couvert d' une croûte de glace. En outre, nous sommes pleinement exposés à la force du vent le long de l' arête. Souvent nous sommes obligés de nous arrêter, tous les deux, et de nous cramponner au rocher pour ne pas être précipités dans le vide.

Des aiguilles de glace nous piquent les yeux, nous aveuglant parfois. Le temps, très sombre, rend les lunettes de soleil inutilisables.

La tempête pénètre même nos anoraks, et nous grelottons à chaque relais d' assurage. Nous ne portions que chemise et anorak pendant la montée, ayant laissé les pullovers au fond du sac. Pas question maintenant d' enfiler un tricot réchauffant, car l' arête n' offre pas le moindre abri contre la tourmente. Un ouragan terrifiant souffle de manière presque ininterrompue; la corde de caravane vibre; nous ne pouvons plus communiquer que par signes dans le hurlement de la tempête. Les rafales sont si fortes qu' elles me coupent le souffle. Mes gants de laine tricotée sont déchirés. Dans ma hâte, j' avais négligé de mettre mes moufles de cuir. Or, mes bouts de doigts dénudés sont blancs et presque insensibles; il faut absolument les protéger des gelures. A grand-peine, je parviens à enfiler mes moufles. Mes joues et mon nez deviennent insensibles: je les masse de temps en temps. Une seule pensée nous domine: arriver aussi vite que possible au bout de l' arête afin d' être un peu protégés du vent. Chaque bloc tant soit peu abrité nous sert de relais d' assu.

On ne voit plus qu' à quelques mètres. Pour garder mon sang-froid, je m' imagine combien le panorama et ces abîmes seraient merveilleux par beau temps. L' ascension offrirait une magnifique escalade sur un excellent rocher. Mais maintenant celui-ci est couvert de glace et de neige, les prises et les marches sont difficiles à trouver, et il faut souvent les dégager au piolet. Afin de gagner du temps, nous posons fréquemment des rappels dans les roches verglacées. Au premier rappel, ma corde ( que nous employons conjointement avec celle de caravane ) se coince, et Vitel se voit force de remonter pour poser un anneau. Tous nos filins y passent peu à peu. Heureusement que, malgré la présence d' un guide, j' en avais emporté six pour cette ascension. Il s' agit en effet de ne pas perdre une minute.

Notre résistance est toujours plus durement mise à l' épreuve, car la tourmente sévit sans trêve avec une force accrue. Enfin nous atteignons la fin de l' arête et découvrons un coin un peu abrité nous permettant d' enfiler nos pullovers.

Anxieux de chercher le plus court chemin, Vitel veut tenter une descente directe par le flanc sur le Glacier Durand. Hélas! le bon névé du début aboutit à une pente de glace de plus en plus abrupte sous laquelle nous parvenons tout juste à discerner d' énormes crevasses. L' absence de visibilité rendrait trop risquée cette tentative, aussi remontons-nous péniblement à l' arête. De là, nous filons sur l' Arbenjoch.

La tentation eût été grande de choisir la descente sur Zermatt, plus facile et plus abritée. Mais nous craignons qu' on ne s' inquiète de notre absence ce soir au Mountet, et qu' éventuellement une colonne de secours ne se mette en route dans la nuit déjà. Nous voulons échapper à cette possibilité aussi longtemps que nous restent le moyen et la force d' atteindre la cabane. Il faut nous hâter, car notre essai de descente directe s' est soldé par une grosse perte de temps. Sans nous arrêter, nous grimpons à l' Arbenhorn. La tempête s' est un peu calmée; en revanche, la neige est plus mouillée, et nous sentons à quel point une humidité pénétrante nous envahit sous l' action de l' ouragan.

Plus nous montons, plus une chape de plomb pèse sur nos épaules. La rage du vent me vaut des troubles respiratoires. Dix minutes de grâce seulement pour reprendre haleine! Mais Vitel ne veut pas en entendre parler.

- Allez-y! me crie-t-il, oubliant le tutoiement du sommet.

La fatigue augmente, et j' ai besoin de toute mon énergie pour avancer. La tentation se fait pressante de se reposer un quart d' heure, de manger la moindre des choses, d' avaler s' il nous en reste - une gorgée de thé chaud. Mais succomber à cette tentation serait dangereux, car un arrêt prolongé pourrait signifier la mort par le gel. Aussi Vitel me crie-t-il derechef:

-Allez-y!

Les dents serrées, opiniâtres, nous luttons, montant dans le brouillard et la neige. La route m' est devenue parfaitement indifférente et j' avance mécaniquement. Mes pieds se font de plus en plus lourds. Je m' arrête et n' ai qu' un seul désir: m' asseoir. Empêché par un « Allez-y! » impérieux, je me traîne, complètement apathique. Mes pensées oscillent des bien-aimés laissés à la maison aux devoirs que j' ai envers eux. J' y puise une volonté farouche et la force de tenir.

Soudain il me vient à l' esprit que j' ai des sucres de coramine dans ma pharmacie de poche.Vitel, lui aussi, en croque volontiers un comprimé, car je n' ai rien de mieux à offrir. Avec un courage renouvelé, nous piétinons l' arête, raide et ver-glacée.Vitel est en pleine forme, et je l' admire de persévérer ainsi, de surmonter tous les obstacles, de tailler longuement des marches sans prendre aucun repos.

Enfin le sommet! Le profil du Mont Durand se devine au-delà d' une dépression de l' arête. Nous atteignons rapidement cette selle, mais cherchons vainement une possibilité de descente sur le Glacier Durand, car la visibilité est encore insuffisante.

Et toujours ce vent odieux qui nous fait grelotter dans nos vêtements mouillés! Nous battons des bras pour nous réchauffer et grâce à un suprême effort montons au Mont Durand. La neige cesse enfin de tomber et la visibilité s' amé.

Le soir s' est installé dans l' intervalle. L' ombre s' étend, et il faut nous hâter, car la descente sur le Col Durand serait très difficile dans l' obscurité. Un tempo accéléré me force à m' arrêter de temps en temps pour reprendre mon souffle. Mais Vitel est impitoyable et me crie sans cesse: « Allez-y! » Nous atteignons ainsi le sommet du Mont Durand et, à grandes enjambées, dévalons sur le col du même nom.

Dernier obstacle à surmonter: la pente raide aboutissant au glacier. La neige fraîche couvre toutes les traces qui auraient pu mener à la rimaye. La visibilité diminue sous l' effet du brouillard et ne porte qu' à trente ou quarante mètres. Nous descendons avec circonspection la pente qui s' accentue au point de rendre impossible ou très dangereuse une descente en libre. Nous taillons deux relais, filons en rappel après avoir lié nos cordes dans l' espoir qu' elles permettront de surmonter le mur de glace et la rimaye. Encordé, y voyant à peine, je me lance en premier dans la pente verglacée. La nuit monte. La corde suffi ra-t-elle?

Au bout de quelques mètres, je suis oblige de freiner pour ne pas déraper. Une longueur de corde encore, et je me trouve presque perpendiculairement dix mètres au-dessus de la rimaye noire et béante, large de quatre à cinq mètres. Avec soulagement je découvre un pont, en bas à droite. Mais comment l' atteindre?

Remonter pour obliquer à droite perdrait beaucoup de temps. Je décide de tenter un pendule. Mais il me faut encore descendre dix mètres avant d' arriver à la hauteur du pont, moins incliné, sur lequel je pourrai mieux m' assurer que sur la glace vive.

Je commence par faire quelques mètres à gauche, puis descends quelques pas en tapant vigoureusement. L' essai échoue! J' arrive un peu trop haut dans la paroi lisse au-dessus du pont, ne parviens pas à me retenir, et glisse au-dessus du gouffre largement ouvert vers mon relais de départ. Rapidement Vitel me file un peu de corde; encore une fois je pars sur la gauche et, bandant toute mon énergie, je réussis à prendre pied. Il était grand temps, car, pendu à la corde qui serrait ma poitrine, je suffoquais. A l' avenir je ne tenterai plus de telles manœuvres sans étrier.

Creusant des marches, Vitel descend environ dix mètres encore. Il taille un champignon de glace et y fixe l' autre bout de la corde, car nous n' avons plus de réserve. Maintenant elle permet d' atteindre le bord aval du pont bien instable.Vitel descend à la corde jusqu' à mon relais au-dessus de la rimaye, s' attache à nouveau et, à coups de piolet, coupe ma corde derrière lui. Chaque coup me perce le cœur. Ma fidèle corde, compagne de tant d' ascensions!

Avec ce qui reste de corde j' assure Vitel sur le pont. La pluie fine qui s' était installée au Col Durand déjà augmente, et nous dévalons le glacier en vitesse, traversant encore par-ci par-là des crevasses sur de petits ponts. La tension diminue, car nous sommes certains de pouvoir arriver à la cabane.

Cependant complètement trempés, transpercés par le vent, nous ressentons davantage le froid. Malgré la fatigue qui nous fait traîner des pieds de plomb, il faut forcer l' allure pour recouvrer un peu de chaleur. Ces dures épreuves nous accablent pendant toute la traversée du glacier. La remontée à la cabane permet enfin de ralentir un peu le rythme. Marchant de compagnie, nous atteignons le Mountet à la nuit noire.

Des camarades compatissants nous offrent immédiatement du thé bouillant et enlèvent notre corde, car nos doigts gourds ne sont plus capables de rien. Nous enfilons des vêtements secs. Mais le froid persiste dans nos corps et nos membres. Des vêtements supplémentaires, des boissons chaudes, un peu de nourriture sont nécessaires pour créer enfin un peu de bien-être.

Roulé dans d' abondantes couvertures, j' élève encore une action de grâces au Ciel avant de sombrer dans un profond sommeil.

Adapté de I' allemand par E.A.C.

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